Archives de catégorie : [PAR NOMS DE CHANSONNIERS, COMPOSITEURS, INTERPRÈTES]

Variations de funambule| Angélique Ionatos chante Caussimon

 

 

 

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Le funambule
Auteur  : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Angélique Ionatos

Compositeur : Francis Lai

 

 

Ce 9 12 2019,
Pour Angélique Ionatos

 

 

 

La destinée serait-elle ce pas éphémère ? Bref état de grâce sur un fil d’acier ? 

Que signifie Devenir ? Devenir, le verbe s’apparente-t-il à une chanson nomade ? À l’exil loin de sa maison, sa langue, sa patrie ? Au lieu d’une naissance où il nous faudra retourner ?

Un pas sur le fil du temps. La métaphore du funambule plus avant évoque l’incertitude, l’oscillation. L’équilibre à ce point de subtilité où le funambule-somnambule de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas — ressent le besoin de se retirer, à distance du grand jour.

Il ne réapparaît que le soir venu, quand le public est parti, et que la lune dehors à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel empli d’étoiles.

À cet instant seulement, pour lui commence la vraie vie : le funambule soudain devient gracieux, agile. Sur une corde tendue d’étoile à étoile, il montre mille prodiges. Funambule-somnambule, il accomplit ses talents en dormant.

De sorte que sa déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne … , et pour cause : elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique, nous dit Jankélévitch.

Mais voilà : la chute attend le saltimbanque. Chute morale. Inéluctable.

Or face à ce destin qui sombre, résonne le silence lumineux des amis du cirque forain, dont aucun jamais ne révèle au danseur que chaque nuit, il se lève dans son sommeil.

Que faut-il considérer de cet étrange non-dit ?

Dans ce murmure des âmes est enclose une valeur sacrée, mais laquelle ?

Ce silence s’avère — étymologiquement — bouleversant : le secret ainsi maintenu — à l’endroit de la fragilité de l’homme sur un fil — ce secret ouvre un mystère infiniment métaphysique. On y entend que la nuit est tendre, peut-être, et qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur … aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort.

Nuit. Soleil crépusculaire. Puis lumière aurorale. L’ineffable affleure, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, conduit le figé vers le mouvement d’une présence pure qui lave les âmes.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer ; et le temps de passer, de mesurer ce qui a changé, puis continue de changer.

Leçon de funambule : la force demeure au devenir  … Oui, les gens du voyage sont des gens très bien.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Le poète persan Saadi (1210 – 1291) chanté par Keyvan Chemirani

 

 

 

 

Les grenades courbant les verts
branchages
Apparaissaient comme des flammes
Jaillissant des bras de l’arbre.

Saadi

 

Maître du zarb. Non, Keyvan Chemirani n’est pas un prince de l’étrange, mais l’un des plus réputés joueurs de cet instrument de percussion originaire d’Iran baptisé zarb. Chez les Chemirani, on est zarbiste de père en fils. Mais pour Keyvan, la musique ne se limite guère à la tradition certes qu’il chérit et magnifie au fil de ses projets. Logiquement, elle est aussi, et peut-être avant tout, synonyme de partage. Partage dans le temps et l’espace. Ainsi, Keyvan Chemirani, seul ou au sein du Chemirani Trio, avance sur les terres de la musique persane ou grecque, du jazz ou du slam, de la musique contemporaine ou improvisée et de tant d’autres textures sonores… Avec Azaz, il embarque avec lui sa sœur Maryam ainsi qu’Annie Ebrel dont la langue bretonne vient s’immiscer dans l’univers de la poésie soufi. Ainsi, Avaz unit les mystiques persans des XIIe et XIIIe siècles (Hafez, Rûmî, Khayyâm, etc.) au répertoire traditionnel breton des gwerzioù. L’amour y est chanté alternativement, entre complaintes méditatives et envolées lyriques, par les deux femmes, tour à tour en perse puis en breton. Puis dans une autre langue encore, inventée par l’union des deux voix ! Qu’il soit perçu comme une image du divin, une parabole, ou comme vecteur de grandes épopées, ou encore bel et bien terrestre, l’amour n’a eu de cesse d’être célébré, comme une ode à la vie, confrontant la mort. Pilotant avec génie ses percussions, Keyvan Chemirani et ses complices Hamid Khabbazi (târ) et Sylvain Barou (flûtes) mènent la danse sur des rythmes croisés et développent leur propre narration. Ils forment un écrin subtil pour mélanger et accentuer les caractères propres aux deux répertoires, mêlant morceaux traditionnels et compositions originales. Osé, inspirant et beau.

