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Les chevaux du ciel | La poésie de Tahar Ben Jelloun mise en jazz par Mélanie Dahan

 

J’évoquais Mélanie Dahan dans une chanson d’auteur, signée Dimey, mise en jazz par Giovanni Mirabassi Trio ci-dessous. Mais l’interprète de talent œuvre aussi en poésie dans un bel opus paru entre deux confinements : Le chant des possibles qui adapte notamment Andrée Chedid, Michel Houellebecq, Catherine Fauln, Armand Monjo.  Si les grandes chansons supportent toutes les adaptations, même les plus audacieuses  – quid des questions soulevées par l’adaptation musicale de la poésie ?

Jusqu’où peut-on adapter un poème en chanson ( ou simplement en musique, par un jeu de diction autour du morceau musical ) ? Je reviens souvent à cette remarque de l’un de mes maîtres, Borges — livrée au sujet de la traduction — qui ne semble pourtant pas moins pertinente à l’instant où il s’agit de penser le déplacement de forme subi par le texte poétique nu, vers sa mise en musique. Que risque la poésie dans l’épreuve ? Et  que pourrait-elle éventuellement perdre dans cette mutation imposée par l’artiste, aussi talentueux soit-il ? En l’occurrence, Mélanie Dahan est une artiste  incontestée; devenue emblématique du jazz à la française.  Écoutons le poète des musiques argentines :  « La page de perfection, nous dit Borges, la page dont aucun mot ne peut être altéré sans dommage, est la plus précaire de toutes… Inversement, la page qui a une vocation d’immortalité peut traverser le feu des errata, des versions approximatives, des lectures distraites, des incompréhensions sans perdre son âme dans cette épreuve.»

Roberto Juarroz de mémoire, dans ses Fragments verticaux, disait de la poésie qu’elle multipliait la musique .

Renversons le postulat. Exactement à l’inverse, on peut dire de la musique qu’elle multiplie la poésie. L’élaboration cantologique et musicale du poème – toujours réinventée –  oblige à un singulier travail poétique, en superposition du poème lui-même. La ritournelle deleuzienne, dès lors qu’elle cherche à capter le poème, voit naître d’expérimentales mines d’or de cette « hésitation prolongée entre le son et le sens». Faire chanter le poème, le faire sonner chaque fois différemment s’analyse dès lors en exercice de pure herméneutique. Comme s’il existait un Orient – par nature inépuisable – du texte, constitué de lignes d’horizon sonore dont l’exploration s’avère infinie. Et comme si les variations plurielles des adaptations, des interprétations – si coutumières à la matière cantologique, en particulier jazzistique – contaminaient le poème. Elles se greffent sur lui. Le réinventent. Elles insufflent à la poésie sa multiplicité de formes. Sa plasticité formelle. Ce n’est pas rien en termes de poétique, de recréation verbale  — autrement dit, de réveil de la langue.

La présence de Mélanie Dahan sur scène ―  solaire – accroît encore cet effet. Elle fait rayonner « les ballades en apesanteur », un brin sombres, de l’école réaliste de Dimey. Alors l’on se prend à rêver d’un Bestiaire de Paris à l’ombre des ponts, swinguant sur le pavé.

La direction de ce travail est réitérée dans ce dernier opus donc, « Le chant des possibles », dont les possibles du chant s’évertuent au passage des arts : sautant avec rythme d’un registre vers l’autre, de la prose littéraire ( Bernanos) à la chanson, puis au poème, avec naturel, fraîcheur et l’allégresse d’un enfant jouant à sauter d’un caillou à l’autre au fil du ruisseau. Demeure – sur ces questions subtiles de mise en musique du texte  poétique entendu stricto sensu – demeure une grande maturité et des poètes d’inspirations aussi diverses que Tahar Ben Jelloun, Andrée Chedid ou Michel Houellebecq .

Pour présenter l’artiste plus avant, quelques mots choisis lors de son passage sur France Musique, dans l’émission Open Jazz ici  : de la «tendre voix claire et précise de Mélanie Dahan jaillit un feu profond, une force qui nous transporte à travers la modernité du jazz actuel, mais à la française. Une poésie au plus haut sens du terme, portée avec classe par une femme leader affirmée, une chanteuse intense, qui, pour son nouveau disque, sait nous surprendre à nouveau. Subtil et raffiné. »

Sylvie-E. Saliceti

Comme une chute
de lumière
le jour est planté
de miroirs
où viennent boire
les chevaux du ciel

Tahar Ben Jalloun, Poésies complètes (1966-1995), Éditions du Seuil, 1995.

