Archives de catégorie : [PAR NOMS DE CHANSONNIERS, COMPOSITEURS, INTERPRÈTES]

Edward Stachura par Anna Chodakowska | Confiteor

 


Où je trouve ma joie ? Ici par exemple, chez ce poète splendide dont peu à peu on oublie le nom. Ici, comme l’on désignerait le seuil où la nuit se transforme en or. Edward Stachura ( 1937/1979) est un écrivain, poète, traducteur, auteur, compositeur et quelquefois interprète de ses chansons, né en France, où il passe les onze premières années de sa vie, avant de retourner en Pologne en 1948. Il se donne la mort à l’âge de quarante et un ans, à Varsovie. Anna Chodakowska et Roman Ziemlański empêchent l’œuvre, très belle œuvre de cet artiste de sombrer dans l’oubli, grâce à un travail exemplaire de mise en musique .

Je vous ai dit, et surtout je me suis fait la promesse − c’est là tout  le sens de mon travail – de regarder toujours en direction de la poésie dont Siméon dit qu’elle sauvera le monde ;  à l’instar de Atahualpa Yupanqui, je fouille notamment comme une archéologue, vers les arts oubliés, afin   « que personne n’oublie ce qui est inoubliable : la poésie et la musique traditionnelle ». Je cherche, avec ce désir profond d’être «un jour la trace d’une ombre, sans aucune image et sans histoire. Être seulement l’écho d’un chant, à peine un accord qui rappelle à ses frères la liberté de l’esprit ». Au regard de cette tâche, ma place est humble, mais les valeurs au service desquelles je me range sont immenses. Parmi la foule toujours plus nombreuse, je cherche l’homme toujours introuvable  sur un chemin que baigne la lumière de Stachura. Pour le sens d’une vie, cela y suffira.

Voilà comment je me ressource, en lisant les lignes écrites avec une encre de vie ; en me rendant aux rendez-vous de lectures singulières, au lieu de ces étroits passages d’alchimistes que les poètes connaissent en secret .

Aussi vous comprendrez mon désir de vous remercier  pour votre fidélité, parce qu’au long cours de cette quête patiente, votre écoute attentive me porte !

Du fond du cœur, merci !

Sylvie-E. Saliceti

 

CONFITEOR

Ceux qui vont pieds nus dans les rues du monde
Ceux qui sont nus dans les rues du monde
Ceux qui ont faim dans les rues du monde
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !
L’horreur dont on ne voit pas la fin
Le crime dont on ne voit pas la fin
La guerre dont on ne voit pas la fin
C’est ma faute
C’est ma faute
C’est ma très grande faute !

Ceux qui sont perdus dans la jungle urbaine — c’est ma faute
La cruelle indifférence des caresses — c’est ma faute
Sans amour, sans tendresse — c’est ma faute
Sans cœur, sans ferveur — c’est ma faute
Sans pardon dans le béton — c’est ma faute
Sur la pierre croît la pierre — c’est ma faute
Manne, manne, toxicomane — c’est ma faute
Où marches-tu à l’aveuglette — c’est ma faute
On ne voit pas la fin des pleurs — c’est ma faute
Les uns tombent sans bruit — c’est ma faute
Les autres s’en lavent les mains — c’est ma faute
La foule toujours plus nombreuse — c’est ma faute
Et l’homme toujours introuvable — c’est ma faute
— c’est ma faute
— c’est ma très grande faute !

— Messe païenne

Auteur : Edward Stachura
Compositeur : Roman Ziemlanski
Interprète : Anna Chodakowska
Traduction : Barbara Séguin, Rafal Szczucki et Mary Telus

 

 

Bosi na ulicach świata
Nadzy na ulicach świata
Głodni na ulicach świata
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!
Zgroza i nie widać końca zgrozy
Zbrodnia i nie widać końca zbrodni
Wojna i nie widać końca wojny
Moja wina
Moja wina
Moja bardzo wielka wina!

Zagubieni w dżungli miasta — moja wina
Obojętność objęć straszna — moja wina
Bez miłości bez czułości — moja wina
Bez sumienia i bez drżenia — moja wina
Bez pardonu wśród betonu — moja wina
Na kamieniu rośnie kamień — moja wina
Manna manna narkomanna — moja wina
Dokąd idziesz po omacku — moja wina
I nie słychać końca płaczu — moja wina
Jedni cicho upadają — moja wina
Drudzy ręce umywają — moja wina
Coraz więcej wkoło ludzi — moja wina
O człowieka coraz trudniej — moja wina
— moja wina
— moja bardzo wielka wina!

