Variations sur l’image et le son 1 | Jacques Roubaud et Allain Leprest

 

 

145. Le mot oreille contient, oulipiennement, le mot œil.

Jacques Roubaud, Poétique — Remarques : poésie, mémoire, nombre, temps, rythme, contrainte, forme, etc., Éditions du Seuil, 2016.

 

Anto Carte (Belgique 1886-1954) – L’aveugle Lithographie

Entendez-voir
Auteur : A. Leprest
Interprète : Claire Elzière

 

 

 

Valère Novarina | Les mots sont comme des cailloux

 

 


Les mots sont comme des cailloux. (…) au sol,
incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse.

 

 

Je n’utilise pas les mots ; je n’en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l’ordre du toucher : quelque chose parle, là, derrière l’oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d’un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui : quelque chose doit apparaître de dedans — de l’intérieur du mot et pas du tout de l’intérieur de l’écrivain. Les mots en savent beaucoup plus que nous — mais il faut les prendre avec amour entre ses mains et les porter à son oreille. Les mots sont au sol, incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse, j’écoute dedans ; je les brise : apparaît une phrase, une scène, toute la construction respiratoire du livre.

Valère Novarina, Devant la parole, Le débat avec l’espace, Éditions P.O.L, 1999, pp.59 et 60.

 

J’suis caillou
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

 

Leprest par Agnès Bihl | Portrait du chanteur en saltimbanque

 

 

 

À ce plaisir de l’œil se joint un penchant d’un autre ordre, un lien psychologique qui fait éprouver à l’artiste moderne je ne sais quel sentiment de connivence nostalgique avec le microcosme de la parade et de la féerie élémentaire. Il faut aller, dans la plupart des cas, jusqu’à parler d’une forme singulière d’identification. L’on s’aperçoit en effet que le choix de l’image du clown n’est pas seulement l’élection d’un motif  pictural ou poétique, mais une façon détournée et parodique de poser la question de l’art. Depuis le romantisme (mais non certes sans quelque prodrome), le bouffon, le saltimbanque et le clown ont été les images hyperboliques et volontairement déformantes que les artistes se sont plu à donner d’eux-mêmes et de la condition de l’art. Il s’agit d’un autoportrait travesti, dont la portée ne se limite pas à la caricature sarcastique ou douloureuse. Musset se dessinant sous les traits de Fantassio; Flaubert déclarant : Le fond de ma nature est, quoi qu’on en dise, le saltimbanque ( lettre du 8 août 1846); Jarry, au moment de mourir, s’identifiant à sa créature parodique : Le père Ubu va essayer de dormir; Joyce déclarant : Je ne suis qu’un clown irlandais, a great joker at the universe; Rouault multipliant son autoportrait sous les fards de Pierrot ou des clowns tragiques ; Picasso au milieu de son inépuisable réserve de costumes et de masques; Henry Miller méditant sur le clown qu’il est, qu’il a toujours été : une attitude si constamment répétée, si obstinément réinventée à travers trois ou quatre générations requiert notre attention. Le jeu ironique a la valeur d’une interprétation de soi par soi : c’est une épiphanie dérisoire de l’art et de l’artiste. La critique de l’honorabilité rangée s’y double d’une autocritique dirigée contre la vocation esthétique elle-même. Nous devons y reconnaître l’une des composantes caractéristiques de la «modernité», depuis un peu plus d’une centaine d’années.

Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Gallimard, 2013, pp.6 à 9.

 

 

chez-leprest-vol-1

Le copain de mon père
Auteur: Allain Leprest
Interprète : Agnès Bihl

 

 

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

 

 

 

 

 


Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

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« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier l’orme le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Allain Leprest | Les p’tits enfants d’ verre

 

 

Une pensée ce soir pour Allain Leprest, poète et chanteur, l’un des plus doués de sa génération, volontairement discret, discrétion qui seule explique qu’il n’aura pas eu de son vivant la carrière de Brassens, Brel ou Nougaro. Il en avait sans conteste le talent et est aujourd’hui enseigné à la Sorbonne. Malgré les quelques années qui nous séparent de sa disparition, il m’accompagne. Je pense souvent, très souvent à lui.