Keyvan Chemirani, Avaz, Musiques du monde, Livret accompagnant le CD.

 

Chabi Dar Granada
Auteur : Saadi
Compositeur, interprète : Keyvan Chemirani

Conte 19

Mon vénéré mentor Sheikh Abu al Faraj Shamsuddin bin Jauzi – la paix du Seigneur soit avec lui – avait l’habitude de me conseiller d’abandonner mon penchant pour la chanson et de m’adonner à la contemplation dans la solitude. J’étais dans la pleine force de ma jeunesse, et en proie au désir sensuel, et malgré moi, je suivis un chemin contraire à celui que m’indiquait mon maître ; je me plaisais à entendre de la musique et des chansons en compagnie des derviches. Lorsque je me rappelais les conseils du Sheikh, je me disais

Le Qazi lui-même, s’il était ici
Battrait des mains au rythme de la
musique.
Fût-il le plus sévère
en ce qui concerne le vin,
Il excuserait même ceux qui sont
intoxiqués.

Saadi, Le Jardin de roses (Gulistan), Traduction de Omar Ali Shah, Spiritualités Vivantes, Albin Michel, 2008, Ed. numérique, Livre II, p.18.

 

 

 

Zéno Bianu | Jimi Hendrix

 

J’aime ce qui traverse : poèmes, essais, théâtre, lectures, entretiens, traductions, la poésie demeure au centre, obstinément, du côté de la voix vivante. Bien au-delà de l’écoute pressée et mercantile. (…) où il s’agit de donner à lire, par le truchement de monographies aussi inspirées qu’érudites, des créateurs singuliers, des inclassables, soucieux de re-susciter un verbe capable d’irriguer notre présent.

Zéno Bianu, entretien avec Marc Blanchet pour le Matricule des anges, mars 2000

 

Level
Jimi Hendrix

 

 

Est-ce que vous sentez
vraiment
comment j’infléchis les notes
comme je les fais descendre
en montant toujours plus
comme je les fais descendre
par amour
par aimantation
écoutez
comme
je
descends
dans le son pur
en elfe vêtu de libellules bleues
écoutez
comme je m’abandonne
plus loin que la vie

 

Zéno Bianu, Jimi Hendrix (Aimantation), Le Castor Astral, 2010,p.34.

 

 

 

Cathédrale de la mer | Jacques Brel

 

 

Dans la biographie qu’il consacre à Jacques Brel — Une vie — Olivier Todd reproduit la lettre que Brel adresse à son pianiste et compositeur Gérard Jouannest en 1978, quatre mois après la sortie du disque Les Marquises. Depuis Atuona, Brel écrit : « Alors, comment vas-tu, jeune crapule ?  (…) Je t’écris pour te dire que j’attends toujours de toi quelques musiques, des nerveuses, des huit pieds et autres, de manière à pouvoir répandre mon génie fatigant sur des foules ahuries, car j’écris encore quelques litanies sincères ».

Et La Cathédrale verra le jour.

Cette chanson appartient au dernier voyage de Brel, celui qui le mena d’Anvers au mouillage d’Hiva Oa pour un ultime séjour  vécu  comme un accomplissement.

L’archipel des Marquises est appelé Fenua Enata par ses premiers habitants, ce qui se traduit par  Terre des Hommes. Brel aimait Saint-Exupéry. Sa solitude à l’éclat profond n’est choisie  que  pour mourir au milieu de ses frères humains .

Avec cette chanson, le poète laisse le journal de bord de sa fin de vie. La cathédrale  de Brel se nomme  L’Askoy, elle amarre le 26 janvier 1976 dans la baie de Fort-de-France. On y entend le voeu d’une église débondieurisée et de fleurs sur la mer. Brel est déjà malade. Il meurt le 9 octobre 1978.

Sylvie-E. Saliceti

 


Photographie Sylvie-E. Saliceti 2019

 

 

 

La cathédrale
Auteur, interprète ; Jacques Brel
Compositeur: Gérard Jouannest

 

 

La Cathédrale
de Jacques Brel

 

Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Des haubans et halebas
Prenez une cathédrale
Haute en ciel et large au ventre
Une cathédrale à tendre
De clinfoc et de grand-voiles
Prenez une cathédrale
De Picardie ou de Flandre
Une cathédrale à vendre
Par des prêtres sans étoile
Cette cathédrale en pierre
Qui sera débondieurisée
Traînez-la à travers prés
Jusqu’où vient fleurir la mer
Hissez la toile en riant
Et filez sur l’Angleterre