— Missa pagana

Jean-Pierre Siméon par Christian Olivier | Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or

 

 

Tout ce qui nous appelle d’une voix d’or
(de la couleur du rire
et des arbres rouillés par l’automne)
bouches éprises de soleil
d’où venus les mots les plus simples
sont flèches de lumière
dans la nuit épaisse du langage

ô cela entendons-le parfois
lâchant les outils quotidiens
et les nécessités aux mains de glace
comme on entend stupéfaits le phrasé d’un chant
où la vague se brise

ou comme un malade dans son lit entend
le froissement d’aile d’un oiseau
qui rend au cœur noué
sa mesure légère ô fragile mais fragile
est l’herbe nouvelle qui repousse l’hiver

vous de grâce qui dormez
dans un sommeil à triple tours
qui n’avez plus d’oreille
que pour votre sang captif
et dont les yeux absurdement ne voient
que leurs paupières
souvenez-vous des visiteurs de l’aube
les grands perdants du jeu de dupes
des pouvoirs
mais princes lumineux
du chant et du vertige

un jour rien qu’un jour une heure seulement
levez-vous du tombeau
et avec eux dans une joie brutale
chevauchez les vents

Jean-Pierre Siméon, Levez-vous du tombeau, Poèmes, Éditions Gallimard, 2019, p.22.

 

Auteur : Jean-Pierre Siméon
Compositeur, interprète : Têtes Raides

 

Comment dire ? | Marie Bastide et Julien Clerc

 

Point de poésie aujourd’hui (sauf bien sûr les quelques lignes de Juarroz mises en regard), mais une chanson tenant à la belle collaboration entre un compositeur emblématique, et Marie Bastide auteur de ce texte. On songe au Dictionnaire amoureux de la chanson française rappelant comment Julien Clerc, « cet homme aux propos toujours mesurés dit fermement « jamais » quand on lui demande s’il écrira un jour les textes de ses chansons. Quand il s’agit de parler d’une rupture amoureuse, d’un nouvel élan du cœur ou de ses souvenirs d’enfance, il lui arrive de passer commande. Il rature, il oriente, il corrige, il ergote parfois. Mais il n’écrit pas.» On songe aussi à celui qui fut et restera un pilier dans son parcours : «Étienne Roda-Gil avec qui il se brouille et qui proclame dans la presse, en 1982 : « Il fallait bien que Julien tue le père »…

Ils se retrouvent en 1992, notamment avec cette magnifique chanson écrite à propos du Chili, dont l’écho s’avère universel en vérité: « Dans n’importe quel quartier d’une lune perdue, même si les maîtres parlent et qu’on ne m’entend plus, même si c’est moi qui chante à n’importe quel coin de rue, je veux être utile à vivre et à rêver. » C’est cela oui, il faudrait être Utile, à son propre cœur comme à celui d’autrui. À cet égard, il arrive que la chanson devienne un art majeur, à ces heures très rares où chanter signifie – l’image est de Sergueï Essenine − rouler comme une pomme aux pieds des autres.

Sylvie-E. Saliceti

 

Comment dire à celui qui nous abandonne
ou que nous abandonnons
qu’ajouter encore une absence à l’absence
c’est noyer tous les noms
et dresser un mur
autour de chaque image ?

Roberto Juarroz

 

Comment tu vas ?
Auteur : Marie Bastide
Compositeur, interprète : Julien Clerc

 

Chanson sur l’ami | Vladimir Vissotsky par Yves Desrosiers

 

 

Comme l’homme qui sait en se voyant mourir
Qu’il n’aura plus jamais le temps
Un jour de plus il aurait pu chanter
Faute au destin, faute à la chance
Faute à ses cordes qui s’étaient cassées
Son chant s’appellera silence

Vladimir Vissotsky, Le Vol arrêté

 

Vladimir Vissotsky ( 1938/1980 ) est un artiste russe exceptionnel, auteur de prose, poésie et chansons, également compositeur, interprète, acteur, mort dans sa 43ème année, juste avant que ne s’ouvrent les Jeux olympiques de Moscou. L’histoire de ce poète fiévreux est celle d’une dissidence, et d’un vol arrêté  :

Les cellules restaient allumées la nuit
Je ne verrai plus jamais ni les nuits sans lune
ni les petits matins blancs
Ils ont gâché mon âme, ma vie, m’ont privé de liberté
Maintenant, ils ont brisé mes cordes, mes cordes d’argent. 

