Archives de catégorie : Bélanger ( Gilles)

Toi la mordore | Roland Giguère par Chloé Sainte-Marie


 

 

Desporosa : la mordoré ici se mue en couleur  — par la langue de Giguère, son inventivité, ses accents solaires et l’émotion chantée de Chloé Sainte-Marie — la mordoré entourée d’aurifeuflammes ouvre une splendeur : quel sillon d’or dans la nuit ?

S.-E. S.

Toi la mordore
toi la minoradore
entourée d’aurifeuflammes
toi qui mimes le mimosa
toi qui oses le sang de la rose
desesperador la statue de sel
desperante
despoir au plus profond du noir
despoir quand tout siffle et glisse
dans l’avalnuit
désopérante espérancéphale

desporosa
desperados
desesporaminos
desespera
desesperador

toi la mordore
toi la minoradore
nous laisseras-tu sans voix
sans vue et sans bras
tout nus dans la poix
faire les cent pas
aux passages à niveau

devant les puits sans eau
croiser et décroiser
les rails de la patience
nos propres os sur la voie
desporosa
desperados
desesporaminos
desespera
desesperador

dis la mordore la minoradore
toi qui autrefois
avanças le jour sublime
nous laisseras-tu ce poids
nous laisseras-tu infirme ?

desporosa
desperados
desesporaminos
desespera
desesperador

Roland Giguère, Forêt vierge et folle, Dessins de Gilles Carle, Éditions Typo, 1988.

 

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Auteur : Roland Giguère
Compositeur : Gilles Bélanger
Interprète : Chloé Sainte-Marie

 

 

Gaston Miron & Franck Venaille | Art poétique

 

 

Art poétique
Auteur : Gaston Miron
Compositeur : Gilles Bélanger
Interprète : Martin Léon

 

*

Il frappe le sol du pied. Il est chez lui. Mains sur les hanches, il se met à danser, n’est-il pas chez lui? Je crois bien qu’il chantait. Je suis certain qu’il a joué des musiques d’autrefois, mais de quel autrefois, après tout n’est-il pas chez lui depuis toujours ! Puis, de ses larges doigts qui en ont vu d’autres, il s’empare de son « accordéon à bouche » , interprète de vieux airs populaires qui viennent de chez lui, le Québec. On taperait bien dans nos mains. Quelque chose nous en empêche. On se mettrait bien à danser autour de la table. Mais comment égaler cette joie-de-vivre-malgré-tout ? Nous qui ne sommes pas d’ici nous sentons soudainement le froid se glisser sous la porte. Pas lui. Jamais. Il gouverne la marche du gel. Il commande la neige. À lui seul, il est un continent en marche avec ses plaines gelées, ses fleuves glacés, un continent qui se met à parler d’une même voix, ça, n’est-il pas d’ici ? Voilà comment m’est apparu Gaston Miron lors d’une longue soirée chez nos amis  poètes et éditeurs Louise Blouin et Bernard Pozier. Chez eux, il était chez lui. Je veux dire qu’il pouvait, le temps de quelques éclats de rire, s’approprier leur maison d’Outremont parce qu’ils étaient mieux que des proches, des poètes rassemblés pour le meilleur. Chez eux il était chez lui autant que le permet le partage d’une même langue. Plus il faisait frémir son harmonica plus je songeais à cette étrangeté: l’existence des frontières linguistiques. A quatre pas d’ici (enfin, j’exagère) se dressaient des maisons semblables où l’on parlait anglais. Miron, lui, comme mes amis et tous ceux qui étaient présents ce soir-là, pensait au temps où il revendiquait un territoire et à ce qu’il avait gagné : le droit de parler et d’écrire français, un français rempli de québécismes qui semblaient le vivifier et, en tout cas lui donner le droit de plonger dans de vieux grimoires remplis de mots étranges, disparus et retrouvés, puis perdus de nouveau. L’art de Miron s’accomplissait là, devant nous, brassant langage savant et populaire, savoir et ignorance, mêlant les parlers, devenant, le temps d’un poème, homme à la fois d’une seule région et, dans le même mouvement, universel. Et tous ces sentiments, toutes ces pensées, nous les devions à ce poète que la passion emportait, la généreuse passion de donner son langage en partage. Je connais mal la biographie de Miron. Mais j’imagine qu’il transporte avec lui des mots entendus, enfant, à la table familiale, qu’il utilise maintenant avec la fierté de ceux qui ont dû et su créer leur propre idiome. Il est d’ici. On le salue dans la rue. Mais quel homme est-il ? Peut-il vivre hors d’ici, par exemple dans ce Paris si dur où il devra imposer ce poème : Je t’aime et je n’ai plus que les lèvres/pour te le dire dans mon ramas de ténèbres/le reste est mon corps igné ma douleur cymbale/nuit basalte de mon sang et mon coeur derrick/je cahote dans mes veines de carcasse et de boucane. Quel est donc cet être ? D’où lui vient le talent de faire accepter par l’orgueilleuse langue française un langage désouché, tant de mots et de rythmes, de sons et de chants, de raretés linguistiques qui s’abattent sur la culture (donc l’écriture) d’un pays qui, trop souvent, regarde de haut celles et ceux qui, pourtant, vivifient sa langue. Gaston Miron a bien été cet Homme rapaillé, celui qui a su « rassembler » ses poèmes pour les donner à lire aux autres avant de disparaître.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Gaston Miron, Flammarion, 2010, pp.137-138.