Archives de catégorie : Dimey Bernard

La chanson d’auteur jazzifiée par Mélanie Dahan & Giovanni Mirabassi Trio | L’Orient du texte

 

 

Avant Mélanie Dahan, on a prétendu que la langue française ne permettait pas — ou si difficilement — le phrasé jazz, le balancement swingué. Écoutez — simplement, écoutez. Voici Bernard Dimey mis en jazz – excusez du peu – par M. Dahan et Giovanni Mirabassi Trio ! Voici comment l’ensemble accompagne le barbu des herbes de la Sorgue, vivifiant sa ballade de  pharaon, vieux gisant dans sa barque ; le chansonnier de Montmartre et des fleurs qui n’existent plus remonte le fleuve de la Vallée des Rois, serrant dans son poing le caillou des Enfants de Louxor.  Témoin le Bestiaire de Paris, Dimey – le premier poète urbain – est ce voyageur qui n’aura eu de cesse d’explorer le fleuve qui mène du pavé chansonnier vers l’Orient symbolique du texte, comprenez la source (notamment sonore) de la la poésie.

Quant à Mélanie Dahan, elle est une des valeurs les plus sûres sur la scène contemporaine de la poésie française mise en musique, à même de chanter la chanson d’auteur (notamment Dimey ici donné en écoute), puis la poésie entendue au sens le plus strict du terme (Andrée Chedid, Tahar Bel Jelloun, C. Fauln …). Si l’on ne répètera jamais assez qu’il est essentiel de distinguer les deux registres, le passage de l’un à l’autre avec cette artiste s’opère avec un naturel qui fait grand bien.

Il y a le plaisir, la sensualité, la fluidité du chant.  Et au-delà, on atteint avec cette interprète des profondeurs qui touchent à la poésie elle-même. L’alchimie  est parfaite. Qu’aurait pensé  « l’ogre chaleureux », sur sa Butte Montmartre ? Dimey peut-être aurait évoqué  l’encre de minuit, ou les couleurs de zinc. Nul doute – lui qui se demandait pourquoi il vivait «avec des nains»–,  qu’il aurait admis  entendre une voix haute, à même de réveiller les  grands soleils éteints.

Absolu sens du rythme, épaulé par des rimes ciselées (Brel, Ferré, Dimey, Brassens, Trenet, etc. ), indifféremment signées par des auteurs paroliers ou des poètes, textes de chansonnier ou même de poésie pure : la vocaliste est innovante en ce qu’elle jazzifie le répertoire classique de la « chanson à texte », au sens le plus large de l’acception de ce terme. La Rive Gauche s’en trouve régénérée d’autant que Mélanie Dahan sait s’entourer : rien moins que le pianiste Giovanni Mirabassi ( Album La Princesse et les Croque-Notes en 2008), puis Marc-Michel Le Bévillon (contrebasse), Pierrick Pédron (saxophone), Olivier Ker Ourio (harmonica) et Matthieu Chazarenc (batterie).

Mélanie Dahan, dès l’âge de onze ans, monte sur scène, chante Ella Fitzgerald et Nat King Cole. Le premier quartet est formé en 2001. S’ensuit une tournée dans les clubs parisiens. Trêve d’études sur les bancs des écoles de commerce, elle suit les cours au Studio des Variétés, à l’Académie Bill Evans puis dans diverses écoles de jazz. Les récompenses s’enchaînent : finaliste au Concours du festival de Juan-les-Pins en 2005, Prix « Jeune espoir du jazz vocal français » au festival Les Couleurs du Jazz. La critique la plus attentive ne s’y trompe pas : la mezzo soprano et son quatuor à cordes font l’unanimité. Mélanie Dahan est indéniablement la valeur en hausse du jazz vocal français.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

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J’aimerais tant savoir
Giovanni Mirabassi trio
Auteur : Bernard Dimey
Compositeur : Jehan Cayrecastel
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

La mer à boire | Mélanie Dahan chante Bernard Dimey

 