Censure si prégnante dans la vie de Vissotsky qu’à sa disparition s’impose cet état des lieux paradoxal : adulé par le public d’URSS, ayant à son actif l’écriture de près de 800 chansons et/ou poésies et la participation à plus de trente films, Vissotsky de son vivant  n’aura jamais été édité dans ce pays qu’il aimait tant ! Il n’aura pas entendu sur sa terre natale un seul disque, ni lu un seul livre signé de son nom.

Sa mort fait l’objet de quelques lignes dans les journaux – à peine un entrefilet, pourtant ses funérailles donnent lieu au rassemblement spontané le plus dense de l’histoire soviétique, avec près d’un million de personnes descendues dans les rues pour le pleurer .

Comment expliquer ce hiatus si ce n’est par l’usage du samizdat qui, tout au long de la vie du poète, a permis la circulation de son œuvre sous le manteau ? La voix de baryton de Vissotsky a voyagé clandestinement, enregistrée, diffusée, écoutée sur les magnétophones à bandes Gründig à travers tout le pays. Les textes, les chansons furent mis en circulation au risque de la liberté et parfois de la vie de passeurs généreux, téméraires, passionnés.

Si l’œuvre de Vissotsky porte le sentiment tragique de l’éphémère, ses chansons forment un ensemble cohérent des mœurs de son pays et de son temps ; une fresque qui éclaire le moindre recoin de la mémoire sociale. Depuis l’avenue Karetny jusqu’aux hautes collines de Jigouli, les ritournelles du poète décrivent la vie des marins, des ouvriers de Tambov, des Cabans Noirs et des voyous. Elles parlent des zeks, des prisonniers, des frères du Goulag, écrasés, mutiques, humiliés. Au nom de tous, il élève sa voix . Serait-ce le prix de la poésie ? Il s’agit de parler pour eux, les sans voix. «Tu seras un homme» dirait Vadim Toumanov qui ne cachait pas son admiration pour Vladimir Vissotsky : « Notre intime désaccord avec le régime nous semblait inexprimable à voix haute, et nous n’avions pas de mots assez décents pour traduire notre malaise, notre amertume, notre protestation. Or, ces mots avérés, Vladimir Vissotsky les puisant sans relâche, on aurait dit qu’il les tirait du puits insondable de la mémoire séculaire du peuple ».

Si son mariage avec Marina Vlady lui permet un temps de sortir et de voyager hors d’URSS, il reviendra dans le pays de son cœur, la Russie. Et si  Vers le froid, loin des lieux habituels, d’autres villes nous appellent, le chant du poète donne l’espoir de survivre sur la terre aimée jusqu’à l’aube, c’est-à-dire jusqu’à la liberté .

Sylvie-E. Saliceti

Chanson sur l’ami
Auteur, compositeur : Vladimir Vissotsky
Interprète : Yves Desrosiers
Traduction française : Anne-Pénélope Dussault

 

Martin Buber | Comment il faut raconter

 

La poésie a inventé le monde dit le poète, mais le monde l’a oublié. Voici un court récit hassidique rapporté par Buber, emblématique de la qualité performative de la parole, qui est loin de se contenter de dire. Avec les mots, le réel se fabrique. Rendant par là son exacte justesse à l’étymologie du poien grec, la poésie n’est pas le petit univers étriqué des jolies choses auquel l’ignorance commune la réduit souvent ; sans doute son attention est-elle tournée vers le Beau, mais dans sa quête d’absolu, elle n’ignore pas l’engrais œuvrant à l’éclosion de la beauté. Les poètes sont des chercheurs d’âme. La poésie est ( et demande) une initiation.   À l’instar du lotus éclos dans la boue, la poésie approche l’expérience alchimique. Rencontrer un poème, le rencontrer vraiment intègre la question de la mort, et de la naissance.  La poésie est une expérience qui  empêche la mort symbolique d’avoir le dernier mot.

Les tyrans sont lucides d’avoir si peur des écrivains qu’ils s’empressent de les jeter derrière des barreaux. Peine perdue : même sous les verrous, le poème trouve son chemin comme le brin d’herbe dans la fissure d’une falaise. La langue pousse dans les soubassements de l’étymologie, et chaque mot est à même de créer une autre réalité,  habile à transmuer le fruit de grenade en tueur de ténèbres.

