Archives de catégorie : VOIX DE POÈTES : TEXTES LUS PAR LEURS AUTEURS

Voix de Saint-John Perse | Poésie

 

 

Poésie

Voix de Saint-John Perse 
Discours de Stockholm Allocution du Nobel 10 décembre 1960
(Retranscrit par écrit en totalité & en extrait sonore)

 

 

 

 

 

 

 Saint-John Perse — enregistrement de son Discours du  Nobel (extrait)

 

 

 

POÉSIE
Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960 (retranscrite  en totalité)

 

 

J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.

La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Écart accepté, non recherché par le poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.

Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation différent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe quantique d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » – n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

 

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence. La réponse n’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme – cet univers. Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

 

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Être, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut le plus suspecte.

 

Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie – et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain. Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous sa charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique … Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’est point art d’embaumeur ni de décorateur. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes.  L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.

Elle n’attend rien pourtant des avantages du siècle. Attachée à son propre destin, et libre de toute idéologie, elle se connaît égale à la vie même, qui n’a d’elle-même à justifier. Et c’est d’une même étreinte, comme une seule grande strophe vivante, qu’elle embrasse au présent tout le passé et l’avenir, l’humain avec le surhumain, et tout l’espace planétaire avec l’espace universel. L’obscurité qu’on lui reproche ne tient pas à sa nature propre, qui est d’éclairer, mais à la nuit même qu’elle explore, et qu’elle se doit d’explorer : celle de l’âme elle-même et du mystère où baigne l’être humain. Son expression toujours s’est interdit l’obscur, et cette expression n’est pas moins exigeante que celle de la science.

Ainsi, par son adhésion totale à ce qui est, le poète tient pour nous liaison avec la permanence et l’unité de l’Être. Et sa leçon est d’optimisme. Une même loi d’harmonie régit pour lui le monde entier des choses. Rien n’y peut advenir qui par nature excède la mesure de l’homme. Les pires bouleversements de l’histoire ne sont que rythmes saisonniers dans un plus vaste cycle d’enchaînements et de renouvellements. Et les Furies qui traversent la scène, torche haute, n’éclairent qu’un instant du très long thème en cours. Les civilisations mûrissantes ne meurent point des affres d’un automne, elles ne font que muer. L’inertie seule est menaçante. Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance.

Et c’est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l’événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu’à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort ! Car l’heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderions-nous l’honneur de notre temps ? …

« Ne crains pas », dit l’Histoire, levant un jour son masque de violence – et de sa main levée elle fait ce geste conciliant de la Divinité asiatique au plus fort de sa danse destructrice. « Ne crains pas, ni ne doute – car le doute est stérile et la crainte est servile. Ecoute plutôt ce battement rythmique que ma main haute imprime, novatrice, à la grande phrase humaine en voie toujours de création. Il n’est pas vrai que la vie puisse se renier elle-même. Il n’est rien de vivant qui de néant procède, ni de néant s’éprenne. Mais rien non plus ne garde forme ni mesure, sous l’incessant afflux de l’Être. La tragédie n’est pas dans la métamorphose elle-même. Le vrai drame du siècle est dans l’écart qu’on laisse croître entre l’homme temporel et l’homme intemporel. L’homme éclairé sur un versant va-t-il s’obscurcir sur l’autre ? Et sa maturation forcée, dans une communauté sans communion, ne sera-t-elle que fausse maturité ? …»

Au poète indivis d’attester parmi nous la double vocation de l’homme. Et c’est hausser devant l’esprit un miroir plus sensible à ses chances spirituelles. C’est évoquer dans le siècle même une condition humaine plus digne de l’homme originel. C’est associer enfin plus largement l’âme collective à la circulation de l’énergie spirituelle dans le monde … Face à l’énergie nucléaire, la lampe d’argile du poète suffira-t-elle à son propos ? Oui, si d’argile se souvient l’homme.

Et c’est assez, pour le poète, d’être la mauvaise conscience de son temps.