Demeure cette évidence au-delà de sa voix éteinte : les p’tits papiers et les p’tits enfants d’verre font de bien jolies chansons.

J’ignorais l’anecdote rapportée par Véronique Sauger ci-dessous, mais comprends son importance à la lumière d’un autre fait qui advenait lors de nos rencontres avec « le moins connu des chanteurs connus » ainsi qu’il s’était lui-même baptisé. Je témoigne humblement ici d’un détail que je relis aujourd’hui comme un écho à son enfance : nous parlions, et parlant, pour peu qu’une main se perde machinalement dans sa poche, Allain Leprest sortait des bouts de papier froissés — un, puis deux, puis trois, et puis encore d’une autre poche … c’est ainsi qu’il écrivait, en griffonnant des morceaux de feuilles dont le sol de son appartement se retrouvait semé …

Sylvie-E. Saliceti

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C’est ainsi qu’un jour … Un jour qu’Allain Leprest se promenait avec son grand-père, épicier à Granville, qu’il adorait, un oiseau s’arrêta au milieu de la route. Son grand-père qui portait un chapeau melon, le retira et le déposa sur l’oiseau.

Ils attendirent un peu, puis son grand-père souleva le chapeau, et l’oiseau s’envola à tire d’ailes. Libre.

Peu après, son grand-père eut une attaque cérébrale.

Muet. Ils ne pouvaient plus rien se dire. Ils correspondirent avec des petits bouts de papier.

Une partie du lien d’Allain Leprest avec l’écriture est certainement là, dans la poésie de cet envol, dans la douleur qui suivit, et la communication par l’écrit.

Véronique Sauger, Allain Leprest/F. Solleville : portraits croisés, Préface de Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.141.

Les p’tits enfants de verre
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

Y a pas qu’eux sur terre
Les p’tits enfants d’verre
Y a aussi des fois
Les p’tits enfants de bois
Faut pas oublier
Les p’tits en papier
Les p’tits en charbon
Et ceux en carton

 

Allain Leprest

 

L’abat-jour de Leprest | Une chose pour faire monde

 

 

 

 

L’abat-jour
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Claire Elzière

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Les choses ont ceci de particulier qu’elles sont plus générales qu’elles en ont l’air. Je veux dire qu’elles touchent à infiniment plus qu’elles-mêmes et précisément parce qu’elles sont. Paradoxe qui vient de ce que leur radicalité de choses les renvoie d’emblée à leur racine nourricière, les branche au tronc de leur massive plénitude. Si une chose n’est qu’une chose, alors elle est tout entière à soi, vouée à elle en une sorte de dévotion exclusive et profuse qui en quelque sorte la déborde. La solitude qui est la sienne, le particularisme absolu dont elle relève obligent la chose à tirer de soi sa substance et à se distribuer à peu près comme une sève. C’est sa coupure ontologique qui la force à se déployer poétiquement — en création — en elle-même. Faire cosmos est le seul recours qu’elle a pour être. Il lui faut nécessairement se ramasser pour bondir à l’assaut d’être soi, trouver en elle la ressource d’être à soi-même un monde en n’étant malgré tout que ce qu’elle est, déployer le plus luxueusement possible la pauvre égalité à soi-même qu’elle est constitutivement. Comment faire monde quand on n’est que chose ? Eh bien en bouclant sur soi la chose qu’on est, en faisant infiniment retour à soi avec l’espérance que ces vrilles et ces volutes relanceront en soi ce qu’on est ainsi que des aiguillons, des injonctions à être, et comme par des seringues qui injecteraient de l’être à la chose, et vous forceront à parcourir tout le trajet de la chose que vous êtes.

Laurent Albarracin, Le grand chosier, Le corridor bleu, 2015, p.149.