L’Angleterre est douce à voir

Du haut d’une cathédrale
Même si le thé fait pleuvoir
Quelqu’ennui sur les escales
Les Cornouailles sont à prendre
Quand elles accouchent du jour
Et qu’on flotte entre le tendre
Entre le tendre et l’amour
Prenez une cathédrale
Et offrez-lui quelques mâts
Un beaupré, de vastes cales
Mais ne vous réveillez pas
Filez toutes voiles dehors
Et ho hisse les matelots
A chasser les cachalots
Qui vous mèneront aux Açores
Puis Madère avec ses filles
Canarian et l’Océan
Qui vous poussera en riant
En riant jusqu’aux Antilles
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas


Putain, les Antilles sont belles

Elles vous croquent sous la dent
On se coucherait bien sur elles
Mais repartez de l’avant
Car toutes cloches en branle-bas
Votre cathédrale se voile
Transpercera le canal
Le canal de Panama
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez cueillir les étoiles
Mais ne vous réveillez pas


Et voici le Pacifique

Longue houle qui roule au vent
Et ronronne sa musique
Jusqu’aux îles droit devant
Et que l’on vous veuille absoudre
Si là-bas bien plus qu’ailleurs
Vous tendez de vous dissoudre
Entre les fleurs et les fleurs
Prenez une cathédrale
Hissez le petit pavois
Et faites chanter les voiles
Mais ne vous réveillez pas
Prenez une cathédrale
De Picardie ou d’Artois
Partez pêcher les étoiles
Mais ne vous réveillez pas
Cette cathédrale est en pierre
Traînez-la à travers bois
Jusqu’où vient fleurir la mer
Mais ne vous réveillez pas
Mais ne vous réveillez pas.

Jacques Brel

 

 

Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

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Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

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À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Kenneth White | L’Écosse en hiver

 

 

kenneth white Terre-de-diamant

 

 

Pour MacDiarmid

 

 

L’Écosse en hiver
vent hurlant autour des pics blancs

j’ai longé les bords de la rivière Druie
parmi les bouleaux d’argent et les pins dorés
pensant à ta poésie

à présent dans le Lairig Ghru
au cœur du paysage ontologique
seul avec le corps de diamant.

 

Kenneth White, Terre de Diamant, Les Cahiers Rouges/Grasset, Édition revue et augmentée, Traduction française par P. Jaworski et M.-C. White, 2013, pp.70/71.

 

 

 

 

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The Mystic’s Dream
Auteur, compositeur, interprète : Loreena McKennitt

 

 

 

 

 

Colibris | Sabine Huynh & Ferran Savall

 

 

Comme un colibri
je vole dans tous les sens
sans répit
portée par le souffle
de nouveaux chants

si une langue il me faut choisir
sans demeure je suis.

*

Aux prémices de l’aube
la foi assourdissante des oiseaux
en l’avenir le prouve

voler sous terre
et creuser les cieux
sans boussole est possible

même sans ailes
sans eux

tant qu’il y aura des fleurs.

Sabine Huynh, Les colibris à reculons , Craies noires de Christine Delbecq , Éditions Voix d’Encre, 2013 , pp. 44 et 46.

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Colibri
Auteur, compositeur, interprète, guitare et piano : Ferran Savall

*

« Mireu el nostre mar » est un projet où se côtoient ses propres musiques, des oeuvres d’auteurs sud-américains et des chansons traditionnelles. Malgré la grande beauté et l’émotion qui se dégagent des mélodies catalanes anciennes, beaucoup d’entre elles sont restées ancrées dans un passé nostalgique et ont perdu le lien avec les nouvelles générations. C’est pourquoi, afin de les faire redécouvrir, Ferran Savall a voulu les imprégner de l’influence musicale et multiculturelle que nous recevons de notre temps.
La musique de ces chansons et des autres pièces de l’album est baignée de spontanéité, d’improvisation et démontre une volonté de faire de la musique sur peu de paroles, sur des sons, imitant des langues sans mots, en jouant sur les couleurs et les sonorités de la voix.

Pourvu d’une solide formation musicale qui lui permet d’accompagner ses parents, Montserrat Figueras et Jordi Savall, dans le répertoire ancien et baroque le plus exigeant, Ferran Savall a su développer un univers très personnel. Il nous propose aujourd’hui son premier album.