Saint-John Perse, Œuvres complètes, Poésie, Allocution au Banquet Nobel du 10 décembre 1960, Bibliothèque de La Pléiade, Éditions Gallimard, 2010, pp. 443 à 447.

 

Voix d’auteur | J.-M. G. Le Clézio

 

 

 

 

Cette autre femme

 

Cette autre femme au visage doux, enfantin, aux yeux humides et profonds, au front haut et pur cette femme vivante, dois-je la laisser dans son monde ? Elle est là, elle me parle, et je l’écoute.
Elle écarte une mèche de cheveux de sa longue main aux doigts fins, presque transparents, et je contemple ce geste qui s’est fait sans moi. Je la vois respirer, je vois le mouvement ample et glorieux qui gonfle lentement sa poitrine et soulève ses seins, puis s’éparpille dans l’air. J’écoute les coups durs de son coeur qui sursaute, au loin, enfoui entre deux ou trois organes. Je sens l’odeur de sa sueur, l’odeur de ses cheveux, l’odeur âcre, puissante, mêlée de parfum, qui est l’odeur de la femelle de notre espèce. Je scrute les détails de sa peau, les taches claires, les verrues, les boutons, les points noirs et les cicatrices minuscules, les rides, les vergetures, les bleus, les trous des pores et les forêts de duvet. J’aperçois le bondissement presque imperceptible des veines, les tressaillements des muscles, des tendons, toutes ces choses terribles qu’elle porte dans le sac de son corps, et qui vivent, qui vivent.

Jean-Marie Gustave Le Clézio, L’extase matérielle, Gallimard, 1993, p.39.

 

Jean-Marie Gustave Le Clézio par Michel Euler

Cette autre femme
Auteur et récitant : J. M. G. Le Clézio

 

 

Voix de Pascal Quignard | Les désarçonnés

 

 

 

Tout mythe explique une situation actuelle par le renversement d’une situation antérieure.
Tout à coup quelque chose désarçonne l’âme dans le corps.
Tout à coup un amour renverse le cours de notre vie.
Tout à coup une mort imprévue fait basculer l’ordre du monde et surtout celui du passé car le temps est continûment neuf. Le temps est de plus en plus neuf. Il afflue sans cesse directement de l’origine. Il faut retraverser la détresse originaire autant de fois qu’on veut revivre.

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Otium et libertas, telles étaient leurs valeurs.

Voilà pour moi le rêve : une compagnie de solitaires.

La seule chose, à quoi je confie mes heures, qui est certaine, c’est que la lecture, dans le monde, la réalise à chaque fois qu’un livre s’entrouve.

Pascal Quignard, Les Désarçonnés, Dernier Royaume VII, Chapitre LXXIII, Grasset, 2012, Ed. num. non pag.

Pascal Quignard évoquant Les désarçonnés

 

 

Le pont Mirabeau d’Apollinaire en quatre versions

 

 

 

Le pont Mirabeau, Apollinaire / Reggiani ( version parlée)

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Reggiani ( version chantée)

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Le Pont Mirabeau, lu par Apollinaire

 

Je rappellerai maintenant que le surréalisme s’est refusé, c’est frappant, à tout intérêt pour la prosodie. La fascination qu’en dépit d’intuitions plus fortes je vois bien chez Breton pour la « mauvaise » présence s’est reflétée ainsi dans son écriture du vers. De Clair de terre à Pleine marge ou à l’Ode à Charles Fourier, rien dans la forme, de cette prosodie qui porte l’espoir de qui veut vraiment être au monde. Comme si Breton, à la fin du cri de l’oiseau, s’était jeté en avant dans les choses qui se fermaient non pour les rouvrir mais pour rêver au-delà, le vers n’est chez lui qu’un verset, un soulèvement du flot de paroles rêvant de s’étaler sur la plage du surréel, avec ses inventions mais alors comme le déni de la personne réelle. Ce qui, horresco referens, n’est pas sans rappeler un autre verset, celui de Claudel, zélateur lui aussi d’un rêve. Et va de pair avec le refus méprisant -c’est-à-dire inquiet- que Breton opposait à la musique, celle non seulement des mots mais des instruments. « Que la nuit tombe sur l’orchestre ! » s’exclamait-il. Il y a beaucoup à apprendre de cette arrogance qui couvre mal l’angoisse de se savoir sans boussole dans précisément cette nuit.