 

 

Allain Leprest par Gérard Pierron | Le sculpteur et le cerisier

 


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Petit, voici l´heure des fruits mûrs
Combien sont morts contre ces murs?
Jetez aux chiens les confitures
Qui ont endeuillé leurs chemises

On a crié « Plus rien ne bouge! »
Mais sous les gouttelettes rouges
Un sculpteur a posé sa gouge
Espérant que le vent l´aiguise

Depuis l´automne en mois de mai
Au milieu des noyaux mort-nés
Une vieille douille a germé
Comme un affront à la bêtise

Éclos d´une balle rouillée
Au ciel il fuse un cerisier
Qui dit « Je fus un fusillé
Je témoigne des saisons grises »

Qui dit « Petit, je suis témoin
Prends mes racines de fusain
Et trace de tes propres mains
La promesse de mes cerises

Prends la force que je te tends
Je suis le Clément d´un instant
Je suis le gisant qui attend
Que la sève et l´amour l´irisent

Qu´on redanse autour de mon tronc
Un jour, mes bras refleuriront
Les enfants moqueurs changeront
Mes blessures en gourmandises »

Et le sculpteur en s´endormant
À l´ombre de son monument
Rêve dans un sourire gourmand
Qu´il a barbouillé sa chemise

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*pierron-plein-chant

Le sculpteur et le cerisier
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Gérard Pierron
Extrait de l’album «Plein chant»

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Pierre Reverdy et Allain Leprest : variations sur un air perdu

 

 

L’homme et le temps

Le soir
Le monde est creux
À peine une lumière
L’éclat d’une main sur la terre
Et d’un front blanc sous les cheveux
Une porte du ciel s’ouvre
Entre deux troncs d’arbre
Le cavalier perdu regarde l’horizon
Tout ce que le vent pousse
Tout ce qui se détache
Se cache
Et disparaît
Derrière la maison
Alors les gouttes d’eau tombent
Et ce sont des nombres
Qui glissent
Au revers du talus de la mer
Le cadran dévoilé
L’espace sans barrières
L’homme trop près du sol
L’oiseau perdu dans l’air

Pierre Reverdy, La poésie moderniste 11, « Cœur de chêne », Préface de Jean-Marc Debenedetti, Éditions La bibliothèque de poésie France loisirs, 1992, p. 26.

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T’as l’air perdu
Auteur: Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

Le parti pris des choses (2) | Francis Ponge & Allain Leprest


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Sur les rapports entre les mots et les choses, Francis Wybrands à l’étude du parti pris de Ponge, livre cette analyse : « les choses pour lesquelles Ponge choisit de prendre parti sont les plus humbles : objets ou phénomènes naturels (pluie, orange, escargots, mollusque, bords de mer, galet), choses fabriquées (cageot, cigarette, pain), lieux précis (le restaurant Lemeunier rue de la Chaussée d’Antin), types humains (gymnaste, jeune mère). Trente-deux objets triviaux, symboliquement neutres, décrits non du point de vue de l’homme mais à partir d’eux-mêmes. C’est seulement lorsqu’ont été neutralisés tous les discours et valeurs socialement projetés sur elles, que les choses peuvent nous donner leurs leçons, nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes».

Ce choix d’adjoindre le moins connu des chanteurs connus au poète du grand chosier ne relève nullement du hasard : Allain Leprest tenait Francis Ponge pour son maître. La fermeture et l’hermétisme poétiques trouvent leur ouverture dans l’essence des choses : la « fermeture éclaire ».

Et Fabrice Wybrands de reprendre cette intention des Méthodes de Ponge :« il ne s’agit pas d’arranger les choses (le manège) […]. Il faut que les choses nous dérangent. Il s’agit qu’elles nous obligent à sortir du ronron. »

Sylvie-E. Saliceti

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Ta fermeture éclaire
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Pierre Barouh

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Cette matière-émotion appelée poème 3/5 | La peur

 

 

 

