Archives de catégorie : Le Forestier Maxime

Le temps pur des chansons et la petite fugue | Festina lente

 

 

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Puissance de la présence. C’était dans la maison familiale. Autour du piano. La petite fugue relate une scène d’enfance vécue maintes fois par M. Le Forestier aux côtés de ses deux soeurs. L’émotion de la ritournelle oeuvre au rappel de la mémoire passée. Quelques notes suffisent. La chanson rend compte de la puissance de l’instant face au temps en fuite — opposition que la thématique et l’art musical de la fugue à cet égard rendent plus tangible encore.

On songe aux propos d’Annie Ernaux (dans son livre d’entretiens L’écriture comme un couteau), propos sur la chanson dont l’une des magies dit-elle oeuvre précisément à réhabiliter ce «temps à l’état pur» : «Il y a peu de textes où je n’évoque pas des chansons, parce qu’elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs, et le contexte d’une année : La Lambada de l’été 1989, I Will Survive de 1998, Mexico et Voyage à Cuba de 1952. Ce sont des « madeleines » à la fois personnelles et collectives. Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps à l’état pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une énigme.»

On songe aussi à l’adage latin que l’imprimeur humaniste de Venise Alde l’Ancien — Alde Manuce — avait fait sien : Festina lente. Hâte-toi lentement.

Sylvie-E. Saliceti

 

La petite fugue
Auteur : Catherine Le Forestier
Compositeur : Nachum Heiman
Interprètes : J.J Goldman, M. Mathy, Marc Lavoine  ( Public)

Portrait de l’artiste en saltimbanque | Jean Starobinski


 

 

Hommage à Jean Starobinski, écrivain et médecin, mort il y a trois jours, le 4 mars 2019.

Quelle est la nature de l’attrait exercé sur les artistes, depuis près d’un siècle, par l’imagerie des tréteaux ? Nous voudrions tenter de définir, un peu plus clairement qu’on ne l’a fait jusqu’à présent, la qualité particulière de l’intérêt qui a incité les écrivains et les peintres du XIXe siècle à multiplier — jusqu’à en faire un lieu commun — les images du clown, du saltimbanque et de la vie foraine.
Cet intérêt, à n’en pas douter, admet d’abord une explication d’ordre extérieur: le monde du cirque et de la fête foraine représentait, dans l’atmosphère charbonneuse d’une société en voie d’industrialisation, un îlot chatoyant de merveilleux, un morceau demeuré intact du pays d’enfance, un domaine où la spontanéité vitale, l’illusion, les prodiges simples de l’adresse ou de la maladresse mêlaient leurs séductions pour le spectateur lassé de la monotonie des tâches de la vie sérieuse. De préférence à bien d’autres aspects de la réalité, ceux-là semblaient attendre d’être fixés dans une transcription picturale ou poétique. Mais ces raisons — dont l’implication socio-historique est évidente — ne sont pas les seules. L’élection d’un pareil thème s’explique imparfaitement par le seul attrait visuel que pouvait exercer le bariolage des tréteaux, comme une tache claire dans la grisaille d’une époque cendreuse.

Jean Starobinski, Portrait de l’artiste en saltimbanque, Gallimard, 2013, pp.6 à 9.

 

Saltimbanque
Auteur, compositeur, interprète : Maxime Le Forestier