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Quant à moi, j’ai revendiqué une place pour le vers, pour la prosodie, dans la poésie, celle-ci s’adonnât-elle au « stupéfiant image », comme on disait. Et même si d’abord j’ai laissé l’image étouffer le rythme, je m’ouvrais dés mes premières heures surréalistes à deux oeuvres où c’était, au contraire, le sens inné des pouvoirs de la prosodie qui primait dans les mots sinon même dans la pensée explicite. Quand je lus Le voyageur, puis entendis Apollinaire dire ce grand poème dans l’enregistrement que j’avais découvert rue des Bernardins au musée de la Parole, je sus que j’étais en présence de la poésie à son instant d’origine : cette voix qui hésite, se ressaisit, avance dans le destin qu’elle institue à mesure, voix humaine se détachant, souverainement, du bruit de fond de l’esprit. « Et le bruit éternel d’un fleuve large et sombre »…

Yves Bonnefoy, L’Alliance de la poésie et de la musique, Galilée, 2007, pp 90/91/92.

Autre mise en chanson d’Apollinaire, plus récente, par M. Lavoine

 

 

 

Voix de Roger Caillois | L’écriture des pierres


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C’est que les pierres présentent quelque chose d’évidemment accompli, sans toutefois qu’il y entre ni invention ni talent ni industrie, rien qui en ferait une œuvre au sens humain du mot, et encore moins une œuvre d’art. L’œuvre vient ensuite ; et l’art ; avec, comme racines lointaines, comme modèles latents, ces suggestions obscures, mais irrésistibles. Ce sont avertissements discrets, ambigus, qui à travers filtres et obstacles de toutes sortes rappellent qu’il faut qu’il existe une beauté générale, antérieure, plus vaste que celle dont l’homme a l’intuition, où il trouve sa joie et qu’il est fier de produire à son tour. Les pierres – non pas elles seules, mais racines, coquilles et ailes, tout chiffre et édifice de la nature – contribuent à donner l’idée des proportions et lois de cette beauté générale qu’il est seulement possible de préjuger.

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Pourtant, même si [l’homme] néglige ou dédaigne, même s’il ignore la beauté générale ou profonde qui émanait dès l’origine de l’architecture de l’univers et de qui toutes les autres sont issues, il ne peut faire qu’elle ne s’impose à lui par quelque chose de fondamental et d’indestructible qui l’étonne, qui lui fait envie et que résume bien, dans sa brutalité, le terme de minéral. Cette perfection quasi menaçante, car elle repose sur l’absence de vie, sur l’immobilité visible de la mort, transparaît dans les pierres de tant de manières diverses qu’on pourrait énumérer les paris et les styles de l’art humain sans peut-être en découvrir un seul qui n’aurait pas en elles un équivalent.

Roger Caillois, L’écriture des pierres, Skira Genève, 1970, pp. 10 & 11/12.

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Roger Caillois

L’écriture des pierres
Auteur et récitant : Roger Caillois

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« Femme noire » de Léopold Sédar Senghor en deux versions : lue par l’auteur et chantée par Meïssa

 

 

 

SENGHOR, LEOPOLD SEDAR 1987 © ERLING MANDELMANN
Leopold Sédar Senghor en 1987 par Erling Mandelmann

Femme noire
Auteur et récitant : Léopold Sédar Senghor

 