L’émotion n’est pas un état purement intérieur, mais un mouvement de l’âme et du corps qui fait sortir de soi le sujet qui l’éprouve. Elle pousse à écrire, car elle ne peut s’exprimer qu’en s’incarnant dans la chair du monde et des mots : un aphorisme de René Char fait du poème une « matière-émotion ». En traçant un trait d’union fulgurant entre le plus « objectif » et le plus « subjectif », cette formule nous invite à nous affranchir d’une pensée dualiste et à dépasser les clivages qui figent encore trop souvent le débat contemporain sur la poésie, opposant les tenants d’un « nouveau lyrisme » à ceux de l’« objectivisme », du « littéralisme » ou du « matérialisme ». Michel Collot tente ici d’échapper à cette fausse alternative, en montrant comment dans l’alchimie du verbe entrent en fusion et en interaction le moi, le monde et les mots. Il interroge notamment les œuvres de Reverdy, Supervielle, Michaux, Ponge, Senghor, Dupin, Gaspar et Bernard Noël, à la lumière de la poétique, de la thématique, de la psychanalyse et de la génétique. L’étude des manuscrits complète celle des textes : elle permet de surprendre l’inscription de l’émotion dans la matière même de l’encre et du papier, et dans le geste de l’écriture.

Michel Collot, La matière-émotion, 4ème de couverture, PUF/ Écriture, 1997, Format numérique non pag. , 2014.

J’ai peur
Auteur : Allain Leprest
Récitant: Jehan (Jean-Marie Cayrecastel)

 

Cette matière-émotion appelée poème 2/5 | Le chagrin

 

 

Connais-tu l’herbe amère, le liseron, la plante
Toute noire et très belle enroulée dans la gorge ?
Ô que quelqu’un la dise, ô que quelqu’un la chante
Seulement sur le bruit d’un coeur et d’une horloge
Et le train de Dunkerque au loin sur son refrain
Le chagrin

Cet animal familier, ce chien que tu traînes
Dans les couloirs et les vieux escaliers du corps
Il est un peu méchant, pas très beau mais tu l’aimes
Il tire vers les ponts, le soir, quand tu le sors
Et tu as beau être son maître, tu le crains
Le chagrin

Son couteau à douleur et sa gouge artisane
A sculpter des oiseaux de bois sur les potences
Des épines aux lilas, des pétales aux larmes
Et tout le désespoir qu’il faut à l’espérance
C’est le meilleur de toi qui brille dans l’écrin
Du chagrin

Un jour il t’offrira son collier de morsures
Un jour, demain, ta main prendra dans la corbeille
Emplie de raisins ronds une grappe un peu sûre
Il a de belles vignes, il soigne bien ses treilles
Il a le temps pour lui, il presse grain par grain
Le chagrin

Laisse-le libérer ses sources sous tes cils
Son fleuve qui n’a que tes paupières pour grèves
Cet océan profond sans bateau et sans île
Qui met son grain de sel sur les phrases des lèvres
Tu peux lâcher la corde, il a le pied marin,
Le chagrin

A se sentir lavé, presque beau, transparent
Aux bras des vieux matins édentés de la ville
A appeler encore son règne de tyran
Ses carrefours muets, ses grands théâtres vides
Le vent chargé de clous, de soleils souterrains
Du chagrin

Ami, pardon, c’est à ton rire que j’accroche
Son manteau qui me tient bien froid quand il fait froid
Une enveloppe bleue déchirée dans la poche
Eteignez en sortant, et ne me plaignez pas,
Plaignez plutôt celui que n’a jamais étreint
Le chagrin
Le chagrin

Le chagrin
Compositeur : Michel Précastelli
Auteur, interprète : Allain Leprest

 

 

Franck Venaille et Allain Leprest | Où vont les chevaux quand ils dorment ?

 

 

 

 

La poésie, les démunis du langage et la plaine flamande.

 

 