L’émotion poétique est une consolation au chevet de toutes les défaites. Dans l’atelier des forges, elle recrée inlassablement la destinée humaine, témoin qu’il ne faut se plier à aucune fatalité ; témoin encore qu’il n’existe pas de monde nouveau sans une langue nouvelle.

Mais comment les choses se font-elles rien qu’avec des mots ? On songe au livre d’essais de Giorgio Agamben « Le feu et le récit », qui questionne l’acte de raconter . On songe aussi à ce chant traditionnel yiddish (arum dem fayer : autour du feu) où il est dit qu’autour du feu, «chant et danse sont notre vie », et si ce feu vient à s’éteindre, le ciel illumine avec ses étoiles. Les mots, selon Novarina, sont une danse mystérieuse ; la mystique juive ne dit pas autre chose quand le rabbin Elimeylech ( voir ci-dessous la chanson traditionnelle yiddish Der rebbe Elimeylech), enlève ses phylactères, se met à danser et envoie chercher deux batteurs, puis deux violonistes, puis deux cymbalistes.

«Et quand les batteurs à tambouriner commençaient,
Sur leurs tambours ils tambourinaient
Sur leurs tambours tout de suite ils tambourinaient.
Puis le rabbin enlevait son kittel, et envoyait chercher
deux cymbalistes.
«Et  les cymbalistes à cymbaler commençaient,
Sur leurs cymbalums ils cymbalaient,
Sur leurs cymbalums tout de suite ils cymbalaient».

« Le feu et le récit, le mystère et l’histoire sont les deux éléments indispensables de la littérature ». Quel est-il dés lors,  ce feu qui anime la narration ? Et partant, la création ? Si les mots sont des danses mystérieuses, alors le cœur de l’esthétique s’en trouve déplacé, vers une réflexion essentielle sur la contemplation, puis notre présence au monde.

Sylvie-E. Saliceti

 

Un jour qu’on demandait à un Rabbi de raconter une histoire, il répondit : «Une histoire, il faut qu’on la raconte de telle sorte qu’elle agisse et soit un secours en elle-même.» Puis il fit ce récit : « Mon grand-père était paralysé. Comme on lui avait de mandé de raconter quelque chose de son Maître, il se prit à relater comment le Baal-Shem, le fondateur du hassidisme, lorsqu’il priait, sautillait et dansait sur place. Et pour bien montrer comment le Maître le faisait, mon grand-père, tout en racontant, se mit debout, sautillant et dansant lui-même. À dater de cette heure, il fut guéri. Eh bien, c’est de cette manière qu’il faut raconter.»

Martin Buber, Les Récits hassidiques, traduit de l’allemand par Armel Guerne, Éditions du Rocher, Monaco, 1978.

 

Talila et l’ensemble Kol Aviv  — Chants yiddish
Der rebbe elimeylech

 

 

 

Richard Rognet | Juste le temps de s’effacer

 

 

Soulevons tous les lièvres
du monde,
pleuvons à verse,
risquons tout.

On n’a pas pris
les bons chemins,
les renards les ont pris pour nous.

Il a plu très fort cette nuit,
les montagnes ce matin fument,
on nous disait, dans notre enfance,
que les renards faisaient leur soupe.

Nous ignorions les lieux communs,
chaque mot vivait notre sang,
chaque fable nous irriguait.

 

Richard Rognet, Juste le temps de s’effacer suivi de Ni toi ni personne, Éditions du Cherche Midi, 2002, p.109.

 

 

 

 

 

La tyrannie de la norme | C’est normal par Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Un ouvrage de sociologie, l’humour d’une chanson et la gravité d’une actualité se rejoignent aujourd’hui, autour de cette idée centrale : la tyrannie de la norme. Sur un plan collectif, il s’agit sommairement d’un esprit de soumission à toutes sortes de procédures, de systèmes, de mécaniques, envahissantes et témoignant d’une déconnexion brutale avec la réalité. Cette tyrannie de la norme par ailleurs va de pair avec un mal technocratique dans lequel une armée de hauts fonctionnaires  ( il faudrait relire le visionnaire Phénomène bureaucratique de Michel Crozier) d’un même geste évaluent, décident, dirigent avant de nous abreuver, devant le désastre, d’explications parfaites, sans rire le moins du monde.