Ph. Jean-Baptiste Millot

Auteur : Tahar Ben Jelloun
Compositeur :Jeremy Hababou
Interprète : Mélanie Dahan

La chanson d’auteur jazzifiée par Mélanie Dahan & Giovanni Mirabassi Trio | L’Orient du texte

 

 

Avant Mélanie Dahan, on a prétendu que la langue française ne permettait pas — ou si difficilement — le phrasé jazz, le balancement swingué. Écoutez — simplement, écoutez. Voici Bernard Dimey mis en jazz – excusez du peu – par M. Dahan et Giovanni Mirabassi Trio ! Voici comment l’ensemble accompagne le barbu des herbes de la Sorgue, vivifiant sa ballade de  pharaon, vieux gisant dans sa barque ; le chansonnier de Montmartre et des fleurs qui n’existent plus remonte le fleuve de la Vallée des Rois, serrant dans son poing le caillou des Enfants de Louxor.  Témoin le Bestiaire de Paris, Dimey – le premier poète urbain – est ce voyageur qui n’aura eu de cesse d’explorer le fleuve qui mène du pavé chansonnier vers l’Orient symbolique du texte, comprenez la source (notamment sonore) de la la poésie.

Quant à Mélanie Dahan, elle est une des valeurs les plus sûres sur la scène contemporaine de la poésie française mise en musique, à même de chanter la chanson d’auteur (notamment Dimey ici donné en écoute), puis la poésie entendue au sens le plus strict du terme (Andrée Chedid, Tahar Bel Jelloun, C. Fauln …). Si l’on ne répètera jamais assez qu’il est essentiel de distinguer les deux registres, le passage de l’un à l’autre avec cette artiste s’opère avec un naturel qui fait grand bien.

Il y a le plaisir, la sensualité, la fluidité du chant.  Et au-delà, on atteint avec cette interprète des profondeurs qui touchent à la poésie elle-même. L’alchimie  est parfaite. Qu’aurait pensé  « l’ogre chaleureux », sur sa Butte Montmartre ? Dimey peut-être aurait évoqué  l’encre de minuit, ou les couleurs de zinc. Nul doute – lui qui se demandait pourquoi il vivait «avec des nains»–,  qu’il aurait admis  entendre une voix haute, à même de réveiller les  grands soleils éteints.

Absolu sens du rythme, épaulé par des rimes ciselées (Brel, Ferré, Dimey, Brassens, Trenet, etc. ), indifféremment signées par des auteurs paroliers ou des poètes, textes de chansonnier ou même de poésie pure : la vocaliste est innovante en ce qu’elle jazzifie le répertoire classique de la « chanson à texte », au sens le plus large de l’acception de ce terme. La Rive Gauche s’en trouve régénérée d’autant que Mélanie Dahan sait s’entourer : rien moins que le pianiste Giovanni Mirabassi ( Album La Princesse et les Croque-Notes en 2008), puis Marc-Michel Le Bévillon (contrebasse), Pierrick Pédron (saxophone), Olivier Ker Ourio (harmonica) et Matthieu Chazarenc (batterie).

Mélanie Dahan, dès l’âge de onze ans, monte sur scène, chante Ella Fitzgerald et Nat King Cole. Le premier quartet est formé en 2001. S’ensuit une tournée dans les clubs parisiens. Trêve d’études sur les bancs des écoles de commerce, elle suit les cours au Studio des Variétés, à l’Académie Bill Evans puis dans diverses écoles de jazz. Les récompenses s’enchaînent : finaliste au Concours du festival de Juan-les-Pins en 2005, Prix « Jeune espoir du jazz vocal français » au festival Les Couleurs du Jazz. La critique la plus attentive ne s’y trompe pas : la mezzo soprano et son quatuor à cordes font l’unanimité. Mélanie Dahan est indéniablement la valeur en hausse du jazz vocal français.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

melaniez-dahan

J’aimerais tant savoir
Giovanni Mirabassi trio
Auteur : Bernard Dimey
Compositeur : Jehan Cayrecastel
Interprète : Mélanie Dahan

 

 

 

 

Léo Ferré par M. Dahan et Giovanni Mirabassi | Les poètes


 

 

 

 

Les poètes
Auteur : Léo Ferré
Interprète : Mélanie Dahan
Piano : Giovanni Mirabassi

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LES POÈTES

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons

Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d’une rengaine
Qui nous parle d’amour et de fruit défendu

Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l’alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air

Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d’absurdité

Ce sont des drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du cœur et les violons de l’âme

Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
À leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art

Ils marchent dans l’azur la tête dans les villes
Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles
Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux

Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice
Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l’on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout

 

 

Les poètes
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

La mer à boire | Mélanie Dahan chante Bernard Dimey

 

Ce constat banal pour commencer : notre chair est baignée d’eau. Partant, pourquoi la pensée, la parole, ne naîtraient–elles pas, de ce fond d’eau, de cette histoire liquide ? L’écrivain riverain, penché sur l’écoulement de ce flux qui le traverse sait que « le dieu du bien écrire est un dieu liquide, l’eau parlante laissée venir, laissée passer, laissée courir. » Et du coup, il voudrait « que les mots [le] traversent et [le] lavent, facilement, qu’ils [lui] viennent d’amont et qu’ils descendent le cours du temps sans heurt ni retenue, soi fluide pour laisser dire, lège, impondérable, livrant passage et souriant à la coulée, oublié par la parole allée seule.

Ludovic Janvier, Des Rivières plein la voix (Promenade), L’arbalète/Gallimard, 2004.

 

mel II

La mer à boire
Auteur: Bernard Dimey
Compositeur: Charles Aznavour
Interprète : Mélanie Dahan