« L’état émotionnel dans lequel on se trouve détermine tout ce qu’on fait dans la vie, particulièrement en musique » avance ce jeune homme né en 1979 à Bâle des amours de deux des plus grands musiciens catalans actuels, grands spécialistes des musiques anciennes, le violiste Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras. Bien sûr, son apprentissage à commencé tôt et sous les meilleurs auspices, Ferran assumant parfaitement être, aussi, un disciple de ses parents. « Sans aucun doute ont-ils conditionné mon apprentissage mais ils m’ont toujours laissé libre. Je n’ai jamais vécu la musique comme une obligation, ce qui a permis qu’elle surgisse sans pression. La musique ancienne a été mon biberon mais il a bien fallu que je m’alimente par la suite avec d’autres musiques ! » Fort de ses expériences personnelles avec différents mentors (Xavier Coll à l’école Luthier pour la guitare, Rolf Lislevand et Xavier Díaz-Latorre pour les instruments anciens, Dolors Aldea et Petter Johansen pour le chant.), Ferran Savall n’en revendique pas moins une approche autodidacte dans sa recherche de la voix naturelle.

Une autonomie qui l’incite, depuis 2001, à se produire aussi bien dans les clubs de jazz de Barcelone qu’avec l’ensemble ZonAzul, combo mixant funk et flamenco fusion. Il a aussi chanté avec Bobby McFerrin, et joué dans le monde entier avec ses parents, lesquels l’avaient aussi invité sur les albums Du temps et de l’instant (avec sa mère et sa soeur Arianna, soprano et harpiste) et Lachrimae Caravaggio, libres variations autour du maître du clair-obscur.

La douceur ? Sans doute l’un des plus beaux atouts de sa musique. De même, Ferran Savall invoque d’abord l’instinct et la simplicité, lorsqu’on l’interroge sur ses choix d’arrangements. « Je me laisse conduire par l’intuition et la spontanéité. J’essaie d’aborder le processus de création en me posant le moins de questions. Je me laisse conduire par la musique. D’instinct, toutes les influences musicales que je peux avoir surgissent, se mélangent à la chanson. »

Si Mireu el nostre mar contient surtout des chants inspirés du folklore catalan, il porte déjà les marques de cette grande ouverture avec un traditionnel hébraïque (Numi Numi), une habanera (La perla), une création sublime et planante (Hora Grave, sur un poème de Rainer Maria Rilke) et une improvisation aussi libre que cosmopolite dans ses influences (Paris). A l’avenir, on peut parier que Ferran Savall poursuivra dans cette veine en mêlant son amour de la langue catalane à des voyages au long cours, réconciliant l’ancien et le contemporain au sein d’une seule et même musique : celle d’un artiste d’une fraîcheur et d’une maturité musicales étourdissantes. « Il est probable, conclut-il, que le prochain CD aura une continuité de valeurs et de sonorités avec Mireu el nostre mar. Mais je ne sais pas, le futur est une surprise, il est toujours en mouvement. »

Livret accompagnant le disque.

 

 

 

Jean Echenoz | Courir

 

Ce dimanche 27 octobre se court le semi-marathon de Marseille-Cassis : courage et force aux coureurs !

 

 

Statue d’Emile Zatopek au Musée Olympique de Lausanne

 

 

À l’adresse des marathoniens,  ce livre en réalité prodigue sens et force vitale au lecteur autant qu’à l’écrivain. Manne et viatique de tout homme immobile. Envol à fleur de terre et stature — similaire à celle du chant — d’un corps redressé autour de sa colonne d’air.

Zatopek sous la plume d’Echenoz nous invite au voyage du coureur, de ses pensées, des valeurs qu’il porte. La philosophie avait déjà souligné l’expérience singulière de la course à pied, livrant notamment cette « méditation physique » sur ce que Courir veut dire :  accélérez tant que vous voulez, tant qu’aucun des deux pieds n’a quitté le sol, vous serez encore un marcheur. Mais dès que vos deux pieds ne sont plus accrochés au sol et que vous vous aventurez dans une autre dimension, vous êtes en état de course, dans une nouvelle aventure que l’expérience de la marche ne peut approcher.

Courir fait battre le sang. Accélère le souffle. Rythme. Rend vivant. Crée un autre regard. Le monde se cisaille — témoin ce Running scared écrit par Joe Melson et Roy Orbison, dans une reprise au tempo scandé de Boléro urbain signée  Nick Cave & The Bad Seeds.

Nick Cave est un chanteur exceptionnel,  dont la voix hypnotique suffit au lyrisme des rues de Birmingham hantées des ombres pâles de  Peaky Blinders.