Femme nue, femme noire
Vêtue de ta couleur qui est vie, de ta forme qui est beauté
J’ai grandi à ton ombre; la douceur de tes mains bandait mes yeux
Et voilà qu’au cœur de l’été et de Midi,
Je te découvre, Terre promise, du haut d’un haut col calciné
Et ta beauté me foudroie en plein cœur, comme l’éclair d’un aigle

Femme nue, femme obscure
Fruit mûr à la chair ferme, sombres extases du vin noir, bouche qui fais lyrique ma bouche
Savane aux horizons purs, savane qui frémis aux caresses ferventes du Vent d’Est
Tamtam sculpté, tamtam tendu qui gronde sous les doigts du vainqueur
Ta voix grave de contralto est le chant spirituel de l’Aimée

Femme nue, femme obscure
Huile que ne ride nul souffle, huile calme aux flancs de l’athlète, aux flancs des princes du Mali
Gazelle aux attaches célestes, les perles sont étoiles sur la nuit de ta peau.

Délices des jeux de l’Esprit, les reflets de l’or rouge sur ta peau qui se moire

À l’ombre de ta chevelure, s’éclaire mon angoisse aux soleils prochains de tes yeux.

Femme nue, femme noire
Je chante ta beauté qui passe, forme que je fixe dans l’Éternel
Avant que le destin jaloux ne te réduise en cendres pour nourrir les racines de la vie.

Léopold Sédar Senghor, Chants d’ombre, Seuil, 1956, p. 93.

 

meissa-entre_seine_et_sine

Femme noire
Auteur: Léopold Sédar Senghor
Compositeur, interprète : Meïssa

 

Femmes qui parlez dans les radios | Julos Beaucarne

 

 

Quand l’acousmêtre se montre, l’incarnation de sa voix entraîne sa mort

L’acousmêtre est, selon Michel Chion, un être dont on entend la voix sans jamais avoir vu son visage. Mais que se passe-t-il quand, tout à coup, ce visage apparaît ? Il se montre, il perd sa puissance, son omniscience, son ubiquité. Quand la voix s’incarne, il y a désacousmatisation. Le corps revenu, fixé, se fige. «Tu ne dois plus errer, voici ta tombe». Il devient humain et vulnérable. Sa voix est assignée à résidence. À sa place vient l’anacousmêtre, figure de la réparation.
Il y a un point ultime dans la désacousmatisation : celui où l’on voit la bouche d’où sort la voix. Tant que le visage et la bouche ne sont pas révélés, la voix conserve une aura magique. Mais dès qu’elle se dévoile, dès qu’elle est mise en corps, elle redevient humaine. Le père se révèle mortel et faillible.

Michel Chion, La voix au cinéma, Les Cahiers du cinéma, 1984 ( 4ème de couv.).

La voix, nuit d’été E. Munch, Huile 1893

 

Auteur, récitant: Julos Beaucarne
Femmes qui parlez dans les radios

 

 

Juan Gelman | Jacques Ancet | Cuarteto Cedron

 

 

 

Chez cet homme dont on a décimé la famille, qui a vu mourir ou disparaître ses amis les plus chers, nul n’a pu tuer la volonté de dépasser cette somme d’horreur en un choc en retour affirmatif et créateur de vie nouvelle. Peut-être le plus admirable de sa poésie est-il cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation…

Julio Cortázar

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Ce qui fait crier les poèmes de Juan Gelman, c’est la douceur. Une douceur glissée entre les lignes du fracas du monde. Des mots contre la cruauté. 

Jean Portante

 

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commentaire XX

on a pris un homme et on a dit
qu’il soit chassé de toi mais sans mourir / on a
levé le coeur de cet homme on l’a jeté
comme le monde ou la douleur
et il a brûlé un moment
s’est éteint n’a pas ressuscité comme un petit chien /
il n’a pas remué la queue après
son combat contre la nuit / ni n’a levé le visage /
ni dit adieu / ni été vert /
ni rien écrit dans l’air /
ni n’a éclaté comme un arbre /
ni n’a été changé en ambre / non /
ni n’a fait un peu d’ombre / n’a eu sur lui d’herbe /
ni un os à jouer de la flûte / et
la seule musique qu’il a faite
c’est sa tristesse crépitante /
tristesse grande comme un animal /
comme ton absence / comme un ciel
où les oiseaux passaient
tremblants sous le soleil

Juan Gelman, L’opération d’amour, Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet. Postface de Julio Cortázar, Présentation du traducteur, Collection Du monde entier, Gallimard, 2006.

