Archives de catégorie : Dutronc Jacques

P’tits papiers | M.A. Ouaknin & Gainsbourg


Les p’tits papiers
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Dutronc, S. Gainsbourg, F. Hardy, J. Birkin

 

Dédicace pour A. et J.C.,

 

En leur temps, ces p’tits papiers finirent sur la table du grand prix de l’Académie Charles Cros.

Puissent-ils vous réchauffer, eux qui brûlent, les uns sous la plume de Marc-Alain Ouaknin — docteur en philosophie, rabbin, kabbaliste — les autres réunissant Dutronc, Birkin, Gainsbourg, Hardy, enfin une version très actuelle, par quelques interprètes qui s’y entendent lorsqu’on évoque la poésie mise en chanson, notamment l’excellent Rodolphe  Burger — dont le rock poétique a convoqué Michel Deguy, O. Cadiot, mais encore Cummings, Samuel Beckett, T.S. Eliot et Goethe — , Jeanne Balibar, Grégoire Simon des Têtes Raides, etc.

Entre le texte de Ouaknin et la chanson, ce point commun : une veine très simple.

Un jour, Lacarrière demanda à un berger grec analphabète quelle était sa définition de la poésie. Il s’entendit répondre laconiquement celle-ci, d’une intuition exceptionnelle que le poète de l’Orée du pays fertile fit sienne  pour toujours  : « la poésie,  c’est quand deux mots se rencontrent pour la première fois ».

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Ils étaient maintenant dans le désert …
L’enfant tenait fermement la main du grand-père.
Au loin, ils virent une lueur intense.
Ils sortirent du sentier tracé pour voir
Sur le sol, un livre.

Ses lettres dansaient
Elles sortaient et entraient.
Chaque lettre était une flamme
Le livre était un feu.

Les feuilles du livre brûlaient
et les lettres montaient…
Petites paroles de feu
flammeroles étonnées,
petites paroles étonnées,
petites paroles de papier
paperoles embrasées …

Marc-Alain Ouaknin, C’est pour ça qu’on aime les libellules, Seuil, 2012, p.33.

 

 

Les p’tits papiers (Version 2)
Auteur, compositeur : Serge Gainsbourg
Interprètes : J. Balibar, G. Simon, B. Cantat, R. Burger

 

 

Florence Saint-Roch | Parcelle 101 (extraits)

 

 

 

Vantera-t-on jamais assez les vertus de cet exercice de plein air ? Respirer la bonne odeur de la terre, humer avec gourmandise le parfum des légumes quand on passe dans l’allée, carottes, céleris, poireaux, ails, oignons, fines herbes… Mon père conjuguait mains terreuses et âme sensible ; c’était, plus que tout, un littéraire. Il pratiquait le jardinage comme j’écris mes livres : toujours à s’étonner et à s’interroger, bêchant, affinant, suant et pestant, rêvant et sifflotant (…)

 

le gars du jardin d’en face me regarde lourdement il veut ma photo celui-là je bêche d’arrache-pied bon sang la terre est tellement dure je n’y arriverai jamais je mets le paquet soixante kilos tout ronds pèsent sur la bêche ma semelle en caoutchouc ripe sur la lame en acier je serre les dents (…)

 

dites ma p’tite dame o’serez pas la fille à Hubert Tellier des fois c’est l’occupant de la parcelle voisine qui le printemps venu pointe son nez il me dit vaguement quelque chose décline son identité Bernard Caron machine trois o’m’situez ché papeteries ch’étaut l’bon temps armarquez à c’teur’ ej’ardine toudis là j’sus su’l’courti d’min biau frère qué jus pfff argardez mes carottes tout’murgalées (…)