L’on songe au dialogue des carmélites de Bernanos :  ce n’est pas la règle qui nous garde, c’est nous qui gardons la règle. Sait-on à quel point la démocratie se joue dans cette assertion essentielle ? Une inversion splendide en vérité, qui appelle à garder la pensée en alerte, critique. Autant dire qui permet de se garder vivant. Mesure-t-on enfin combien cette vigilance individuelle engendre l’esprit collectif démocratique, à propos duquel le philosophe E. Husserl dans La crise des sciences européennes écrivait : les modèles sont les habits des idées, il y a toujours un modèle qui peut faire croire que votre idée est juste.

Sur un plan personnel, une question se pose à toute conscience individuelle : dois-je être normal ? Et qu’est-ce qu’être normal ? Je m’en réfère volontiers à Canguilhem : même « la maladie n’est pas l’opposé du normal, mais une autre allure de la vie ». Aussi, dans l’intimité de ses propres pensées, il faudrait s’encourager en ce sens : n’essaie pas d’être normal, essaie d’être toi-même .

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020 / 1 /10 /2021

 

C’est normal
Auteurs, compositeurs, interprètes : Areski et Brigitte Fontaine

 

 

Les biologistes ont adopté une théorie sur la cellule moyenne, les oncologues ont prôné des traitements pour le cancer moyen, et les généticiens ont cherché à identifier le génome moyen. Conformément aux théories et aux méthodes scientifiques, nos écoles continuent à évaluer chaque élève en le comparant à l’élève moyen, et les entreprises à évaluer chaque candidat à un poste et chaque employé en les comparant respectivement au candidat et à l’employé moyens.
Mais, s’il n’existe pas de corps ni de cerveau moyens, cela soulève une question cruciale : comment notre société en est-elle arrivée à accorder une confiance inconditionnelle à l’idée d’individu moyen ? (…)
L’ère de la moyenne, donc – période culturelle qui va de l’invention de la physique sociale par Quételet vers 1840 à aujourd’hui – peut être caractérisée par deux hypothèses partagées de manière inconsciente par presque tous les membres de la société : l’idée d’homme moyen de Quetelet et l’idée de rang de Galton. A l’instar du premier, nous en sommes tous arrivés à croire que la moyenne est un indice fiable de normalité, s’agissant, en particulier, de la santé mentale et physique, de la personnalité, et du statut économique. Nous en sommes également venus à croire que le rang d’un individu en fonction de mesures d’accomplissement bien précises peut servir à juger de son talent. Ces deux idées tiennent lieu de principes directeurs à notre système d’enseignement actuel, ainsi qu’à l’immense majorité des méthodes de recrutement et à la plupart des systèmes d’évaluation des salariés dans le monde entier.
(…)
Le fait qu’il n’existe pas un seul et unique schéma normal quel que soit le type d’évolution humaine – biologique, mentale, morale ou professionnelle – constitue la base du troisième principe d’individualité, le principe des parcours. Ce principe affirme deux choses importantes. Premièrement, dans tous les domaines de notre vie et pour un objectif donné, il existe nombre de façons, aussi valables les unes que les autres, de parvenir au même résultat ; et deuxièmement, le parcours idéal pour chacun de nous sera fonction de son individualité propre.
(…)
Ainsi, nous nous imaginons souvent que le chemin qui permet d’atteindre un objectif particulier (…) est quelque chose qui se trouve là-bas, au-dehors, à l’instar d’un chemin forestier ouvert par les randonneurs qui nous ont précédés. Nous supposons que le meilleur moyen de réussir dans la vie est de suivre ce chemin tout tracé. Mais ce que nous dit le principe des parcours, c’est que nous créons toujours celui qui nous est propre.
(…)
Dans sa formulation originale, le rêve américain ne désignait pas le fait de devenir riche ou célèbre, mais de pouvoir vivre pleinement sa vie et d’être apprécié pour l’individu que l’on était, non pour son type ou son rang (…) c’est un rêve universel que nous partageons tous.

Todd Rose, La tyrannie de la norme, Traduction de Christine Rimoldy, Édition Pocket, Collection Pocket Evolution, 2018.