Ce constat banal pour commencer : notre chair est baignée d’eau. Partant, pourquoi la pensée, la parole, ne naîtraient–elles pas, de ce fond d’eau, de cette histoire liquide ? L’écrivain riverain, penché sur l’écoulement de ce flux qui le traverse sait que « le dieu du bien écrire est un dieu liquide, l’eau parlante laissée venir, laissée passer, laissée courir. » Et du coup, il voudrait « que les mots [le] traversent et [le] lavent, facilement, qu’ils [lui] viennent d’amont et qu’ils descendent le cours du temps sans heurt ni retenue, soi fluide pour laisser dire, lège, impondérable, livrant passage et souriant à la coulée, oublié par la parole allée seule.

Ludovic Janvier, Des Rivières plein la voix (Promenade), L’arbalète/Gallimard, 2004.

 

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La mer à boire
Auteur: Bernard Dimey
Compositeur: Charles Aznavour
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

Bernard Dimey par Serge Reggiani | Lucioles du chant

 

 

LUCIOLES DU CHANT

Pasolini en son temps s’inquiéta de la disparition des lucioles — lumières sans parenté avec les «lucciole » tournoyant dans les enfers dantesques, ni détournées ni perfides au regard de « luce » la belle lumière — la disparition des lucioles pasoliniennes se déplore comme la noyade des fugaces étincelles sous la lumière dure, crue, contemporaine de la monstration : « ob devant », et « scaena la scène », obscène littéralement.

Le chant dans le même geste avance une parole nue, puis se dérobe. Le corps parle, pour autant sans viol de la pudeur du sujet. Le poète lyrique d’un mouvement unique montre dans le temps où il cache. Il abrite le secret en une époque où nous sommes sommés de tout dévoiler, sans égard pour la dimension sacrée de toute révélation.

Je ne dirai pas tout , chantait Dimey, et ailleurs : il ne faudra pas dire ce que l’on avait de plus précieux … ça ne regarde pas les gens du temps qui passe.

*

Ce retrait rejoint la question de la transitivité,  exactement la comparaison de cette transitivité dans l’acte d’écrire d’abord, puis  dans l’acte de chanter.

Transitivité du verbe écrire : on n’écrit pas, on écrit vers. On n’écrit pas, on écrit un poème, un mot. Écrire s’entend de quelque chose pour quelqu’un.

Déplaçons la question : chanter, pourquoi ? Pour qui ? Pour quoi ?

Il se pourrait que l’interrogation révèle sa pertinence par basculement, dans une exacte inversion : pourquoi chanter absolument à telle adresse ? On chante en vérité sans autre dessein. On chante pour chanter. Là où l’écriture s’entend d’une transitivité destinée, le chant vit de sa transitivité immanente, innée, constitutive.

Le destinataire serait-il inconnu, sans contours ni figure précis ? Rien ne s’oppose à ce chant-ci, il en va même précisément ainsi de la quintessence cantologique : dédicace anonyme. Peut-on chanter jamais sans avoir absolument à rejoindre quelqu’ un  — cet autre au bout du compte peut bien être soi, et qu’est-ce que cela change ?
Contrairement à l’écriture blanche, le lyrisme préside sans visée — sa cible exacte se trouve au lieu de son centre. Autotélique, le chant d’emblée, sans condition se charge d’altérité au sein de son enceinte propre.

N’allons pas conclure à quelque égocentrisme : le chant de moi-même traduit ici le chant commun ; le chant de tous parle du mien.

« Je me célèbre moi, et mes vérités seront tes vérités, car tout atome qui m’appartient t’appartient aussi à toi », clame Whitman dans « Chant de moi-même ».

Le chant, l’ode — odos en grec, le chemin — trouve en soi la voie de l’altérité, autant qu’il l’arpente pour se mieux connaître.

Mouvement de va-et-vient. Ode à chacun. Nourritures de l’une à l’autre de ces altérités intime et collective.