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Tango

Le tango qui dit il y a une douleur
qui ne se soigne pas avec des larmes
veille un rêve.
Dans le ciel du temps là où
l’on dompte les orages
avec un parfum furieux
vit une trace de sang que
l’infamie a laissé sur le chemin.
Il faut faire un paquet de soleil,
avec les membres du soleil.

Juan Gelman/Jacques Ancet, L’entrelangues / Entrelanguas, traduit par Jacques Ancet/Rafael-José Diaz, Peintures de Mimouni El Houssaïne, Al Manar, 2008, p.12.

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MADRUGADA

Jugos del cielo mojan la madrugada de la ciudad violenta.
Ella respira por nosotros.

Somos los que encendimos el amor para que dure,
para que sobreviva a toda soledad.

Hemos quemado el miedo, hemos mirado frente a frente al dolor
antes de merecer esta esperanza.

Hemos abierto las ventanas para darle mil rostros.

Juan Gelman

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Madrugada
Auteur : Juan Gelman
Voix récitante : Juan Gelman
Guitare et chant : Juan Cedron
Violoncelle : Carlos Francia
Violon : Carlos Lavochnik

 

 

Michel Butor et Marc Copland 2 | L’oeil de l’oreille

 

 

L’OEIL DE L’OREILLE

L’histoire que nous raconte
la musique va et vient
change un détail puis ajoute
un épisode oublié
qui était l’explication
de tout le reste renoue
le fil et trouve la voie
Le paysage que peint
la musique se transforme
au fil et au gré du temps
heures et saisons climats
la pluie s’arrête soudain
l’arc-en-ciel sur les cascades annonce
l’entrée des mines

Le voyage où nous embarque
la musique prend essor
sur un fleuve dont les berges s’écartent
de plus en plus avec des radeaux de branches
où les oiseaux se répondent
en approchant de la mer
Le visage que nous trace
la musique ouvre des yeux
sur un continent nouveau
où nous cherchons à le suivre
parmi murmures et bruits
chevelures et sourires
dans la surprise et l’émoi

Le miroir que nous propose
la musique se fissure
étoilements de fureurs
se recouvre de fumées qu’elle dissipe
à l’appel des anciens et des prochains
qu’elle fait parler pour nous
La pensée que nous suggère
la musique cherche un mot
qui permettrait de nous dire ce qu’on avait entrevu
nous avions cru le saisir
il se dérobe et nous laisse
pantois dans l’obscurité

La lumière que diffuse
la musique s’insinue
dans les gouffres qu’on croyait leur être
les plus hostiles
dans désespoirs et tortures nous révélant
un envers d’échelons pour nous sauver

Michel Butor, Livret accompagnant le disque «le long de la plage».

L’oeil de l’oreille
Auteur et récitant : Michel Butor
Compositeur et pianiste : Marc Copland

 

 

Michel Butor et Marc Copland 1 | Air marin

 

 

 