 

Orihuela | Sylvie-E. Saliceti

 

I.M.
à Miguel Hernandez

Pour Rachel,

 

 

il pleut de l’espace et du temps
un troupeau de sel
dans la tête
un pays d’éclairs fertiles & d’armes
rouillées
au pays des romanceros
dans le compagnonnage des clapiers
et fumiers d’engrais
le jeune berger parle en jetant la poignée des secondes sur l’aire à blé où la mort
joue avec les brebis
il jette les graines du givre clos
dans le mince sillon des terres tranquilles
d’Orihuela

dans son cœur poussent les olives
hautaines
d’un arbre noueux élevé non par un seigneur
mais par ses mains calleuses qui ont arraché aux ténèbres
l’olivier
en plein ciel rouge –

sous les figuiers de barbarie
asseyons-nous dit-il
sur la petite place des soleils verts
au bord des sentes rafraîchies de pupilles de grenadiers
là où les vers vif-argent dans la terre rongent les mûres
asseyons-nous et chantons
la chanson des yeux noirs et des gitans aux pelisses de métal.

Sylvie-E. Saliceti 25 avril 2020

 

Elegia
Auteur : Miguel Hernandez
Compositeur, interprète : Joan Manuel Serrat

 

 

Rien ne s’oppose à la nuit | Delphine de Vigan

 

 

 

J’ignore au fond quel est le sens de cette recherche, ce qui restera de ces heures passées à fouiller dans les cartons, à écouter des cassettes ralenties par l’âge, à relire des courriers administratifs, des rapports de police ou médico-psychologiques, des textes saturés de douleur, à confronter des sources, des discours, des photographies. J’ignore à quoi c’est dû. Mais plus j’avance, plus j’ai l’intime conviction que je devais le faire, non pas pour réhabiliter, honorer, prouver, rétablir, révéler ou réparer quoi que ce fût, seulement pour m’approcher. À la fois pour moi-même et pour mes enfants – sur lesquels pèse, malgré moi, l’écho des peurs et des regrets – je voulais revenir à l’origine des choses. Et que de cette quête, aussi vaine fût-elle, il reste une trace.

J’écris ce livre parce que j’ai la force aujourd’hui de m’arrêter sur ce qui me traverse et parfois m’envahit, parce que je veux savoir ce que je transmets, parce que je veux cesser d’avoir peur qu’il nous arrive quelque chose comme si nous vivions sous l’emprise d’une malédiction, pouvoir profiter de ma chance, de mon énergie, de ma joie, sans penser que quelque chose de terrible va nous anéantir et que la douleur, toujours, nous attendra dans l’ombre.

Aujourd’hui mes enfants grandissent et même s’il est d’une grande banalité de dire à quel point cela m’émerveille et me bouleverse, je le dis et je l’écris, mes enfants sont des êtres à part entière dont la personnalité m’impressionne et me réjouit, aujourd’hui j’aime un homme dont la trajectoire a étrangement percuté la mienne (ou plutôt l’inverse), à la fois si semblable et si différent de moi, dont l’amour inattendu, dans le même temps me comble, me renverse et me renforce, aujourd’hui il est dix heures quarante-quatre et je suis face à mon vieux PC que je maudis pour sa lenteur mais que j’adore pour sa mémoire, aujourd’hui je sais combien tout cela est fragile et que c’est maintenant, avec cette force retrouvée, qu’il faut écrire et aller au bout.

Il sera toujours temps de pleurer.

Delphine de Vigan, Rien ne s’oppose à la nuit, Édition Jean-Claude Lattès, 2011, pp.296 à 298.

 

                 Pierre Soulages

 

Auteur : Jean Fauque
Compositeur, interprète : Alain Bashung

 

 

Les remerciements de fin d’ouvrage s’adressent à Alain Bashung et son talentueux parolier Jean Fauque, pour la chanson qu’ils signent ensemble, respectivement en tant qu’auteur et compositeur-interprète – « Osez Joséphine » – et dont une phrase donne son titre au livre : plus rien ne s’oppose à la nuit. De l’aveu de l’auteure, cette chanson à «la beauté sombre et audacieuse»,  l’a accompagnée tout au long de l’écriture.