Un après-midi, dans un train entre Gand et Bruges, je me suis rendu compte que, dans leurs prés, immobiles, les chevaux regardaient tous en direction de la mer. Et cela a été une véritable révélation. J’ai pensé qu’ils étaient habités par ce qu’il faut bien nommer un charme et surtout qu’ils avaient tous quelque chose à la fois de primitif et de très savant à m’apprendre, en fait qu’ils détenaient en eux une sorte de connaissance échappant totalement aux humains. Je ne sais pas donner un nom à cette intuition. Mais je suis certain qu’elle est en rapport avec cette pensée qui, désormais, m’habite : ce sont les démunis du langage qui nous en apprennent le plus sur la parole ! À un certain moment d’écriture on est à la fois le cheval et son cavalier. Le premier crée une forme de beauté fondée sur la vitesse, l’élégance, l’énergie et, en même temps accepte le poids, la lourdeur du cavalier. C’est de cet assemblage hétéroclite, de cette sorte d’affrontement que naît, pour moi, véritablement la poésie. Il existe un acharnement dans l’écriture qui évoque l’effort de celui qui peine à extraire des mottes de terre de l’immensité d’un de ces champs du Nord afin de créer, avec la glaise, un personnage, un corps anonyme. Cet homme sème-t-il quelque chose ? Se contente-t-il de marcher d’un point à un autre ? Est-il le prisonnier des songes et des rêveries qui l’animent ? Constant Permeke a magnifiquement exprimé tout cet univers de questionnement avec ses mangeurs de pommes de terre, rassemblés autour de la table, silhouettes marron qui se meuvent dans un monde monochrome. Sortent-ils du réel ? De son imaginaire ? On ne le saura jamais. Mais je sais qu’il doit en être de même avec la poésie traversée de désirs hermétiques. De fait, chez Permeke, c’est une couleur sans charme apparent qui domine. L’ombre règne autour de la table. Les hommes parlent juste ce qu’il est nécessaire de dire : fatigue, tâche à accomplir demain, effort partagé. Les femmes s’essuient les mains à leur tablier et ne disent rien. J’aime cet univers où la parole est un bien rare. Dés lors, pourquoi ne pas aller le chercher dans l’écurie voisine où les chevaux, dans le noir, se reposent ? C’est toute la problématique du sens et de la fonction du langage donc de la communication qui est posée là, entre ces murs où humains et bêtes s’entendent bouger la nuit.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Poésie/Flammarion, 2010, pp. 29/30.

 

 

Où vont les chevaux quand ils dorment ?
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Romain Didier / B. Putzulu

 

 

 

 

Je descends voir … | Saint Max


 

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je descends voir
ce que les autres ne voient pas
tombé abandonné basculé cassé chu
défailli descendu
dévalé effondré
renversé abattu abîmé accompli envolé
éteint déposé succombé trébuché versé

jamais jamais
je ne serai
un objet de plus dans le monde

Zéno Bianu, Chet Baker (déploration), Préface d’Yves Buin, Le Castor Astral, 2008, p. 39 & S.

 

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Saint Max
Auteur : A. Leprest
Interprète : Yves Jamait

Variations sur le coeur caporal | Pierre Reverdy et Allain Leprest

 

 

Je vais prendre un exemple et je le choisirai exprès en dehors de tout sublime, dans la banalité la plus grande et même dans la vulgarité la plus scabreuse. Quand Rimbaud commence son poème Le Cœur volé par ces deux vers, qui n’ont rien de ce que l’on a coutume d’appeler un sentiment ou un sujet poétique :

Mon triste cœur bave à la poupe
Mon cœur est plein de caporal*

peut-être aurait-il été lui-même surpris qu’ils puissent être choisis en exemple, cependant je prétends y trouver l’appui de ce que j’avance. – Il n’y a là rien d’extraordinaire, rien d’exquis, de précieux, simplement l’expression d’un malaise que quiconque peut s’être mis dans le cas d’éprouver pour avoir trop fumé étant jeune – ou pour avoir pris le bateau par gros temps – et difficile à dire honnêtement. Il n’en reste pas moins que, depuis que le monde est monde, et il y a longtemps – bien plus que ne le pensait La Bruyère – et parmi les milliards d’hommes qui se sont succédé sur cette terre – et ça fait beaucoup, il n’y en a qu’un qui ait exprimé une chose aussi vulgaire avec autant de simplicité, de force et de bonheur, et c’est Rimbaud. Notre cœur, qu’avons-nous de plus précieux en nous que cet organe. Imaginez à présent que plusieurs hommes réunis autour d’un même baquet y aient laissé tomber par mégarde, leur précieux cœur et que, restés vivants par un coup de magie, ils essaient vite de retrouver chacun le sien pour pouvoir s’en aller. Impossible, même poids, même forme, même aspect – des cœurs de chair, des cœurs d’hommes enfin – absolument interchangeables comme les deux billets de mille de tout à l’heure sur la table. Mais alors, parmi ces cœurs communs, il en reste un qui se met à parler et qui dit : Mon triste cœur bave à la poupe …

Pardon, dirait Rimbaud, celui-ci est le mien. Car tout ce qui reste du cœur d’un poète, c’est ce que lui-même en a dit.