De Jean Echenoz à Nick Cave, le pas de course au moins aura le mérite de l’amplitude …

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Style, en effet, impossible. Larry Snyder n’est pas le premier à l’observer. À se demander comment se débrouille Émile. Il y a des coureurs qui ont l’air de voler, d’autres qui ont l’air de danser,  d’autres paraissent défiler, certains semblent avancer comme assis sur leurs jambes. Il y en a qui ont juste l’air d’aller le plus vite possible où on vient de les appeler. Émile, rien de tout cela. Émile, on dirait qu’il creuse ou qu’il se creuse, comme en transe ou comme un terrassier. Loin des canons académiques et de tout souci d’élégance, Émile progresse de façon lourde, heurtée, torturée, tout en à-coups. Il ne cache pas la violence de son effort qui se lit sur son visage crispé, tétanisé, grimaçant, continûment tordu par un rictus pénible à voir. Ses traits sont altérés, comme déchirés par une souffrance affreuse, langue tirée par intermittence, comme avec un scorpion logé dans chaque chaussure. Il a l’air absent quand il court, terriblement ailleurs, si concentré que même pas là sauf qu’il est là plus que personne et, ramassée entre ses épaules, sur son cou toujours penché du même côté, sa tête dodeline sans cesse, brinquebale et ballotte de droite à gauche. Poings fermés, roulant chaotiquement le torse, Émile fait aussi n’importe quoi de ses bras. Or tout le monde vous dira qu’on court avec les bras. Pour mieux propulser son corps, on doit utiliser ses membres supérieurs pour alléger les jambes de son propre poids : dans les épreuves de distance, le minimum de mouvements de la tête et des bras produit un meilleur rendement. Pourtant Émile fait tout le contraire, il paraît courir sans se soucier de ses bras dont l’impulsion convulsive part de trop haut et qui décrivent de curieux déplacements,  parfois levés ou rejetés en arrière, ballants ou abandonnés dans une absurde gesticulation, et ses épaules aussi gigotent, ses coudes eux aussi levés exagérément haut comme s’il portait une charge trop lourde.  Il donne en course l’apparence d’un boxeur en train de lutter contre son ombre et tout son corps semble être ainsi une mécanique détraquée, disloquée, douloureuse, sauf l’harmonie de ses jambes qui mordent et mâchent la piste avec voracité. Bref il ne fait rien comme les autres, qui pensent parfois qu’il fait n’importe quoi. Mais ce n’est pas tout de courir à sa manière, c’est aussi qu’il faut s’entraîner. Or c’est ainsi qu’il s’entraîne également.

 

Jean Echenoz, Courir, Éditions de Minuit, 2008, Ed. num. non pag.

Running scared
Auteurs : Joe Melson et Roy Orbison
Interprète : Nick Cave & The Bad Seeds

 

 

Le temps pur des chansons et la petite fugue | Festina lente

 

 

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Puissance de la présence. C’était dans la maison familiale. Autour du piano. La petite fugue relate une scène d’enfance vécue maintes fois par M. Le Forestier aux côtés de ses deux soeurs. L’émotion de la ritournelle oeuvre au rappel de la mémoire passée. Quelques notes suffisent. La chanson rend compte de la puissance de l’instant face au temps en fuite — opposition que la thématique et l’art musical de la fugue à cet égard rendent plus tangible encore.

On songe aux propos d’Annie Ernaux (dans son livre d’entretiens L’écriture comme un couteau), propos sur la chanson dont l’une des magies dit-elle oeuvre précisément à réhabiliter ce «temps à l’état pur» : «Il y a peu de textes où je n’évoque pas des chansons, parce qu’elles jalonnent toute ma vie et que chacune ramène des images, des sensations, une chaîne proliférante de souvenirs, et le contexte d’une année : La Lambada de l’été 1989, I Will Survive de 1998, Mexico et Voyage à Cuba de 1952. Ce sont des « madeleines » à la fois personnelles et collectives. Les photos, elles, me fascinent, elles sont tellement le temps à l’état pur. Je pourrais rester des heures devant une photo, comme devant une énigme.»

On songe aussi à l’adage latin que l’imprimeur humaniste de Venise Alde l’Ancien — Alde Manuce — avait fait sien : Festina lente. Hâte-toi lentement.

Sylvie-E. Saliceti

 

La petite fugue
Auteur : Catherine Le Forestier
Compositeur : Nachum Heiman
Interprètes : J.J Goldman, M. Mathy, Marc Lavoine  ( Public)

Louves | Isabelle Duval et Barbara

 

 

 

Femmes-rapaillees

 

 

La louve ( extraits)

Au commencement était la louve
et l’esprit de la louve était en moi
et la louve était moi

Elle était au commencement avec ses fourrures
ses frémissements ses secrets

Par elle tout était fier
et j’aimais la lueur de ses yeux dans mes yeux
J’étais dans l’ensemencement de mon âge