 

jardiner dans le noir franchement quelle idée il faut être Denis Hirson poète et Anglais de surcroît pour y penser eh bien nous on l’a fait en sortant du travail entre chien et loup on est allés bêcher c’était fin octobre un bon temps comme on l’aime bien sec bien frais la terre toujours aussi fermes sur les positions très vite je me suis lassée mais Rémi lui était lancé oh tu veux savoir de quel bois je me chauffe moi aussi je suis un dur à cuire morbleu à ce petit jeu-là on va voir qui est le plus fort vieille carne tête d’ail mauvaise engeance courge à ressorts il est comme ça Rémi explosant les mottes avec conviction jurant et sacrant bac à foin mordienne morte couille cornegidouille le ciel a dû s’offenser car pouf d’un coup d’un seul la nuit est tombée et sans se taire ni désemparer pendant une heure au moins comme un forcené il a continué de bêcher (…)

 

quoi qu’en dise Michel on s’y est mis à force on était même bien partis mais Shakespeare s’en est mêlé tel est le lot de la recherche à force de fouiller scruter trifouiller on finit par trouver en poursuivant son inventaire du fonds ancien Rémi est tombé sur un first folio tout le théâtre du grand William in extenso un livre rare d’une valeur inestimable tout de suite ça s’est enchaîné pour lui voyages outre-Manche journées d’études conférences à gogo il est comme ça Rémi toujours entre un avion et un bateau forcément le jardin s’en est ressenti finis les procrastinations joyeuses les bavardages dissipés j’y vais seule désormais faible femme velléitaire qui plus est je ne fais pas grand-chose j’assemble les nuages en silence

Florence Saint-Roch, Parcelle 101, p.i.sage intérieur/3,14 gde Poésie, Collection dirigée par Yves-Jacques Bouin, 2018, pp. 9/12/18/20/31/44.

 

Le petit jardin
Auteurs compositeurs Jacques Lanzmann/ J. Dutronc
Interprètes : Thomas Dutronc et N. Leroy ( Live Corse)

 

 

Blaise Cendrars | Paris


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Ce ciel de Paris est plus pur qu’un ciel d’hiver lucide de froid
Jamais je ne vis de nuits plus sidérales et plus touffues que ce printemps
Où les arbres des boulevards sont comme les ombres du ciel,
Frondaisons dans les rivières mêlées aux oreilles d’éléphant,
Feuilles de platanes, lourds marronniers.

Un nénuphar sur la Seine, c’est la lune au fil de l’eau
La Voie Lactée dans le ciel se pâme sur Paris et l’étreint
Folle et nue et renversée, sa bouche suce Notre-Dame.
La Grande Ourse et la Petite Ourse grognent autour de Saint-Merri.
Ma main coupée brille au ciel dans la constellation d’Orion.

Dans cette lumière froide et crue, tremblotante, plus qu’irréelle,
Paris est comme l’image refroidie d’une plante
Qui réapparaît dans sa cendre. Triste simulacre.
Tirées au cordeau et sans âge, les maisons et les rues ne sont
Que pierre et fer en tas dans un désert invraisemblable.
Babylone et la Thébaïde ne sont pas plus mortes, cette nuit, que la ville morte de Paris
Bleue et verte, encre et goudron, ses arêtes blanchies aux étoiles.
Pas un bruit. Pas un passant. C’est le lourd silence de guerre.
Mon oeil va des pissotières à l’oeil violet des réverbères.
C’est le seul espace éclairé où traîner mon inquiétude.

C’est ainsi que tous les soirs je traverse tout Paris à pied
Des Batignolles au Quartier Latin comme je traverserais les Andes
Sous les feux de nouvelles étoiles, plus grandes et plus consternantes,
La Croix du Sud plus prodigieuse à chaque pas que l’on fait vers elle émergeant de l’ancien monde
Sur son nouveau continent.

Je suis l’homme qui n’a plus de passé.

Blaise Cendrars, Du monde entier au coeur du monde, Poésies complètes, Préface de Paul Morand, édition établie par Claude Leroy, Poésie/Gallimard, 2010, pp.303/304.

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Il est cinq heures
Auteur : Jacques Lanzmann
Interprète : Jacques Dutronc

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