Du livre se dégage la splendeur du noir quand il devient lumière ; nul hasard si la citation d’exergue est empruntée à Soulages : « Un jour je peignais, le noir avait envahi toute la surface de la toile, sans formes, sans contrastes, sans transparences. Dans cet extrême j’ai vu en quelque sorte la négation du noir. Les différences de texture réfléchissaient plus ou moins faiblement la lumière et du sombre émanait une clarté, une lumière picturale, dont le pouvoir émotionnel particulier animait mon désir de peindre. Mon instrument n’était plus le noir, mais cette lumière secrète venue du noir. »

Sylvie-E. Saliceti

Ce 7 juillet 2021 | Disparition d’Angélique Ionatos

Angélique Ionatos est morte ce 7 juillet 2021. La communauté des solitaires que forment les poètes est en deuil de «l’immense artiste, l’incroyable chanteuse, guitariste, musicienne, compositrice, la femme libre, lumineuse, drôle et grave».

Née à Athènes en 1954, elle a quinze ans lorsque sa famille fuit la dictature des Colonels alors au pouvoir en Grèce, pour s’établir en Belgique, puis en France. Guitariste, compositrice, et interprète hors pair, elle est aussi poète et traductrice. Du point de vue discographique et scénique, sa carrière s’étend sur quarante années, et une vingtaine d’opus, depuis l’album Résurrection, paru en 1972, enregistré avec son frère Photis – disque désigné Grand Prix du disque par l’Académie Charles-Cros – jusqu’à la splendeur du dernier disque de 2015 au titre emblématique, déjà, de la trace laissée par l’œuvre : «Et reste la lumière ».

J’ai le privilège de l’avoir connue, trop peu, suffisamment toutefois pour témoigner de son engagement total au service de la poésie, puis de la langue grecque. Nos quelques échanges furent assez marquants pour éprouver aujourd’hui une grande tristesse devant la disparition d’une femme, une poète, une artiste d’autant plus exceptionnelle qu’elle était authentiquement humble. Lors de notre premier entretien, il y a plus de dix ans, elle m’avait transmis force, confiance et affermissement du désir d’écrire au moment où je commençais mon chemin d’écriture.

J’écris ce mot la gorge nouée, en pensant que toute sa vie tenait là, par ce chant, ce souffle à travers le corps, jusqu’à la libération d’une parole que l’on croyait perdue, avant qu’elle ne la restitue au sens le plus littéral,  notamment sous la forme chantée de poésies vieilles de 2500 ans. Elle était puissante, pudique, libre ; d’une délicatesse infinie, je l’entends encore fredonner «Quel joli temps pour se dire au revoir».

La lointaine cousine d’Odysseus Elytis et de Sappho de Mytilène n’est plus, et c’est comme un exil au cœur de la lumière. Qui désormais prendra le printemps afin de l’ouvrir avec précaution ?

Sylvie-E. Saliceti

Quel joli temps
Auteur : Barbara
Interprète : Angélique Ionatos

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | Photis et Angélique Ionatos

 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. «C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte», nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique qui aurait pu être celui d’Orphée. Magnifiques A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : «sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre».

Sylvie-E. Saliceti

 

Orpheus Franz Von Stuck 1891

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Shigeharu Nakano (Japon 1902-1979) | Ne chante pas

 

 

 

 

 

 


                 Chante toujours ce qui est droit

 

 

Ne chante pas

Ne chante pas les fleurs rouges des prés ni les ailes des libellules
Ne chante pas le murmure du vent ni le parfum des cheveux de femme
Tout ce qui est frêle
Tout ce qui est inquiet
Tout ce qui est langoureux : refuse-le !
Toutes les grâces : rejette-les !
Chante toujours ce qui est droit
Ce qui remplit le ventre
Ce qui monte désespérément dans la gorge et cherche à s’exprimer
Un chant qui repart quand on veut l’étouffer
Un chant qui puise sa force au fond de l’humiliation
Et ce chant
Chante-le à plein gosier sur un rythme sévère
Et ce chant
Enfonce-le en chemin dans le cœur des gens !

Shigeharu Nakano traduit par Yves-Marie Allioux, in Anthologie de poésie japonaise contemporaine, Collectif, Préface de Takayuki Kiyooka, Makoto Ooka, Yasushi Inoué, Éditions Gallimard/ NRF, 1986, p.77.