Les ténèbres s’élevaient au fond de ma caverne
et les ténèbres me redoutaient

Il y eut un soir il y eut un seuil

Je voyais au loin palpiter les feuillages
sous le souffle prodigieux des bêtes

J’étais dans le début de mon allure

J’avançais au rythme de la chair
et la chair était en moi
et la chair était moi

(…)

L’air avait des lèvres sauvages

Est-ce la louve qui inventait le chemin
est-ce moi

Il y eut un soir il y eut un sillage

Celle qui venait derrière moi passait devant moi
car avant moi elle était
volonté de chair volonté de femme
née du sang née de la mémoire

La louve était en moi
et la louve était moi

 

Isabelle Duval, La louve, Femmes rapaillées, sous la direction d’Isabelle Duval et Ouanessa Younsi, Éditions Mémoire d’encrier, 2016, Ed. num. non pag.

 

Barbara-La_Louve

La louve
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

 

 

 

 

 

Pour tout effacer j’avance | Roland Giguère par Thomas Hellman

Tout l’or des matins s’évapore
Arrive la saison des vents d’ombre
Où la nuit interminable hurle à la fenêtre
Je vois les champs renversés
Les champs inutiles où l’eau potable se gâte
Des yeux qui ont soif me dévorent
Et pour ne pas mourir dans l’ombre j’avance
Une lueur d’espoir
Sur le plus affreux carnage
J’avance sur parole
Les plus belles transparences
J’avance la dernière palme
Et un bras nu se lève
Comme une aurore promise

 

Pour tout effacer j’avance
Auteur : Roland Giguère
Compositeur, interprète : Thomas Hellman

 

 

Amy Winehouse et Cécile Wajs­brot | Back to Black

 

 

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L’argent de la mort. Tourner le dos n’est pas donné à tout le monde. Back to Black, tel était le nom de l’album de 2006. Retour au noir. Le noir de la dépression, l’anonymat, l’inconnu. When I’ll come back you’ll know, know, know. Quand je reviendrai vous le saurez. Vous ? Nous, le public, cette entité abstraite, cette construction imaginaire. Qui rappelle les paroles aux chanteurs qui les oublient, qui remplit le vide abyssal. Une hallucination. Une vision. Masse étendue aux pieds de la scène comme une forêt d’arbres dont on ne verrait que la canopée. De Recife à Belgrade, de New York à Londres, celle qui chante ne voit que des formes qui oscillent ou tendent les mains, qui grondent ou crient, qui manifestent leur bonheur ou leur impatience. Et savent gré à ceux ou celles qui leur sacrifient leur propre existence.

Cécile Wajs­brot, Totale éclipse, éd. Chris­tian Bour­gois, 2014, Ed. num. non pag.

 

 

 

Back to Black
Auteur, compositeur, interprète : Amy Winehouse

Léonard Cohen par Angela McCluskey | Famous blue raincoat traduit par Sabine Huynh

 

 

Texte mystérieux de Léonard Cohen. Magnifique chanson. Famous Blue Raincoat, aussi hermétique que Suzanne, figurant elle aussi parmi ces Songs from the road déjà évoquées. Legs et magie testamentaire d’un troubadour contemporain — ici repris avec l’adaptation envoûtante d’Angela McCluskey ( With Tryptich, Album Curio), pour une comparaison de versions chantées.

Et toujours la traduction de Sabine Huynh sur Terre à Ciel, avec présentation de la poète et quelques extraits de ses ouvrages.

Sylvie-E. Saliceti

 

Famous Blue Raincoat
Auteur, compositeur: Léonard Cohen
Traduction française : Sabine Huynh
Interprète : Angela McCluskey

 

 

Famous Blue Raincoat
It’s four in the morning, the end of December
I’m writing you now just to see if you’re better
New York is cold, but I like where I’m living
There’s music on Clinton Street all through the evening.
I hear that you’re building your little house deep in the desert
You’re living for nothing now, I hope you’re keeping some kind of record.

Yes, and Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear
Did you ever go clear ?

Ah, the last time we saw you you looked so much older
Your famous blue raincoat was torn at the shoulder
You’d been to the station to meet every train
And you came home without Lili Marlene

And you treated my woman to a flake of your life
And when she came back she was nobody’s wife.

Well I see you there with the rose in your teeth
One more thin gypsy thief
Well I see Jane’s awake —

She sends her regards.

And what can I tell you my brother, my killer
What can I possibly say ?
I guess that I miss you, I guess I forgive you
I’m glad you stood in my way.

If you ever come by here, for Jane or for me
Your enemy is sleeping, and his woman is free.

Yes, and thanks, for the trouble you took from her eyes
I thought it was there for good so I never tried.