2003. Je découvre Marc Copland grâce à PoeticMotion (Sketch, 2001). Michel Butor, à qui je fais écouter sa musique, me parle d’une parenté avec Schumann. C’est exactement cela. 2008. Une idée germe, dont je parle à Philippe Ghielmetti: connaissant le goût de Marc Copland pour la poésie, je lui propose un projet d’improvisations inspirées de textes d’un écrivain français contemporain que je connais, Michel Butor, et qui pourrait l’intéresser. Marc ne connait pas l’œuvre de Michel. Qu’à cela ne tienne, je lui envoie des textes choisis par Michel. A leur lecture, Marc est d’emblée ravi et propose non seulement d’improviser mais de composer des thèmes musicaux inspirés par ces textes. 2009. Et si…et si Michel acceptait à son tour, d’écrire des textes en pensant à Marc ? Je lui propose cette idée. Il l’accepte d’emblée, et écrit pour Marc les textes de ce livret. 2010. Et puis quoi ? Faire un disque ? Oui. Mais comment ? Philippe propose: Michel lisant ses textes et Marc au piano, dans une même pièce, jouent en duo tels deux musiciens de jazz. 2011. Nous nous retrouvons tous un matin chez Gérard de Haro, au Studio La Buissonne. Sans aucune répétition au préalable, la première prise du premier morceau coule de source. Frisson dans la cabine d’enregistrement, jeu subtil et écoute intelligente de l’un et l’autre. Jamais d’interruption, de chevauchement de conversation, de mauvais goût. Michel est autant musicien que Marc, qui lui-même est poète à cet instant. Le disque est terminé à l’heure du déjeuner. 2012. Je n’ai jamais espéré entendre ce que j’ai entendu ce jour-là, et que j’entends encore aujourd’hui. La rencontre de ces deux artistes est une évidence. Merci à Philippe Ghielmetti, Gérard de Haro, Marc Thouvenot, Mathilde Oskeritzian, Marie-Jo Butor, Marc Copland et Michel Butor.

Stéphane Oskéritzian, Livret accompagnant le disque « Le long de la plage ».

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AIR MARIN

La vague dit à la vague
recouvre-moi je m’assèche
je ne trouve plus mes algues
je ne racle que graviers
encore une autre après toi
je retrouve ma vigueur
et m’enfonce en l’océan
L’épave dit à l’épave
unissons nos abandons
dans tes bols de porcelaine
je verserai mon porto
et l’ivresse des poissons communiquera nos plaintes
aux ermites des récifs

Le rocher dit au rocher
depuis des siècles de siècles
je contemple ton usure
de nouvelles galeries
s’ouvrent dans tes profondeurs
palais pour les crustacés éblouissements de sel
L’écume dit à l’écume
demeure encore un instant
sur la crête ou dans les creux
laissons fleurir nos reflets
puis nous nous dissiperons
comme les serments des hommes et les vapeurs de l’été

La brume dit à la brume
l’horizon s’est effacé
nous régnons dans la distance
approchons-nous des cités pour changer leur pollution
en ruisselets de rosée désaltérant les jardins
L’orage dit à l’orage
dans mes donjons et volcans
j’ai en réserve pour toi
un arsenal de tonnerres
à dérouler sous tes grêles
et des arpèges d’éclairs
pour séduire tes noirceurs
L’haleine dit à l’haleine
laissons-les fermer leurs yeux
la campagne se recueille
les bruits prennent leur tenue du soir
les moteurs s’essoufflent
une seule goutte d’eau
suffit à remplir l’espace

Michel Butor, Livret accompagnant le disque « Le long de la plage« .

Air Marin
Auteur et récitant : Michel Butor
Compositeur et pianiste : Marc Copland

 

 

Voix d’Ungaretti | Senza più pezo

 

 

Senza più peso — Sans plus de poids

 

Pour un Dieu qui rirait comme un enfant,
Tant de cris de moineaux,
Tant de danses dans les branches,

Une âme se délivre de son poids,
Les près gagnent une telle tendresse,
une telle pudeur parmi les yeux revit,

Les mains, comme des feuilles
Dans l’air, qui s’enchantent…

Qui tremble encore, qui juge ?

 

Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2005, p. 203.

 

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Giuseppe_Ungaretti-In_compagnia_di_Giuseppe_Ungare

Senza più peso, poème dit par Ungaretti
 

 

 

 

Paul Celan par Ute Lemper | Corona


 

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CORONA

Aus der Hand frißt der Herbst mir sein Blatt: wir sind Freunde.
Wir schälen die Zeit aus den Nüssen und lehren sie gehn :
die Zeit kehrt zurück in die Schale.