Pierre Reverdy, Oeuvres complètes, Cette émotion appelée poésie, Écrits sur la poésie, Flammarion, 1974, pp. 21 à 23.

* Caporal : marque de cigarettes

 

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La gitane
Auteur, interprète : Allain Leprest
Accordéon : Richard Galliano

 

 

 

Variations sur le mime [ Allain Leprest et Marcel Jousse

 

 

Mon ombre s’allonge sur la paroi dans mon geste de présenter une offrande. Je décalque sur la paroi mon geste de la présentation de l’offrande. Je me retire, et voilà, mon offrande demeure. C’est le grand geste de l’offrande que nous retrouvons dans toutes les écritures mimographiques. C’est l’éternisation du geste d’un instant. L’homme primordial est celui qui lutte avec son ombre mouvante et qui la domine et qui la décalque et la fait perdurer. C’est le mimisme qui jaillit et se stabilise.

Marcel Jousse, L’Anthropologie du geste, Gallimard, 2008, p.105.

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Le mime
Auteur, interprète : Allain Leprest
Compositeur : Romain Didier

 

 

 

Leprest par Claire Lise | Rue Blondin


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Rue Blondin / Album Chez Leprest Volume II
Auteur  : Allain Leprest / Interprète : Claire Lise

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CHAPITRE IV — LE PÈRE LACHAISE

J’ai tout de suite vu que ce cimetière n’était pas comme les autres, pas comme celui de notre village par exemple, qui est situé derrière le tennis, et d’où une main invisible vous renvoie la balle chaque fois qu’elle passe par-dessus le mur. Celui-là appartient déjà à l’autre monde par sa haute porte en demi-lune, la pente douce de ses verts paradis, la rocaille tortueuse de ses mausolées. Avant d’y pénétrer, on devine qu’on n’en fera jamais le tour, qu’on ne parviendra pas à épuiser le labyrinthe de ses allées, ni les prières et les promenades qu’elles suggèrent. Cette chapelle, qu’il faut gagner par paliers, cet azur allégé au-delà des cheminées, ces peupliers fervents, comme des cyprès bien tempérés, c’est un coin céleste soudaine dans une banlieue de fait divers et, dans la symphonie qu’on laisse derrière soi, c’est aussi un point d’orgue, de grandes orgues.

À gauche, en entrant, on trouve non pas les bureaux de saint Pierre comme on s’y attendrait, mais un corps de garde, devant lequel bavardent des personnages vêtus d’un uniforme délavé, intermédiaire entre celui des sergents de ville et celui des gardiens de square, d’un bleu d’outre-tombe. Ils sont armés d’un lourd revolver contre les chacals, les feux follets, les profanateurs, véritables gardiens de la paix. Ils échangent des ragots ténébreux. Ils sont également un peu guides et tolèrent qu’on leur graisse la patte sous la pèlerine. […]

Parti d’un bon pas, je ne tardai point à m’égarer. La rigueur abstraite de ma feuille de route ne rendait pas compte du tout de la nature du terrain. Le premier poteau frontière que je rencontrai m’apprit que je venais de sauter sans transition de la soixante-treizième section à la cinquième. Dès lors, je perdis le fil du système, passant d’une circulaire dans une transversale, d’une transversale dans un chemin creux, pour m’enfoncer davantage, au plus prodond d’un taillis chaotique de chapelles dentelées, de temples arides, de tumulus cubistes, de pagodes biscornues, de blockhaus funéraires et d’édicules votifs, où le fer forgé, le marbre, le granit se chevauchaient à l’envi. Il s’en dégageait une majesté cosmique et brouillonne, comme si la création tout entière s’y fut empilée, les fils sur les pères, les pères sur les aïeux, les oncles sur le côté, et l’impression qu’en fouillant plus avant, on retrouverait Adam et Ève. Mais l’on ne trouvait finalement qu’Héloïse et Abélard, très seuls et pour cause, avec la certitude d’avoir échoué dans une impasse. […]