And Jane came by with a lock of your hair
She said that you gave it to her
That night that you planned to go clear —

Sincerely, L. Cohen

 

 

 

Ton fameux imper bleu
Il est quatre heures du matin, on est fin décembre
Je t’écris pour savoir si tu vas mieux
Il fait froid à New York mais j’aime bien là où je vis
Toute la soirée on entend de la musique dans la rue Clinton.
J’ai entendu dire que tu te construis une baraque au fin fond du désert
Tu vis pour rien désormais, j’espère au moins que tu prends des notes.

Oui, et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente
As-tu jamais pris la tangente ?

La dernière fois qu’on s’est vus tu avais l’air beaucoup plus âgé
Ton fameux imper bleu était déchiré à l’épaule
Tu t’étais rendu à la gare pour attendre tous les trains
Et tu es rentré chez toi sans Lili Marlene

Tu as offert à ma femme un flocon de ta vie
Et quand elle est revenue elle n’était plus la femme de personne

Je te vois là-bas la rose entre tes dents
Un autre brigand de gitan maigrelet
Je vois que Jane s’est réveillée —

Elle te passe son bonjour.

Et qu’est-ce que je peux te dire, mon frère, mon assassin
Qu’est-ce que je peux te dire ?
Je crois que tu me manques, je crois que je t’ai pardonné
Je suis heureux que tu m’aies empêché de le faire.

Si jamais tu passais dans le coin, pour Jane, ou pour moi
Ton ennemi est apaisé, et sa femme est libre.

Oui, et merci d’avoir retiré la détresse de ses yeux
Je croyais qu’elle y était pour de bon, c’est pourquoi je n’ai jamais essayé.

Et Jane est passée, avec une boucle de tes cheveux
Elle a dit que c’était un cadeau de ta part
Cette nuit où tu avais prévu de prendre la tangente

À toi, L. Cohen.

Traduction française : Sabine Huynh

On ne quitte pas son ami comme un soulier | Desnos par Christian Olivier

 

 

 

Auteur Robert Desnos
Compositeur, interprète : Têtes Raides
Album Corps de mots 2013

 

 

 

On ne quitte pas son ami comme un soulier
Dont la semelle prend la boue et la pluie
On n’use pas l’amitié
Et c’est bien ainsi
Quand ils ont bien choisi
Main dans la main
Deux amis bravent le destin
La même flamme
Eclaire leur visage
Théodule aux yeux de chouette a un ami
C’est l’bel Ernest au nez en trompette
Qu’il n’aime pas qu’à-demi
Et c’est bien ainsi
Car il a bien choisi
Main dans la main
Ils peuvent braver le destin
Leur cœur est beau
Qu’importe leur visage
Théodule n’a que deux mains c’est un homme
Mais pour défendre Ernest ce seront deux poings
Qui frappent et qui assomment
C’est bien ainsi
Car ils ont bien choisi
Main dans la main
Ils peuvent braver le destin
Leur cœur est beau
Qu’importe leur visage
On ne quitte pas son ami comme un soulier
Dont la semelle prend la boue et la pluie

Robert Desnos

 

 

Nougaro | Le coq et la pendule

Le poète et le coq
Sont atteints de la folie des grandeurs
Et, les deux, sont persuadés
Que le soleil du matin…
Se lève de leur gorge

Nizar Qabbani

 

 

Coq

Oiseau de fer qui dit le vent
Oiseau qui chante au jour levant
Oiseau bel oiseau querelleur
Oiseau plus fort que nos malheurs
Oiseau sur l’église et l’auvent
Oiseau de France comme avant
Oiseau de toutes les couleurs

Louis ARAGON

 

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Tous les goûts sont dans la nature…
D’ailleurs ce coq avait bon goût
Car la pendule était fort belle
Et son tictac si doux si doux
Que le temps ne pensait surtout
Qu’à passer son temps auprès d’elle

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
De l’aube jusqu’au crépuscule
Et même la nuit comme un hibou
L’amour le rendant coqtambule
Des cocoricos plein le cou
Le coq rêvait à sa pendule
Du Poitou

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ça faisait des conciliabules
Chez les cocottes en courroux
Qu’est-ce que c’est que ce coq, ce cocktail
Ce drôle d’oiseau, ce vieux coucou
Qui nous méprise et qui ne nous
Donne jamais un petit coup dans l’aile ?