Im Spiegel ist Sonntag,
im Traum wird geschlafen,
der Mund redet wahr.

Mein Aug steigt hinab zum Geschlecht der Geliebten :
wir sehen uns an,
wir sagen uns Dunkles,
wir lieben einander wie Mohn und Gedächtnis,
wir schlafen wie Wein in den Muscheln,
wie das Meer im Blutstrahl des Mondes.

Wir stehen umschlungen im Fenster, sie sehen uns zu von der Straße :
es ist Zeit, daß man weiß !
Es ist Zeit, daß der Stein sich zu blühen bequemt,
daß der Unrast ein Herz schlägt.
Es ist Zeit, daß es Zeit wird.

Es ist Zeit.

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CORONA

De ma main l’automne grignote sa feuille : nous sommes amis.
Nous écalons le temps hors des noix et l’instruisons à marcher :
le temps rentre dans l’écale.

Dimanche au miroir,
on dort dans le rêve,
la bouche parle vrai.

Mon oeil descend jusqu’au sexe de l’aimée :
nous nous regardons
nous nous disons des paroles obscures,
nous nous aimons comme pavot et mémoire,
nous dormons comme le vin dans les conques,
comme la mer dans le rayon de sang de la lune.

Nous sommes à la fenêtre enlacés, ils nous regardent de la rue :
il est temps que l’on sache !
Il est temps que la pierre consente à fleurir,
qu’au désarroi batte un coeur.
Il est temps qu’il soit temps.

Il est temps.

 

Paul Celan, Pavot et mémoire in Poèmes, Traduits et présentés par John E. Jackson suivis d’un essai sur la poésie de Paul Celan, Éditions José Corti, 2007, pp.98/99.

 

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Corona
Auteur : Paul Celan
Compositeur : Michael Nyman
Interprète : Ute Lemper
Six Celan Songs
Michael Nyman & Ute Lemper

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On songe aux « Halme der Nacht », épis de la nuit dont le titre a été repris par Anselm Kiefer dans une oeuvre dédiée à Paul Celan. Le tableau est actuellement visible  à Beaubourg, au sein de la belle exposition consacrée à l’artiste plasticien.

S.-E. S.

Voix de Giuseppe Ungaretti | Segreto del poeta

Eugénio Montale et Giuseppe Ungaretti

 

 

Secret du poète

 

Je n’ai pour amie que la nuit.
Avec elle, toujours je pourrai parcourir
De moment en moment des heures, non pas vides,
Mais un temps que je mesure avec mon coeur
Comme il me plaît, sans jamais m’en distraire.

Ainsi lorsque je sens,
Encore s’arrachant à l’ombre,
L’espérance immuable
À nouveau débusquer en moi le feu
Et le rendre en silence
À tes gestes de terre
Aimés au point de paraître, lumière,
Immortels.

Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, La Terre Promise, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2005, p 254.

 

Segreto del poeta
Auteur : Giuseppe Ungaretti
Récitant : Giuseppe Ungaretti

Le temps du coeur | Réponse d’Ingeborg Bachmann à Paul Celan


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Poèmes 1957-1961

Myriam

Ta sombre chevelure, où l’as-tu prise,
ton nom si doux aux sons d’amande ? Cet éclat
matinal, tu ne le dois pas à la jeunesse,
ton pays est matin depuis mille ans déjà.

Promets-nous Jéricho, réveille le psalmiste,
que de ta main coule la source du Jourdain,
et trouve dans l’instant ta seconde partie,
fais que les meurtriers soient pétrifiés soudain !

Touche les coeurs de marbre et le miracle fasse
que les larmes aussi jaillissent de la pierre.
Sois baptisée d’une eau qui brûle et, jusqu’à l’être
nous à nous-même plus, reste-nous étrangère.

