Aragon par Natacha Ezdra | Les poètes


 

 

LES POÈTES

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Celui qui chante se torture
Quels cris en moi quel animal
Je tue ou quelle créature
Au nom du bien au nom du mal
Seuls le savent ceux qui se turent

Machado dort à Collioure
Trois pas suffirent hors d’Espagne
Que le ciel pour lui se fît lourd
Il s’assit dans cette campagne
Et ferma les yeux pour toujours

Au-dessus des eaux et des plaines
Au-dessus des toits des collines
Un plain-chant monte à gorge pleine
Est-ce vers l’étoile Hölderlin
Est-ce vers l’étoile Verlaine

Marlowe il te faut la taverne
Non pour Faust mais pour y mourir
Entre les tueurs qui te cernent
De leurs poignards et de leurs rires
A la lueur d’une lanterne

Étoiles poussières de flammes
En août qui tombez sur le sol
Tout le ciel cette nuit proclame
L’hécatombe des rossignols
Mais que sait l’univers du drame

La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges

Je ne sais ce qui me possède
Et me pousse à dire à voix haute
Ni pour la pitié ni pour l’aide
Ni comme on avouerait ses fautes
Ce qui m’habite et qui m’obsède

Louis Aragon

 

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Les poètes
Auteur : Louis Aragon
Compositeur : Jean Ferrat
Interprète : Natacha Ezdra

 

 

Aragon par Ferrat | La complainte de Pablo Neruda

 

 

Complainte de Pablo Neruda
Auteur : Louis Aragon

Compositeur et interprète : Jean Ferrat

 

Je vais dire la légende
De celui qui s’est enfui
Et fait les oiseaux des Andes
Se taire au cœur de la nuit

Le ciel était de velours
Incompréhensiblement
Le soir tombe et les beaux jours
Meurent on ne sait comment

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Lorsque la musique est belle
Tous les hommes sont égaux
Et l’injustice rebelle
Paris ou Santiago

Nous parlons même langage
Et le même chant nous lie
Une cage est une cage
En France comme au Chili

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Sous le fouet de la famine
Terre terre des volcans
Le gendarme te domine
Mon vieux pays araucan

Pays double où peuvent vivre
Des lièvres et des pumas
Triste et beau comme le cuivre
Au désert d’Atacama

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Avec tes forêts de hêtres
Tes myrtes méridionaux
Ô mon pays de salpêtre
D’arsenic et de guano

Mon pays contradictoire
Jamais libre ni conquis
Verras-tu sur ton histoire
Planer l’aigle des Yankees

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

Absent et présent ensemble
Invisible mais trahi
Neruda que tu ressembles
À ton malheureux pays

Ta résidence est la terre
Et le ciel en même temps
Silencieux solitaire
Et dans la foule chantant

Comment croire comment croire
Au pas pesant des soldats
Quand j’entends la chanson noire
De Don Pablo Neruda

 

 

Federico Garcia Lorca | Romance de la garde civile espagnole

 

 

Les chevaux sont noirs.
Les fers sont noirs.
Sur les capes brillent
des taches d’encre et de cire.
Ils ont des crânes de plomb,
c’est pour cela qu’ils ne pleurent pas.
Avec une âme de cuir verni
ils arrivent par la route.
Bossus et nocturnes,
où ils passent, ils ordonnent
des silences de gomme obscure
et des peurs de sable fin.
Ils passent, s’ils veulent passer,
et cachent dans leur tête
une vague astronomie
de pistolets irréels.

*

Oh ville des gitans !
Aux coins des rues, des drapeaux.
La lune et la calebasse
avec les griottes en conserve.
Oh ville des gitans !
Qui t’a vue et ne se souvient ?
Ville de douleur et de muse,
avec des tours de cannelle.

*

Quand la nuit tombait,
nuit de la nuit noire,
les gitans à leurs enclumes
forgeaient des soleils et des flèches.
Un cheval meurtri
frappait à toutes les portes.
Des coqs de verre chantaient
par Jerez de la Frontera.
Le vent nu tourne le coin
de la rue de la surprise,
dans la nuit d’argent éteint
nuit de la nuit noire.

Federico Garcia Lorca, La Désillusion du monde, traduit de l’espagnol et présenté par Yves Véquaud, Éditions de La Différence, Col. Orphée, 2012, pp 55-57.

 

Federico Garcia Lorca
Federico Garcia Lorca

Federico Garcia
Auteur, compositeur, interprète : Jean Ferrat

 

 

 

Aragon par Ferrat | J’arrive où je suis étranger

 

 

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

Un jour tu passes la frontière
D’où viens-tu mais où vas-tu donc
Demain qu’importe et qu’importe hier
Le coeur change avec le chardon
Tout est sans rime ni pardon

Passe ton doigt là sur ta tempe
Touche l’enfance de tes yeux
Mieux vaut laisser basses les lampes
La nuit plus longtemps nous va mieux
C’est le grand jour qui se fait vieux

Les arbres sont beaux en automne
Mais l’enfant qu’est-il devenu
Je me regarde et je m’étonne
De ce voyageur inconnu
De son visage et ses pieds nus

Peu a peu tu te fais silence
Mais pas assez vite pourtant
Pour ne sentir ta dissemblance
Et sur le toi-même d’antan
Tomber la poussière du temps

C’est long vieillir au bout du compte
Le sable en fuit entre nos doigts
C’est comme une eau froide qui monte
C’est comme une honte qui croît
Un cuir à crier qu’on corroie

C’est long d’être un homme une chose
C’est long de renoncer à tout
Et sens-tu les métamorphoses
Qui se font au-dedans de nous
Lentement plier nos genoux

O mer amère ô mer profonde
Quelle est l’heure de tes marées
Combien faut-il d’années-secondes
A l’homme pour l’homme abjurer
Pourquoi pourquoi ces simagrées

Rien n’est précaire comme vivre
Rien comme être n’est passager
C’est un peu fondre comme le givre
Et pour le vent être léger
J’arrive où je suis étranger

 



J’arrive où je suis étranger
Auteur : Louis Aragon
Interprète : Jean Ferrat