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d’un jules !
Le voila qui chante à genoux
O ma pendule je t’adore
Ah ! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d’or
Mon amour 

(…)
Il est temps de venir à bout
De cette fable ridicule
De cette crête à testicules
Qui chante l’aurore à minuit
Il avance ou bien je recule
Se disait notre horlogerie

Qui trottinait sur son cadran
Du bout de ses talons aiguille
En écoutant son don juan
Lui seriner sa séguedille
Pour imaginer son trépas
Point n’est besoin d’être devin
La pendule sonne l’heure du repas
Coq au vin

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule…

Le coq et la pendule
Auteur: Claude Nougaro
Compositeur: Maurice Vander
Interprète : Claude Nougaro

Autres interprètes: Bénabar, Nicole Croisille (2006), Maurane (2009), W. Circus..

 

Laurent Gaudé et Christina Pluhar | Orphée de sang et de lumière

 

 

Je veux une poésie du monde, qui voyage, prenne des trains, des avions, plonge dans les villes chaudes, des labyrinthes de ruelles. Une poésie moite et serrée comme la vie de l’immense majorité des hommes. Je veux une poésie qui connaisse le ventre de Palerme, Port-au-Prince et Beyrouth, ces villes qui ont visage de chair, ces villes nerveuses, détruites, sublimes, une poésie qui porte les cicatrices du temps et dont le pouls est celui des foules.

Je veux une poésie qui s’écrive à hauteur d’hommes. Qui regarde le malheur dans les yeux et sache que dire la chute, c’est encore rester debout. Une poésie qui marche derrière la longue colonne des vaincus et qui porte en elle part égale de honte et de fraternité. Une poésie qui sache l’inégalité violente des hommes devant la voracité du malheur.

Je veux une poésie qui défie l’oubli et pose des yeux sur tous ceux qui vivent et meurent dans l’indifférence du temps. Même pas comptés. Même pas racontés. Une poésie qui n’oublie pas la vieille valeur sacrée de l’écrit : faire que les vies soient sauvées du néant parce qu’on les aura racontées. Je veux une poésie qui se penche sur les hommes et ait le temps de les dire avant qu’ils disparaissent.

Le territoire de cette poésie, c’est le monde d’aujourd’hui, avec ses tremblements et ses hésitations. Elle s’écrit dans un corps à corps avec les jours. Elle sent la sueur et l’effroi. Elle est charnelle, incarnée. Le monde d’aujourd’hui est épique, tragique, traversé de forces violentes. Il se rappelle à nous avec brutalité. Des failles idéologiques réapparraissent. Des menaces grondent. Il faut dire et tenir ce que l’on est, ce que l’on veut être. L’écriture ne m’intéresse pas si elle n’est pas capable de mettre des mots sur cela. Qu’elle maudisse le monde ou le célèbre mais qu’elle se tienne tout contre lui. Nous avons besoin des mots du poète, parce que ce sont les seuls à être obscurs et clairs à la fois. Eux seuls, posés sur ce que nous vivons, donnent couleurs à nos vies et nous sauvent, un temps, de l’insignifiance et du bruit.

Laurent Gaudé, De sang et de lumière, Poésie, Actes Sud, 2017, pp.7/8.

Orfeo Chaman
Aparicion de Euridice
Auteur : Traditionnel
Arrangements, direction : Christina Pluhar
Voix : Luciana Mancini, Vincenzo Cappezzuto, Nahuel Pennisi

 

Variations portugaises | Fernando Pessoa le Gardeur de troupeaux & Ana Moura

 

 

 

Fernando Pessoa flotte sur Lisbonne. Et on ne peut lire Pessoa sans penser à Lisbonne.

Antoine de Gaudemar

 

 

«Holà, gardeur de troupeaux,
sur le bas-côté de la route,
que te dit le vent qui passe ? »

« Qu’il est le vent, et qu’il passe,
et qu’il est déjà passé
et qu’il passera encore.
Et à toi, que te dit-il ?»

«Il me dit bien davantage.
De mainte autre chose il me parle,
de souvenirs et de regrets,
et de choses qui jamais ne furent.»

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,
et le mensonge se trouve en toi.»

 

Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeriro avec Poésies d’Alvaro de Campos, Préface et traduction d’Armand Guibert, Poésie/Gallimard, 2009, p.58.

 

Por Minha Conta
Ana Moura

 

 

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Omorphi ke paraxeni patrida

 

 

ionatos

Omorphi Ke Paraxeni Patrida
Auteur : Odysseus Elytis
Compositeur, interprète, traducteur: Angélique Ionatos

 

Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
στήνει στην γη καράβι
κήπο στα νερά
κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
μπαίνει σ” ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα

**

*

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des pois­sons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jar­dins sur l’eau
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Belle mais étrange patrie…

Odysseus Elytis, Traduction d’Angélique Ionatos.