On songe aux destinataires d’Henri Pichette : « Je dirai le meunier, le forain, le tourneur, le mitron, le clown blanc, l’échevelé glaneur, la foi du charbonnier au grand jour témoignée, l’horticulteur fleuri, la coiffeuse orpeignée, la trame de la vie aux doigts du tissutier, le ruban bleu de lune à l’avant du routier, le peintre qui respire au balcon de ses toiles, l’infini matelot, le pilote aux étoiles, celui qui fait la pluie avec un arrosoir , et l’autre le foyer reprendre à l’attisoir, le tombelier dos rond sous les averses drues, le salubre éboueur, le balayeur des rues, le cordonnier qui tient l’usure des chemins, le bateleur habile à marcher sur les mains, l’ongle en deuil du typo qui désigne la faute, l’éclusier qui caresse un rêve d’argonaute, l’humble boulanger qui des pauvres fait la part, le vieux curé pour qui ce n’est jamais trop tard, l’éleveur d’alevin sur l’eau d’un lac de combe, le calme jardinier qui met la terre en tombe, l’empailleur d’animaux qui les veut l’air vivants, le vivier au cri de cristal à tous vents, l’agriculteur masqué s’escrimant aux abeilles, la cueilleuse de cerises pendants d’oreilles, le fermier en haut lieu sur le foin engrangé (…)».

 

Comme un écho, Whitman revient avec ses feuilles d’herbe : « (…) tous viennent vers moi et moi je vais vers eux,
Et, dans la mesure où cela se peut, je suis plus ou moins chacun d’eux,
Et avec eux tous sans exception je tisse le chant de moi-même ».

Du chant sombre à l’immense brin d’herbe, Prévert à tue-tête ou à cloche-pied, Neruda sifflotant sa chanson noire aux lèvres : peu d’expressions rallient à ce point profondeur et archéologie du frivole.

Chanter, c’est livrer le centre d’une parole sans dessein, bienfaisante en premier lieu au regard de soi ; diamant noir d’un arrière-pays, chants de la pleureuse ou sacre du printemps, qui sait ? Quelle importance d’ailleurs ?

À la fin, tout juste dira-t-on : j’avoue, j’ai vécu .
Et là tout ce qui compte : celui qui vient de loin, le minerai craché sans fin.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Il ne faudra jamais dire
Auteur : Bernard Dimey
Interprète : Serge Reggiani

 

 

 

Dimey par Reggiani | Les seigneurs

 

 

 

Les seigneurs
Auteur: Bernard Dimey
Compositeur: Stephan Reggiani
Interprète : Serge Reggiani

*

Regardez bien la gueule que j’ai
Je n’ai pas toujours eu la même
Quand on ressemble à ses poèmes
On finit souvent sur le quai
Je navigue sur des canaux
Où ma vieille péniche s’use
Elle a vu tellement d’écluses
Qu’elle n’a même plus l’air d’un bateau.

On a beau jouer les seigneurs
Faire voir ses biceps et ses dents
Un jour on annonce la couleur
Ce n’est qu’une question de temps.

Je laisse un petit peu partout
Traîner des sourires à la pelle
Pour que mes journées soient plus belles
D’ailleurs tout le monde s’en fout
Ma plus grande erreur au départ
Fut d’avoir quitté mon village
J’avais pris ça pour du courage
J’ai dû me tromper quelque part.

Quand on se prend pour un seigneur
Il faut être armé jusqu’aux dents
Ce qui ne tient pas c’est le cœur
Ce n’est qu’une question de temps.

Regardez bien la gueule que j’ai
C’est le Grand-Guignol en partance
C’est du désespoir en vacances
C’est impossible à corriger
Si j’en rigole c’est tant mieux
S’il est des gens qui me regardent
Pour les planter jusqu’à la garde
Je veux devenir très très vieux.

Quand on est vraiment un seigneur
Qu’on a payé la peau des dents
On peut annoncer la couleur
Et se foutre de l’air du temps.
Regardez bien la gueule que j’ai…