 

 

Big in Japan
Ane Brun

 

 Et ce chant,
enfonce-le en chemin dans le cœur des gens

 

 

Crédits images : Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Si l’on gardait | Charles Vildrac (1882-1971) par Reggiani

 

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Henri Matisse La chevelure

 

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,
Si on les gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tisser les voiles
Qui vont à la mer,

Il y aurait tant et tant sur la mer,
Tant de cheveux roux, tant de cheveux clairs,
Et tant de cheveux de nuit sans étoiles,
Il y aurait tant de soyeuses voiles
Luisant au soleil, bombant sous le vent
Que les oiseaux gris qui vont sur la mer,
Que ces grands oiseaux sentiraient souvent
Se poser sur eux,
Les baisers partis de tous ces cheveux,
Baisers qu’on sema sur tous ces cheveux,
Et puis en allés parmi le grand vent…

Si l’on gardait, depuis des temps, des temps,
Si l’on gardait, souples et odorants,
Tous les cheveux des femmes qui sont mortes,
Tous les cheveux blonds, tous les cheveux blancs,
Crinières de nuit, toisons de safran,
Et les cheveux couleur de feuilles mortes,

Si l’on gardait depuis bien longtemps,
Noués bout à bout pour tordre des cordes,
Afin d’attacher
A de gros anneaux tous les prisonniers
Et qu’on leur permît de se promener
Au bout de leur corde,

Les liens de cheveux seraient longs, si longs,
Qu’en les déroulant du seuil des prisons,
Tous les prisonniers, tous les prisonniers
Pourraient s’en aller
Jusqu’à leur maison…

Charles Vildrac , Livre d’amour, Paris, Seghers, 1959/2005.

 

Charles Vildrac portrait par J. Bournet
Portrait de Charles Vildrac par J. Bournet

Auteur : Charles Vildrac
Compositeur : Louis Bessière
Interprète : Serge Reggiani

Mercedes Sosa et Joan Baez chantent Violeta Parra | Gracias a La Vida

 

 

Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello
Violeta Parra par Madalena Lobao-Tello

Auteur, compositeur : Violeta Parra
Interprètes : Mercedes Sosa et Joan Baez

 

Gracias a La Vida

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio dos luceros, que cuando los abro
Perfecto distingo lo negro del blanco
Y en el alto cielo su fondo estrellado
Y en las multitudes el hombre que yo amo

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el oído que en todo su ancho
Graba noche y día, grillos y canarios
Martillos, turbinas, ladridos, chubascos
Y la voz tan tierna de mi bien amado

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado el sonido y el abecedario
Con el las palabras que pienso y declaro
Madre, amigo, hermano, y luz alumbrando
La ruta del alma del que estoy amando

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la marcha de mis pies cansados
Con ellos anduve ciudades y charcos
Playas y desiertos, montanas y llanos
Y la casa tuya, tu calle y tu patio

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me dio el corazón que agita su marco
Cuando miro el fruto del cerebro humano
Cuando miro al bueno tan lejos del malo
Cuando miro al fondo de tus ojos claros

Gracias a la vida que me ha dado tanto
Me ha dado la risa y me ha dado el llanto
Así yo distingo dicha de quebranto
Los dos materiales que forman mi canto
Y el canto de ustedes que es mi mismo canto
Y el canto de todos que es mi propio canto
Gracias a la vida que me ha dado tanto

 

 

 

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné deux étoiles brillantes, et quand je les ouvre
Je distingue parfaitement le noir du blanc et dans le haut ciel son fond étoilé
Et dans la foule l’homme que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le son et l’alphabet
Avec lui les paroles que je pense et que je déclare
Mère, ami, frère et lumière éclairant
Le chemin de l’âme de celui que j’aime.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné la marche de mes pieds fatigués
Avec eux j’ai marché dans les villes et les flaques d’eau,
Les plages et les déserts, les montagnes et les plaines
Et ta maison, ta rue, et ta cour.

Merci à la vie qui m’a tant donné
Elle m’a donné mon cœur qui agite son cadre
Quand je regarde le fruit du cerveau humain
Quand je regarde le bien si éloigné du mal,
Quand je regarde au fond de tes yeux si clairs.

Merci à la vie qui m’a tellement donné
Elle m’a donné le rire et elle m’a donné les pleurs
Ainsi je distingue le bonheur du malheur
Les deux matériaux qui constituent mon chant
Et votre chant qui est le même chant

Et le chant de tous, qui est mon propre chant.

 

Violeta Parra, traduction française Mercedes Sosa

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Vous aurez remarqué que de temps à autre, je republie une chronique simplement pour le plaisir de réécouter une chanson. C’est le cas pour ce texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées avec une interprétation de Cohen lui-même. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — reprise ici avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh