Archives de catégorie : VOIX DE RÉCITANTS : TEXTES LUS ET/OU DITS PAR D’AUTRES QUE LEURS AUTEURS

Nougaro | Le coq et la pendule

Le poète et le coq
Sont atteints de la folie des grandeurs
Et, les deux, sont persuadés
Que le soleil du matin…
Se lève de leur gorge

Nizar Qabbani

 

 

Coq

Oiseau de fer qui dit le vent
Oiseau qui chante au jour levant
Oiseau bel oiseau querelleur
Oiseau plus fort que nos malheurs
Oiseau sur l’église et l’auvent
Oiseau de France comme avant
Oiseau de toutes les couleurs

Louis ARAGON

 

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Tous les goûts sont dans la nature…
D’ailleurs ce coq avait bon goût
Car la pendule était fort belle
Et son tictac si doux si doux
Que le temps ne pensait surtout
Qu’à passer son temps auprès d’elle

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
De l’aube jusqu’au crépuscule
Et même la nuit comme un hibou
L’amour le rendant coqtambule
Des cocoricos plein le cou
Le coq rêvait à sa pendule
Du Poitou

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ça faisait des conciliabules
Chez les cocottes en courroux
Qu’est-ce que c’est que ce coq, ce cocktail
Ce drôle d’oiseau, ce vieux coucou
Qui nous méprise et qui ne nous
Donne jamais un petit coup dans l’aile ?

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule
Ah, mesdames, vous parlez d’un jules !
Le voila qui chante à genoux
O ma pendule je t’adore
Ah ! laisse-moi te faire la cour
Tu es ma poule aux heures d’or
Mon amour 

(…)
Il est temps de venir à bout
De cette fable ridicule
De cette crête à testicules
Qui chante l’aurore à minuit
Il avance ou bien je recule
Se disait notre horlogerie

Qui trottinait sur son cadran
Du bout de ses talons aiguille
En écoutant son don juan
Lui seriner sa séguedille
Pour imaginer son trépas
Point n’est besoin d’être devin
La pendule sonne l’heure du repas
Coq au vin

Dans une ferme du Poitou
Un coq aimait une pendule…

Le coq et la pendule
Auteur: Claude Nougaro
Compositeur: Maurice Vander
Interprète : Claude Nougaro

Autres interprètes: Bénabar, Nicole Croisille (2006), Maurane (2009), W. Circus..

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

 

 

 

Lettre écrite par George Sand à Alfred de Musset le 12 mai 1834

 

A ALFRED DE MUSSET.
Venise, 12 mai 1834

Non mon enfant chéri, ces trois lettres ne sont pas le dernier serrement de main de l’amante qui te quitte, c’est l’embrassement du frère qui te reste (1). Ce sentiment-là est trop beau, trop pur et trop doux pour que j’éprouve jamais le besoin d’en finir avec lui. Es-tu sûr, toi, mon petit, de n’être jamais forcé de le rompre ? Un nouvel amour ne te l’imposera-t-il pas comme une condition ? Que mon souvenir n’empoisonne aucune des jouissances de ta vie, mais ne laisse pas ces jouissances détruire et mépriser mon souvenir. Sois heureux, sois aimé. Comment ne le serais-tu pas ? Mais garde-moi dans un petit coin secret de ton cœur et descends-y dans tes jours de tristesse pour y trouver une consolation ou un encouragement.

(…)

Mon oiseau est mort, et j’ai pleuré, et Pagello s’est mis à rire, et je me suis mise en colère, et il s’est mis à pleurer, et je me suis mise à rire. Voilà-t-il pas une belle histoire ? J’attends qu’il m’arrive quelques sous pour acheter une certaine tourterelle dont je suis éprise. Je ne me porte pas très bien. L’air de Venise est éminemment coliqueux et je vis dans des douleurs d’entrailles continuelles. J’ai été très occupée d’arranger notre petite maison, de coudre des rideaux, de planter des clous, de couvrir des chaises. C’est Pagello qui a fait à peu près tous les frais du mobilier, moi j’ai donné la main d’œuvre gratis, et son frère prétend, pour sa part, s’être acquitté en esprit et en bons mots. C’est un drôle de corps que ce Robert. Il a des façons de dire très comiques. L’autre jour il me priait de lui faire un rideau parce que le popolo s’attroupait sur le pont quand il passait sa chemise. Au reste, je vis toujours sous la menace d’être assassinée par Mme Arpalice [Fanna]. Pagello s’est birouillé tout à fait avec elle. Giulia prend la chose au sérieux et vit pour moi dans des inquiétudes comiques. Elle me supplie de quitter le pays pour quelque temps parce qu’elle croit de bonne foi à une coltellata (2 ) .

*

Réponse à la lettre de Musset du 30 avril : « ces trois lettres que j’ai reçues, est-ce le dernier serrement de main de la maîtresse qui me quitte, ou le premier de l’amie qui me reste ? » [1]
Coup de couteau. [2]

 

 

 

 

 

Une grande main de lumière | Cendrars et Maulpoix


 

 

LE CŒUR DE LA FOUDRE EST UNE MAIN COUPÉE ( BLAISE CENDRARS )

 

Ce désir de voir, de saisir, d’être efficace autant que simple, et d’utiliser l’écriture comme un instrument optique ou comme un moyen d’intervention rapide, rapproche Cendrars d’Henri Michaux. L’un et l’autre élaborent, chacun à sa manière et selon sa formule intime propre, une stratégie de l’homme gauche. L’un et l’autre puisent leur force dans leur défaut. L’un et l’autre prennent la poésie à rebours pour déjouer ses leurres, ses artifices. A l’appui de ce rapprochement, je ne puis d’ailleurs m’empêcher d’entendre le prénom de Cendrars lorsque Michaux répète dans Bras cassé: « Braise. Braise dans le bras. Braise et percements. Horrible cette braise… et absurde.» Comme si la même souffrance, la même brûlure et la même gaucherie avaient alimenté, au moins quelque temps, l’écriture des deux hommes. Comme si le poète n’était pas plusieurs mais un seul, ayant enduré sans cesse le même mal, la même brisure de l’os et la même brûlure de la chair, en des temps et sous des noms différents, pour atteindre le coeur du monde. Bras cassé ou main coupée, défait d’une partie, sinon d’une moitié, de soi-même, seul un homme gauche peut être, pour reprendre une formule de Cendrars à propos de Le Rouge, « un très grand poète anti-poétique ». La main droite, on le sait, est active, efficace, partie prenante, volontiers directive ; tandis que la gauche est songeuse, réfléchie ou végétative. La main droite pourrait être de braise, et la main gauche de cendres. Et c’est bien sa main droite qui continue de brûler Cendrars après qu’il l’a perdue. C’est elle qui garde la mémoire de la foudre. C’est elle que somme toute il décide de sauver, qu’ il se redonne, quand il prend le parti de la vie contre la littérature, ou quand il conduit sa voiture de la main gauche. Dans l’écriture, c’est la vie même qui change de main, qui passe la main, puis qui s’en va de main en main, sous la forme singulière d’un livre. L’écriture change également les mains des hommes quand elle leur permet d’appréhender ce qui d’ordinaire se dérobe. Elle invite aussi à joindre les mains avec une innocence nouvelle, hors de toute croyance, ou dans des églises aux dieux incertains. Elle est ce  « travail d’amour » qui permet le ravissement d’amour. Elle invente enfin des mains plus sereines qui montrent la voie, qui rassurent, apaisent et renforcent. C’est ce qu’écrivait Henri Michaux dans « Mains élues », dernier poème de Chemins cherchés, chemins perdus, transgressions, dont la première strophe pourrait être offerte à Blaise Cendrars:

Après méditation
naîtrait une main
sereine
apaisant l’accablé
renforçant le sage
déliant le prostré
porteuse
réparatrice
une grande main de LUMIÈRE »

Jean-Michel Maulpoix, La poésie malgré tout, Le cœur de la foudre est une main coupée, Mercure de France, 1996, pp.163 à 165.

 

**

*

Orion
Auteur : Blaise Cendrars
Récitante : Raymonde Cendrars

 

 

Reggiani dit Baudelaire

                                                                       Photographie Sylvie-E. Saliceti
Enivrez-vous
Auteur : C. Baudelaire
Diction : Serge Reggiani

XXXIII

ENIVREZ-VOUS

Il faut être toujours ivre. Tout est là : c’est l’unique question. Pour ne pas sentir l’horrible fardeau du Temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.

Mais de quoi ? De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous.

Et si quelquefois, sur les marches d’un palais, sur l’herbe verte d’un fossé, dans la solitude morne de votre chambre, vous vous réveillez, l’ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l’étoile, à l’oiseau, à l’horloge, à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est ; et le vent, la vague, l’étoile, l’oiseau, l’horloge, vous répondront : « Il est l’heure de s’enivrer ! Pour n’être pas les esclaves martyrisés du Temps, enivrez-vous ; enivrez-vous sans cesse ! De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. »

Charles Baudelaire, Petits Poèmes en prose, Œuvres complètes de Charles Baudelaire, Michel Lévy frères, 1869, IV. Petits Poèmes en prose, Les Paradis artificiels, 1869, p.106.

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 


 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


*

 

LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …

 

 

Boris Vian | Cantate des boîtes


 

La cantate – Le début

À l’astre de nos jours
On dédie des tas d’odes
Au dieu de nos amours
Des tas de poésies
Aux femmes de toujours
On consacre la mode
Et aux topinambours
D’âpres monographies.

Tout ça est bien injuste
Tout ça me tarabuste
Tout ça me rend très truste
Car tout le monde oublie
La chose capitale
Qui commande nos vies
Comme nos morts d’ailleurs

Elément dominant
De la civilisation moderne
Instrument agissant
Qui joue le rôle de lanterne
Pour les chercheurs de toute espèce
Perdus dans la ténèbre épaisse
Depuis Platon jusqu’à Lucrèce
Et de l’oncle jusqu’à la nièce
En passant par les grands de Grèce
Et par le boulevard Barbès
Puisqu’il faut la nommer

LA BOÎTE

 

Boîte que l’on exploite
Boîte large ou étroite et qui s’emboîte ou se déboîte
Boîte que l’on convoite
Boîte à gauche ou à droite
Garnie de sciure ou d’ouate

BOÎTES

Boîte à malice ou boîte à sel
Boîte à huile et boîte à ficelles
Baguier, trousse ou boitillon
Buste, canastre ou serron
Castre, cassette, carton
Coffret, drageoir, esquipot
Droguier, fourniment, fourreau
Carré, coutelière ou barse
Galon, giberne et grimace
Utricule ou vésicule
Pyxide ou boîte à pilules
Boîte à poudre d’escampette
Boîte à outils, à gâteaux
Boîte à onglet, boîte à lettres
Tabagie, boîte saunière
Boîte avant ou boîte arrière
De vitesses de lenteur
Boîte à prendre les souris
Tiroir, layette ou trémie
Boîte à buter les facteurs

BOÎTES

On peut tout mettre dans les boîtes
Des cancrelats et des savates
Ou des oeufs durs à la tomate
Et des objets compromettants
On peut y mettre aussi des gens
Et même les gens bien vivants et intelligents
Oui oui décidément la boîte
Est bien le plus indispensable
Des progrès faits depuis les temps
Que l’on nomme préhistoriques
Faute d’un terme plus subtil
Pour désigner la vague époque
Où le dinosaure dînait
Dans les marais de l’Orénoque
Où le Brontosaure brutal
Broutait des brouets brépugnants
Où le ptérodactyle enfin
Ancêtre extrêmement voisin
Du sténodactyle ordinaire
Ouvrait pareil à Lucifer
Des ailes de vieux cuir de veau
Dans un crépuscule indigo
En faisant claquer ses mâchoires
Pour effrayer nos grands parents.
Différence fondamentale
Avec notre vie d’aujourd’hui
La boîte, messeigneurs, n’existait pas encore.

BOÎTES

Je vous aime toutes, je vous aime
Vous vous suffisez à vous-mêmes
Et jamais ne nous encombrez.

Car pour ranger les BOÎTES
les BOÎTES
les BOÎTES
On les met dans des BOÎTES
Et on peut les garder.

Boris Vian, Poèmes inédits. La Cantate des Boîtes a été publiée pour la première fois dans le numéro 25 des Cahiers du Collège de Pataphysique (3 décervelage 84 = 31 décembre 1956).

Cantate des boîtes
Auteur : Boris Vian
Récitant : A. de Caunes

 

Paul Fort par Brassens | Deux versions de « L’enterrement de Verlaine »

 

 

 

L’enterrement de Verlaine
Auteur : Paul Fort
Interprète : Georges Brassens ( Version parlée)

 

 

Le revois-tu mon âme, ce Boul’ Mich’ d’autrefois
Et dont le plus beau jour fut un jour de beau froid :
Dieu ! S’ouvrit-il jamais une voie aussi pure
Au convoi d’un grand mort suivi de miniatures ?

Tous les grognards – petits – de Verlaine étaient là,
Toussotant, frissonnant, glissant sur le verglas,
Mais qui suivaient ce mort et la désespérance,
Morte enfin, du premier rossignol de la France.

Ou plutôt du second (François de Montcorbier,
Voici belle lurette en fut le vrai premier)
N’importe ! Lélian, je vous suivrai toujours !
Premier ? Second ? Vous seul. En ce plus froid des jours.

N’importe ! je suivrai toujours, l’âme enivrée
Ah ! folle d’une espérance désespérée
Montesquiou-Fezensac et Bibi-la-purée
Vos deux gardes du corps, – entre tous moi dernier.

Paul Fort

 

 

L’enterrement de Verlaine
Auteur : Paul Fort
Compositeur, interprète : Georges Brassens ( Version chantée)

 

 

Sergueï Essenine par Anna Prucnal | On ne vit qu’une fois, une seule

 

 

 

On ne vit qu’une fois, une seule

On ne vit qu’une fois, une seule
La jeunesse ne brûle qu’une fois
Comme la lune dans son pays natal
Je veux vivre vivre vivre
Jusqu’à la peur, jusqu’au mal
Fusse comme un détrousseur, un chercheur d’or
Ne fusse que pour voir comment
Les souris dans les champs dansent de joie
Pour entendre comment
Dans les puits les grenouilles
Chantent de volupté
Comme la fleur du pommier jaillit mon âme blanche
Le vent soufflant sur mes yeux
En fait deux flammes bleues
Pour Dieu, apprenez-moi
N’importe quoi, je le ferai
Pour chanter dans un jardin humain

Sergueï Essenine, Confession d’un voyou, Traduction de Marie Miloslawski et Franz Hellens, Editions L’âge d’homme in Livret du disque « Prucnal concert 88 ».

On ne vit qu’une fois, une seule
Auteur : Sergueï Essenine
Récitante : Anna Prucnal

 

 

Saint-John Perse par Jean Vilar | Anabase

 

 

 

Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…
Auteur : Saint-John Perse
Récitant : Jean Vilar

*

       Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice…

       L’Été plus vaste que l’Empire suspend aux tables de l’espace plusieurs étages de climats. La terre vaste sur son aire roule à plein bords sa braise pâle sous les cendres — Couleur de soufre, de miel, couleur de choses immortelles, toute la terre aux herbes s’allumant aux pailles de l’autre hiver — et de l’éponge verte d’un seul arbre le ciel tire son suc violet.
       Un lieu de pierres à mica ! Pas une graine pure dans les barbes du vent. Et la lumière comme une huile. — De la fissure des paupières au fil des cimes m’unissant, je sais la pierre tachée d’ouïes, les essaims du silence aux ruches de lumière ; et mon cœur prend souci d’une famille d’acridiens…

       Chamelles douces sous la tonte, cousues de mauves cicatrices, que les collines s’acheminent sous les données du ciel agraire — qu’elles cheminent en silence sur les incandescences pâles de la plaine ; et s’agenouillent à la fin, dans la fumée des songes, là où les peuples s’abolissent aux poudres mortes de la terre.
       Ce sont de grandes lignes calmes qui s’en vont à des bleuissements de vignes improbables. La terre en plus d’un point mûrit les violettes de l’orage ; et ces fumées de sable qui s’élèvent au lieu des fleuves morts, comme des pans de siècle en voyage…

       À voix plus basse pour les morts, à voix plus basse dans le jour. Tant de douceur au cœur de l’homme, se peut-il qu’elle faille à trouver sa mesure ?… « Je vous parle, mon âme ! — mon âme tout enténébrée d’un parfum de cheval ! » Et quelques grands oiseaux de terre, naviguant en Ouest, sont de bons mimes de nos oiseaux de mer.

       À l’orient du ciel si pâle, comme un lieu saint scellé des linges de l’aveugle, des nuées calmes se disposent, où tournent les cancers du camphre et de la corne… Fumées qu’un souffle nous dispute ! la terre tout attente en ses barbes d’insectes, la terre enfante des merveilles !…

       Et à midi, quand l’arbre jujubier fait éclater l’assise des tombeaux, l’homme clôt ses paupières et rafraîchit sa nuque dans les âges… Cavaleries du songe au lieu des poudres mortes, ô routes vaines qu’échevèle un souffle jusqu’à nous ! où trouver, où trouver les guerriers qui garderont les fleuves dans leurs noces ?
       Au bruit des grandes eaux en marche sur la terre, tout le sel de la terre tressaille dans les songes. Et soudain, ah ! soudain que nous veulent ces voix ? Levez un peuple de miroirs sur l’ossuaire des fleuves, qu’ils interjettent appel dans la suite des siècles ! Levez des pierres à ma gloire, levez des pierres au silence, et à la garde de ces lieux les cavaleries de bronzes verts sur de vastes chaussées !…

       (L’ombre d’un grand oiseau me passe sur la face.)

Saint-John Perse, Éloges suivi de La Gloire des Rois, Anabase, Exil, in Anabase, VII, Poésie/ Gallimard, 2009, 124 à 126.

 

 

 

Luc Bérimont par Robert Hossein

 

LE GRAND CHOSIER (3)

Chez Ponge ou Bérimont, il appelle la terre; chez le premier par le panorama de sa surface « comme si l’on avait à sa disposition sous la main les Alpes, le Taurus ou la Cordillère des Andes.
Ainsi donc une masse amorphe en train d’éructer fut glissée pour nous dans le four stellaire, où durcissant elle s’est façonnée en vallées, crêtes, ondulations, crevasses… Et tous ces plans dès lors si nettement articulés, ces dalles minces où la lumière avec application couche ses feux, – sans un regard pour la mollesse ignoble sous-jacente.
Ce lâche et froid sous-sol que l’on nomme la mie a son tissu pareil à celui des éponges : feuilles ou fleurs y sont comme des sœurs siamoises soudées par tous les coudes à la fois. Lorsque le pain rassit ces fleurs fanent et se rétrécissent : elles se détachent alors les unes des autres, et la masse en devient friable…»

Chez le second encore, « la mort sucrée des branches», et ces arbres qui dérivent « dans les bras des servantes».

S.-E. S.

La huche à pain
Auteur : Luc Bérimont
Récitant : Robert Hossein

Luc Bérimont, La huche à pain, Extraits, Signes ( Revue), Mars 1985, P.7.

 

 

Siete | Marc Dugardin et Juan Gelman : Lettre en abyme

 

 

 

Pour Marc, 

 

Parfois on ne sait plus vraiment
de quoi il vous parle

Les exils ouvrent sur des exils
à l’infini

On lit ce qu’il vous a écrit
on écrit à la suite de celui
qui désormais ne vous écrit plus
qui ne vous écrira plus jamais

On s’engouffre dans les séparations

On ne sait plus le nom du pays
mais les morts et les vivants
y parlent d’une seule voix

Marc Dugardin, Lettre en abyme, Préface de Jacques Ancet, Éditions Rougerie, 2016, p.17.

 

Siete
Auteur : Juan Gelman
Voix récitante : Juan Gelman
Guitare et chant : Juan Cedron
Violoncelle : Carlos Francia
Violon : Carlos Lavochnik

 

 

 

Geste de la voix et théâtre du corps | Respirer, invisible poème


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« Respirer, invisible poème »

En 1984, Enzo Minarelli enregistre Oscibil : les mouvements de souffle captés au plus près, les /∫/ syncopés, toute une gamme de bruits de lèvres, et l’alternance de consonnes explosives rendent son corps pareil à un instrument de percussion. Le souffle met en en action les batteries labiales et gutturales, et devient le protagoniste principal du poème. Le souffle, à bien des égards un élément central et un motif récurrent dans l’ensemble des pratiques expérimentales de la voix, est affirmé dans son rôle de premier ordre à la fois comme origine de la voix — il en permet le déploiement — et dans son lien intime au corps:le souffle surgit du mouvement vital et temporalise le corps propre.

Rilke fait du poème une respiration et élève la respiration au poème :

« Respirer, invisible poème !
Continûment, purement, au prix
De l’être propre, espace échangé. Contrebalance
Au rythme de quoi proprement j’adviens. »

(…)

Le geste vocal opère un passage phénoménologiquement crucial de la face audible et visible du corps qui se concentre autour de la bouche. Dans Not I de Samuel Beckett, la bouche seule, comme échappée du visage et éclairée d’un faisceau lumineux, trouve une place de premier ordre que seule pouvait lui conférer une œuvre qui réfléchit l’implication du dire et du voir, de la voix et de l’image. Bouche et voix sont réunies à l’origine par un même terme, Os, ce que l’on entend, la voix, et la source sonore faciale. Au cinéma, voir la bouche au point ultime de désacousmatisation de la voix, c’est lui attribuer un corps. Cependant la gestualité de la bouche ne conserve de lien causal avec le phénomène acoustique que par le biais de l’imaginaire. En effet, l’articulation buccale désolidarisée de la voix − pour être recomposée cinématographiquement, « vissée » sur les corps (Duras) − rompt avec l’ancienne continuité du geste vocal qui s’élançait dans un mouvement unique des cavités corporelles vers le théâtre du monde. La postsynchronisation prolonge l’indépendance de l’image et du son comme éléments cinématographiques totalement indépendants et hétérogènes, en aliénant le geste-vocal (Stimme) et le phénomène sonore (Laut). Mais c’est dans sa présence en chair et en os, que le corps de l’artiste va opérer le lien entre visible et audible : au cabaret dadaïste, la scène se resserre autour de la présence physique de l’artiste, le spectacle se concentre autour d’un corps vocalisant et gesticulant. L’association voco-visuelle se place au cœur de la réception esthétique, « pour le public, écrit Bernard Heidsieck, la « Lecture » est un tout indissociable, auditif et visuel (…) le terme de Lecture/Performance paraît alors parfaitement approprié. L’aspect physique et le rôle visuel d’une telle Lecture s’y trouvent associés. »

Sophie Herr, Geste de la voix et théâtre du corps, Publié avec la participation de l’Université de paris I panthéon Sorbonne, L’Harmattan, Édition numérique non pag., 2009.

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Rainer Maria Rilke — Lecture auditive et visuelle
Pour écrire un seul vers
Rilke par Laurent Terzieff, en présence notamment de Jacques Lacarrière.

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Pierre Seghers par Laurent Terzieff

 

 

La chanson est, je crois, l’activité de l’homme la plus directement sensuelle, où la parole, le chant, le mouvement sont intimement liés. (…) Ni la cadette, ni l’aînée de la poésie, elle fait partie au même titre que la poésie, du trésor d’une langue.

Pierre Seghers, Chansons et complaintes, Préface, Seghers, 1958.

 

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Éditeur, il créa la collection «Poètes d’aujourd’hui». Poète et résistant, il fut proche d’Aragon,  Éluard, Desnos et Char.

Quant à ses textes de chansons et/ou ses poèmes, ils sont portés par nombre d’interprètes prestigieux : Francesca Solleville, Léo Ferré, Catherine Sauvage, Mouloudji, Jacques Douai, Juliette Gréco, Hélène Martin, Marc Ogeret, sans compter les acteurs de théâtre, dont Laurent Terzieff.

S.-E. S.

 

 

 

Laurent_Terzieff-Poesie_de_demain_Mono_version

Vivre se conjugue au présent
Quand le soleil
Auteur : Pierre Seghers
Récitant : Laurent Terzieff

 

 

 

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve | Chant et diction comparés


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VERSION CHANTÉE I

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Auteur , compositeur : Serge Gainsbourg
Interprète : J. Birkin

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VERSION CHANTÉE II

Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Auteur, compositeur  : Serge Gainsbourg
Interprètes : Maxime Landry, Sophie Vaillancourt

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Où l’on constate la force du phrasé, son rythme, la présence sonore de chaque mot, toutes choses mises en valeur dans la diction, autant qu’elles sont éclipsées par la mise en musique, noyées au sein du flux mélodique : « Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve » offre la comparaison de ces nuances dans deux versions chantées plus une version parlée, cette dernière ayant pour récitants André Dussolier et Jane Birkin, un jour de Printemps des poètes.

La diction nue redécouvre une musicalité propre, insoupçonnée du texte, que la composition musicale avait captée, engloutie.

Signe d’un grand parolier : ce jeu de poupées russes sur les sons n’a l’air de rien au point que personne au bout du compte ne le remarque.

Sylvie-E. Saliceti

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Printemps des poètes 2001
Fuir le bonheur de peur qu’il ne se sauve
Auteur, compositeur : S. Gainsbourg
Récitants : Jane Birkin et André Dussolier

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Retraite chez les oiseaux | Luc Bérimont

 

 

Je fais retraite chez les oiseaux.
Cela vaut bien les monastères et leur mise en scène sacrée !

À midi, le soleil abat ses lanières d’or sur mes épaules. Ai-je besoin d’une autre discipline pour expier tous les péchés commis envers les quatre éléments ? Je cherche le rythme oublié.

J’apprends l’effort, le puits, la colline et le thym. Le vent et les bêtes sauvages coulent devant ma porte. Le feu de bois exige un très long souffle humain.

*

Sorti du chant du coq et du petit froid vert de l’aube, je progresse au travers de la chaleur, je marche jusqu’au soir de la journée, encouragé par la présence de l’arbre, par la rondeur des fruits, par la confiance baveuse des troupeaux. Je m’allonge sur la terre tiédie pour jouir du bleu imaginaire, du bleu presque trop pur de la lumière.

Au fond, ce n’est pas vrai !

Cette danse pétrie de mer, de miel et de feuillages, je l’invente au fond de mon œil. La haie folle de couleurs, la vague de ce bouquet d’arbres balancé, la langueur brune de ce coteau blasonné de vignes, je les crée pour mon seul plaisir. Je suis ivre de mon œil, collé de toute mon âme à cette lucarne claire.

*

Tout s’apaise. La terre est ronde sous mes reins. La rivière entre par le haut de ma tête et sort au bout de mes talons. Elle me traverse. Je la sens charrier ses longues herbes flottantes, ses troupes nageuses de poissons blancs…

Luc Bérimont, La huche à pain, Extraits, Signes ( Revue), Mars 1985, P.7.

Robert_Hossein-Poesie_de_demain_Luc_Berimont_Mono_

Poésie de demain La huche à pain ( Extrait)
Auteur : Luc Bérimont
Récitant : Robert Hossein

 

 

 

Les amandiers | Albert Camus

 

 

 

Quand j’habitais Alger, je patientais toujours dans l’hiver parce que je savais qu’en une nuit, une seule nuit froide et pure de février, les amandiers de la vallée des Consuls se couvri­raient de fleurs blanches. Je m’émerveillais de voir ensuite cette neige fragile résister à toutes les pluies et au vent de la mer. Chaque année, pourtant, elle persistait, juste ce qu’il fallait pour préparer le fruit.

Ce n’est pas là un symbole. Nous ne gagne­rons pas notre bonheur avec des symboles. Il y faut plus de sérieux. Je veux dire seulement que parfois, quand le poids de la vie devient trop lourd dans cette Europe encore toute pleine de son malheur, je me retourne vers ces pays écla­tants où tant de forces sont encore intactes. Je les connais trop pour ne pas savoir qu’ils sont la terre d’élection où la contemplation et le cou­rage peuvent s’équilibrer. La méditation de leur exemple m’enseigne alors que si l’on veut sau­ver l’esprit, il faut ignorer ses vertus gémissantes et exalter sa force et ses prestiges. Ce monde est empoisonné de malheurs et semble s’y com­plaire. Il est tout entier livré à ce mal que Nietzsche appelait l’esprit de lourdeur. N’y prê­tons pas la main. Il est vain de pleurer sur l’es­prit, il suffit de travailler pour lui.

Mais où sont les vertus conquérantes de l’es­prit ?
Nietzsche les a énumérées comme les ennemis mortels de l’esprit de lour­deur. Pour lui, ce sont la force de caractère, le goût, le «monde », le bonheur classique, la dure fierté, la froide frugalité du sage. Ces vertus, plus que jamais, sont nécessaires et chacun peut choi­sir celle qui lui convient.

Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève.
C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.

Albert Camus, L’été , Gallimard, Edition numérique non pag., 1959.

 

Les amandiers Van Gogh

Les amandiers
Auteur : Albert Camus
Récitant : Serge Reggiani

 

 

 

Henri Michaux dit par Michel Bouquet | Emportez-moi


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Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle,
Dans l’étrave, ou si l’on veut, dans l’écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l’attelage d’un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l’haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.

Henri Michaux, Mes propriétés in La nuit remue, Poésie/ Gallimard, 2011, p.171.

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Emportez-moi
Auteur : Henri Michaux
Récitant : Michel Bouquet

Léon Gontran Damas | Hoquet

 

 

 

HOQUET

Pour Vashti, et Mercer Cook

 

Et j’ai beau avaler sept gorgées d’eau
trois à quatre fois par vingt-quatre heures
me revient mon enfance
dans un hoquet secouant
mon instinct
tel le flic le voyou

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils très bonnes manières à table
Les mains sur la table
le pain ne se coupe pas
le pain se rompt
le pain ne se gaspille pas
le pain de Dieu
le pain de la sueur du front de votre Père
le pain du pain
Un os se mange avec mesure et discrétion
un estomac doit être sociable
et tout estomac sociable
se passe de rots
une fourchette n’est pas un cure-dents
défense de se moucher
au su
au vu de tout le monde
et puis tenez-vous droit
un nez bien élevé
ne balaye pas l’assiette

Et puis et puis
et puis au nom du Père
du Fils
du Saint-Esprit
à la fin de chaque repas

Et puis et puis
et puis désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils mémorandum

Si votre leçon d’histoire n’est pas sue
vous n’irez pas à la messe
dimanche
avec vos effets des dimanches

Cet enfant sera la honte de notre nom
cet enfant sera notre nom de Dieu
Taisez-vous
Vous ai-je ou non dit qu’il vous fallait parler français
le français de France
le français du Français
le français français

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils
fils de sa mère

Vous n’avez pas salué voisine
encore vos chaussures de sales
et que je vous y reprenne dans la rue
sur l’herbe ou la Savane
à l’ombre du Monument aux Morts
à jouer
à vous ébattre avec Untel
avec Untel qui n’a pas reçu le baptême

Désastre
parlez-moi du désastre
parlez-m’en

Ma mère voulant d’un fils très do
très ré
très mi
très fa
très sol
très la
très si
très do
ré-mi-fa
sol-la-si
do

Il m’est revenu que vous n’étiez encore pas
à votre leçon de vi-o-lon
Un banjo
vous dîtes un banjo
comment dîtes-vous
un banjo
vous dîtes bien
un banjo
Non monsieur
vous saurez qu’on ne souffre chez nous
ni ban
ni jo
ni gui
ni tare
les « mulâtres » ne font pas ça
laissez donc ça aux « nègres »

Léon Gontran Damas, Pigments Névralgies, Préface de Robert Goffin, Présence Africaine, 2003, p.39.

Leon-Gontran_Damas-Poesie_de_la_Negritude_Leon_Dam

Hoquet
Auteur : Léon Gontran Damas
Récitant : Stany Coppet

 

 

Le temps du coeur | Réponse d’Ingeborg Bachmann à Paul Celan


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Poèmes 1957-1961

Myriam

Ta sombre chevelure, où l’as-tu prise,
ton nom si doux aux sons d’amande ? Cet éclat
matinal, tu ne le dois pas à la jeunesse,
ton pays est matin depuis mille ans déjà.

Promets-nous Jéricho, réveille le psalmiste,
que de ta main coule la source du Jourdain,
et trouve dans l’instant ta seconde partie,
fais que les meurtriers soient pétrifiés soudain !