Souvent la neige tombera sur ton moïse.
Sous les patins un chant de glace monte haut.
Mais dors à poings fermés, et la terre est soumise.
De la mer Rouge alors se retirent les eaux.

 

Ingeborg Bachmann, Poèmes, Traduit de l’allemand par François-René Daillie, Actes Sud, 1989, p. 154.

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Pour comparaison, ci-dessous la dernière traduction de ce même poème par Françoise Rétif ; une traduction antérieure ( troisième variation donc) reste visible sur le site Poezibao qui avait, en 2010, publié un beau dossier, substantiel, de Françoise Rétif sur Ingeborg Bachmann. Cette archive montre que quelques années suffisent à faire évoluer de manière conséquente les versions d’une traductrice sur un même texte, appuyant l’idée, si besoin était, de la nature essentiellement vivante de toute traduction — oeuvre autonome en soi. Françoise Rétif est Professeure des Universités, attachée de Coopération Universitaire et Directrice de l’Institut Français de Bonn.

S.-E. S.

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Mirjam

Où as-tu pris ta sombre chevelure,
le nom si doux au son d’amande mûre ?
Ce n’est pas ta jeunesse, cet éclat de levant —
ton pays est Levant, depuis plus de mille ans.

Promets-nous Jéricho, réveille le psautier,
fais de ta main jaillir la source du Jourdain,
et pétrifie les meurtriers surpris soudain
et un instant aussi ta seconde patrie !

Touche chaque poitrine de pierre, accomplis le prodige,
que les larmes enfin submergent aussi la pierre.
Et fais-toi baptiser d’eau brûlante. Reste-nous étrangère
que tant que nous le sommes encore plus à nous-même.

Souvent une neige tombera sur ton berceau.
Sous les patins retentira un son glacé.
Mais quand tu dors profondément, le monde est dompté.
La mer rouge retire enfin ses eaux !

 

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes, Poèmes 1942-1967, Édition, introduction et traduction de l’allemand ( Autriche) par Françoise Rétif, Édition bilingue Poésie/Gallimard, 2015, p.401.

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* Ingeborg Bachmann

 

Offrandes de fleurs | Les techniciens du sacré


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Version anglophone des Offrandes de fleurs
From a Shaman’s Notebook
Primitive and Archaic Poetry
Arranged by J. Rothenberg

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OFFRANDES DE FLEURS ( Extrait)

[ Les Aztèques ont une fête qui tombe lors du neuvième mois & qu’ils appellent : L’Offrande des Fleurs ]

(…)

J’habille quelqu’un de fleurs. Je l’habille de fleurs. Je couvre quelqu’un de fleurs. Je le couvre de fleurs. Je détruis quelqu’un avec des fleurs. Je le détruis avec des fleurs. Je blesse quelqu’un avec des fleurs. Je le blesse avec des fleurs.
Je détruis quelqu’un avec des fleurs; je le détruis avec des fleurs; je blesse quelqu’un avec des fleurs ; avec de la boisson, avec de la nourriture, avec des fleurs, avec du tabac, avec des capes, avec de l’or. Je le tente, je le provoque avec des fleurs, avec des mots; je le tente, je dis : « Je le caresse avec des fleurs. Je séduis quelqu’un. Je déploie devant quelqu’un un discours interminable. Je le persuade avec des mots. »
Je fournis des fleurs à quelqu’un. Je fais des fleurs ou je les donne à quelqu’un, pour qu’on observe le jour de fête. Ou je continue simplement de donner des fleurs à quelqu’un; je continue de les placer dans sa main, je continue de les déposer dans les mains de quelqu’un. Ou je procure un collier à quelqu’un, ou je procure à quelqu’un une guirlande de fleurs.

[ Peuple aztèque]

Les Techniciens du sacré, Anthologie de Jerome Rothenberg, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp.114/115.

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Les techniciens du sacré couverture

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Lecture des Offrandes de fleurs en français par les voix mêlées
de Jerome Rothenberg et Yves di Manno

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