Tantôt je croyais me trouver dans la bonne division et je scrutais les sections et les lignages; tantôt je tenais la bonne ligne, ligne sinueuse qui se prolongeait dans un autre département, sans prévenir. Où que j’allasse, ma piste me ramenait toujours vers un grand rond-point dégagé au carrefour de trois avenues, qui surgissaient dans ma partition au moment le plus inattendu, comme un leitmotiv. J’y faisais la pause contre le monument de Casimir Perier que sa gloire tient là en farouche quarantaine, et peut-être aussi le choléra dont il mourut au service de l’État. […]

De rares silhouettes croisaient autour de moi, apparaissant et disparaissant au gré des convulsions de la terre, comme portées par les vagues. Certaines se tenaient drapées dans leur chagrin, le corps un peu oblique, retenues par une ancre profonde ; d’autres vaquaient à de menus travaux de jardinage, un râteau et un seau de gamin sous le bras ; d’autres encore scellaient par un baiser quelque résolution solennelle dûment cautionnée. Je m’obligeais à des bifurcations pour ne pas déranger la douleur, ni le labeur, ni la complicité.

Antoine Blondin, L’Humeur vagabonde, Chapitre IV, Bouquins, 2004, pp.387-397.

 

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Extraits issus de « Antoine Blondin, rive gauche » (Sortie mai 2013) Entretiens avec Pierre Assouline, Production: Grandes Heures Radio France / Ina.

J’suis caillou : une définition de l’interprète | Francesca Solleville


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Pour être absolument sincère, j’avoue en matière de chanson, préférer toujours l’interprétation de l’auteur lui-même. Peu m’importe que sa voix tremblote ou chevrote, qu’il chante entre ses dents ou dans sa barbe ou à toute allure, pour s’en débarrasser par timidité, bref qu’il la dévalue car, de toutes les manières, cela vaut mieux que la trahison, c’est à dire l’interprétation abusive, celle qui, à force de mimiques et de nuances appuyées, tend à usurper la paternité de la chanson.
Des interprètes honnêtes, il en existe, mais parmi les femmes très peu et pourtant, quand une femme chante honnêtement cela est plus beau que n’importe quoi, d’où mon admiration pour Francesca Solleville.

L’interprétation est affaire de jeu, comme la comédie. C’est un certain dosage de goût, d’intelligence, de sensibilité et d’intuition qui crée le style. On peut définir un style en termes de morale surtout lorsqu’il s’agit de chansons et, pour moi, la première vertu de Francesca Solleville est sa profonde honnêteté; elle ne cherche pas à rendre une chanson drôle plus drôle ou une chanson triste plus triste, elle fait son travail d’interprète qui consiste à mettre en valeur, mais elle met en valeur le chant plutôt que la chanson, la mélodie plutôt que les idées, lesquelles se suffisent à elles-mêmes.

On a déjà parlé de sa sincérité je préfère louer sa franchise, par un double sens — pas un sous-entendu, pas une rouerie dans sa voix — elle chante fort, juste, clair, naturel, direct, d’une manière à la fois très juvénile et très professionnelle.

François Truffaut

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« Les jours passent à Antraigues-sur-Volane, et Allain découvre chez Francesca un être délicieux, rieur, généreux, sans âge, universel, naturel, comme la chanson l’est sans doute…

Elle (trés émue) : Quand tu m’as écrit je suis caillou, je suis tombée par terre, parce que je ne t’avais pas dit que je ne voulais absolument pas ressembler à mon père qui était un mauvais sujet … Et je lui ressemblais comme deux gouttes d’eau ! Il me disait tu es comme moi, un caillou, alors avec ta chanson, je me suis réconciliée avec les cailloux, c’est beau un caillou ! Tu me l’as écrite sans savoir et quand tu me l’as ramenée du bistrot chez Gérard Pierron, je suis restée sidérée.