Touche les coeurs de marbre et le miracle fasse
que les larmes aussi jaillissent de la pierre.
Sois baptisée d’une eau qui brûle et, jusqu’à l’être
nous à nous-même plus, reste-nous étrangère.

Souvent la neige tombera sur ton moïse.
Sous les patins un chant de glace monte haut.
Mais dors à poings fermés, et la terre est soumise.
De la mer Rouge alors se retirent les eaux.

 

Ingeborg Bachmann, Poèmes, Traduit de l’allemand par François-René Daillie, Actes Sud, 1989, p. 154.

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Pour comparaison, ci-dessous la dernière traduction de ce même poème par Françoise Rétif ; une traduction antérieure ( troisième variation donc) reste visible sur le site Poezibao qui avait, en 2010, publié un beau dossier, substantiel, de Françoise Rétif sur Ingeborg Bachmann. Cette archive montre que quelques années suffisent à faire évoluer de manière conséquente les versions d’une traductrice sur un même texte, appuyant l’idée, si besoin était, de la nature essentiellement vivante de toute traduction — oeuvre autonome en soi. Françoise Rétif est Professeure des Universités, attachée de Coopération Universitaire et Directrice de l’Institut Français de Bonn.

S.-E. S.

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Mirjam

Où as-tu pris ta sombre chevelure,
le nom si doux au son d’amande mûre ?
Ce n’est pas ta jeunesse, cet éclat de levant —
ton pays est Levant, depuis plus de mille ans.

Promets-nous Jéricho, réveille le psautier,
fais de ta main jaillir la source du Jourdain,
et pétrifie les meurtriers surpris soudain
et un instant aussi ta seconde patrie !

Touche chaque poitrine de pierre, accomplis le prodige,
que les larmes enfin submergent aussi la pierre.
Et fais-toi baptiser d’eau brûlante. Reste-nous étrangère
que tant que nous le sommes encore plus à nous-même.

Souvent une neige tombera sur ton berceau.
Sous les patins retentira un son glacé.
Mais quand tu dors profondément, le monde est dompté.
La mer rouge retire enfin ses eaux !

 

Ingeborg Bachmann, Toute personne qui tombe a des ailes, Poèmes 1942-1967, Édition, introduction et traduction de l’allemand ( Autriche) par Françoise Rétif, Édition bilingue Poésie/Gallimard, 2015, p.401.

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* Ingeborg Bachmann

 

Le temps du coeur | Lettre de Paul Celan à Ingeborg Bachmann


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« Pense à « In Ägypten ». Chaque fois que je le lis, je te vois entrer dans ce poème … »
Lettre du 31 octobre 1957 de Paul Celan à Ingeborg Bachmann

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Pour Ingeborg

Tu diras à l’oeil de l’étrangère : Sois l’eau !
Tu chercheras dans l’oeil de l’étrangère celles que tu sais dans l’eau.
Tu les appelleras pour les faire sortir de l’eau : Ruth ! Noémi ! Myriam !
Tu les orneras, quand tu seras couché auprès de l’étrangère.
Tu diras à Ruth, à Myriam et à Noémi :
Voyez-vous, je dors avec elle !
Tu orneras l’étrangère à tes côtés pour qu’elle soit la plus belle.
Tu l’orneras de la douleur éprouvée pour Ruth, pour Myriam et Noémi.
Tu diras à l’étrangère :
Vois-tu, j’ai dormi avec celles-ci !

Vienne, ce 23 mai 1948.

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In Aegypten
Für Ingeborg

Du sollst zum Aug der Fremden sagen: Sei das Wasser!
Du sollst, die du im Wasser weiβt, im Aug der Fremden suchen.
Du sollst sie rufen aus dem Wasser: Ruth! Noemi! Mirjam!
Du sollst sie schmücken, wenn du bei der Fremden liegst.
Du sollst sie schmücken mit dem Wolkenhaar der Fremden.
Du sollst zu Ruth, zu Mirjam und Noemi sagen:
Seht, ich schlaf bei ihr!
Du sollst die Fremde neben dir am schönsten schmücken.
Du sollst sie schmücken mit dem Schmerz um Ruth, um Mirjam und Noemi.
Du sollst zur Fremden sagen:
Sieh, ich sclief beidiesen!

Wien, am 23. Mai 1948.

À celle qui prend la peine d’être la Précise,
22 ans après le jour de sa naissance,
Le péniblement Imprécis

Paul Celan, Le temps du coeur, Traduit de l’allemand par Bertrand Badiou, Librairie du XXIe siècle, Seuil, 2011, p. 23.

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En Égypte, Lettre du 24 (?) juin (?) 1948 qui comporte ce poème.

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