Lui (presque inintelligible) : j’étais très timide…

Elle ( avec passion ) : je ne te remercierai jamais assez, c’est toi qui m’as donné la respiration, je restais dans mon petit bouillon, avec Guillevic, Aragon, des grands poètes, mais je chantais toujours les mêmes … Ah, il faudra me fusiller pour m’empêcher de chanter !

Lui (très bas ) : c’est formidable de te voir comme ça …

Véronique Sauger, Portraits croisés, Francesca Solleville/Allain Leprest, Préface Gérard Pierron, France Musique, 2009, p.101.

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J’suis caillou
Auteur : A. Leprest
Interprète : Francesca Solleville

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Francesca, toute droite, chante. J’allais dire fonce, et son chant devient évidence, comme une part d’elle-même et des autres à laquelle on ne peut échapper.

Jean Ferrat

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Il y a dans la chanson des voix qui n’oublient jamais d’où elles viennent, qu’on ne verra jamais courber l’échine devant la mode et se refaire le nez. Francesca Solleville, c’est une voix prompte à la rébellion, farouche, tout d’une pièce. C’est une voix d’affiche, que veine le vibrato du drame, de l’indignation, des pleurs qui ne tarissent que par la colère. Oh, bien sûr, elle a des mélancolies, des tendresses à grosses mains, des belles bourrades d’amitié, d’amour. Mais elle est surtout une combattante, une fraternelle, une courageuse.

Bertrand Dicale

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Allain Leprest | Il pleut sur la mer


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IL PLEUT

Averse averse averse averse averse averse
Pluie ô pluie ô pluie ô ! ô pluie ô pluie ô pluie !
gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau gouttes d’eau
parapluie, ô parapluie ô paraverse ô !
paragouttes d’eau paragouttes d’eau de pluie
capuchons pèlerines et imperméables
que la pluie est humide et que l’eau mouille et mouille !
mouille l’eau mouille l’eau mouille l’eau
mouille l’eau et que c’est agréable agréable agréable
d’avoir les pieds mouillés et les cheveux humides
tout humides d’averse et de pluie et de gouttes
d’eau de pluie et d’averse et sans un paragoutte
pour protéger les pieds et les cheveux mouillés
qui ne vont plus friser qui ne vont plus friser
à cause de l’averse à cause de la pluie
à cause de l’averse et des gouttes de pluie
des gouttes d’eau de pluie et des gouttes d’averse
cheveux désarçonnés cheveux sans parapluie

Raymond QUENEAU, Les Ziaux, in Si tu t’imagines, N.R.F.,
Le Point du Jour, 1956.

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La fécondité

La terre est toute creusée dedans, et pleine de veines et de cavernes par lesquelles les eaux, sortant de la mer, vont et viennent parmi la terre, et sourdent dedans et dehors, selon que les veines les mènent çà ou là, comme le sang de l’homme qui s’épand par ses veines, au point d’irriguer tout le corps en amont et en aval.

Brunetto LATINI, Le Trésor, in Trésor de la Poésie populaire, Seghers, 1986.
(poète florentin, 1212-1294)

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CHANSONS DU DJOLIBA

Coule donc Djoliba, vénérable Niger, passe ton chemin et poursuis à travers le monde noir ta généreuse mission. Tant que tes flots limpides rouleront dans ce pays, les greniers ne seront jamais vides, et chaque soir, les chants fébriles s’élèveront au-dessus des villages pour égayer le peuple malinké. Tant que tu vivras et feras vivre nos vastes rizières, tant que tu fertiliseras nos champs et feras fleurir nos plaines, nos Anciens couchés sous I’arbre à palabres te béniront toujours.
Coule et va plus loin que toi-même à travers le monde entier étancher la soif des inassouvis, rassasier les insatiables et dicter, sans mot dire comme d’habitude, à l’Humanité, que le bienfait désintéressé est le seul qui vaille, le seul qui, absolument, signifie.

Fodeba KEITA in Anthologie africaine et malgache, Seghers
(poète guinéen, né en 1921)

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Allain Leprest
Allain Leprest

Il pleut sur la mer
Auteur, interprète : Allain Leprest
Jean-Louis Beydon au piano
Pascal Le Pennec à l’accordéon
Olivier Moret à la contrebasse

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