Archives de catégorie : TEXTES ET/OU POÈMES EN DIALOGUE AVEC UNE CHANSON

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)


 

 

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

**

*

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire villipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

*

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

*

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

*

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

*

**

Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Franck Venaille | Ostende


 

 

Je porte en moi une très étrange nostalgie de cet avant-monde que je retrouve parfois (pas à chaque fois) dans la solitude de la plage d’Ostende au petit jour, quand la lumière s’étale, par glissements progressifs entre vie et mort, dirait-on. Je ne suis pas ce démiurge qui fais des signes aux éléments, les convoque et leur demande de lui rendre des comptes. Et pourtant, d’une certaine manière, je fais appel à des forces souterraines, voire intimes, pour écrire. C’est l’écriture qui sert de relais entre le monde concret (eau-ciel-vent-feu) et moi. Tout vient d’elle. Tout aboutit à elle. Au fond je suis nostalgique de cette chaude matière vivante (parfois inanimée) qui nous ramène aux origines. Avant l’écriture. Avant ce monde-ci. Quand la justice était rendue par le Tribunal des chevaux qui conseillait à l’écrivain plaidant de conserver la part sauvage demeurant en lui. Ecrire n’est pas se montrer raisonnable, plier devant l’autorité du style, se protéger de ses propres humeurs. En un mot je ne suis pas pour le respect (de la langue, de la prosodie, de la narration, du descriptif et de la sage psychologie). Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Ecrire m’a fait. Ecrire m’accompagnera jusqu’à la fin. Ecrire coordonne ma vie. Dans Caballero Hotel comme dans Deux, j’ai parlé femme, pour les femmes, en femme. Je revendique tous les droits. J’ai ce besoin de tout ramener à moi pour le subtiliser à la grande dévoreuse, de me servir de tous les matériaux (ah les nobles et pas les nobles). C’est peut-être ainsi qu’est né ce mouvement mental qui m’a conduit à découvrir l’animalité sans pour autant chercher à la copier. Je suis devenu cheval flamand. J’ai participé à la bataille des Éperons d’or, contre les chevaliers français pleins de morgue. Mais est-ce bien le rôle de l’écriture de restituer en la mimant l’agitation historique, les combats, les amours, les faims? Non, c’est insuffisant et j’en attends autre chose. Notamment qu’elle prenne ses distances avec les matériaux que lui fournit le réel, afin de le contourner, le modifier, le déconstruire et le déstructurer. J’ai évoqué autrefois la mémoire utérine, c’est-à-dire ce temps de la prise en charge du monde par le langage, les mots et l’écriture. La poésie naît de ce qui, sans elle, demeurerait à jamais sans nom. Elle part du néant de la langue, du vide, du blanc, pour -les transformant- devenir ce signe, ce chant, sans lesquels toute vie est impossible. Je le sais désormais : un poème est, autant qu’il le veut, relevé topographique, témoignage, déclaration sur l’honneur, clin d’oeil ou hymne amoureux.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Poésie/Flammarion, 2010, pp 7/8

 

arno-triple_best_of

Comme à Ostende
Auteur : Jean-Roger Caussimon
Compositeur : Léo Ferré

Interprète : Arno

 

 

 

Un homme sans manteau | Jean-Pierre Siméon


 

 

 

Ce fut ici ou là
réellement cela eut lieu

dans l’amas des rues et
le désordre du silence

un homme sans
manteau ni paroles

étranger à la nuit ou
à sa propre nuit je ne sais plus
en tout cas à quelque chose de pierre
et qui dormait

devant l’oeil blanc d’une impasse
qui le cherchait
il s’arrêta
creusa l’énigme d’un chant pareil
aux boucles des lilas

partout autour de lui les étoiles brûlaient

Jean-Pierre Siméon, Un homme sans manteau, Mailles d’encre de Martine Mellinette, Cheyne éditeur, 2006, p.19.

 

 

 

siméon un homme sans manteau

Mon ami
Auteur, compositeur, interprète : Amélie-les-crayons
4 F Télérama

 

 

 

 

 

 

La vie est un tissu | Edgar Morin


 

 

 

La vie est un tissu mêlé ou alternatif de prose et de poésie. On peut appeler prose les activités pratiques, techniques et matérielles qui sont nécessaires à l’existence. On peut appeler poésie ce qui nous met dans un état second : d’abord la poésie elle-même, puis la musique, la danse, la jouissance et, bien entendu, l’amour. Prose et poésie étaient étroitement entretissées dans les sociétés archaïques. Par exemple, avant de partir en expédition ou au moment des moissons, il y avait des rites, des danses, des chants. Nous sommes dans une société qui tend à disjoindre prose et poésie, et où il y a une très grande offensive de prose liée au déferlement technique, mécanique, glacé, chronométré, où tout se paie, tout est monétarisé.
Donc, poésie-prose, tel est le tissu de notre vie. Hölderlin disait : « Poétiquement, l’homme habite la terre. » Je crois qu’il faut dire que l’homme l’habite poétiquement et prosaïquement à la fois. S’il n’y avait pas de prose, il n’y aurait pas de poésie, la poésie ne pouvant apparaître évidente que par rapport à la prosaïté.
Nous avons donc cette double existence, cette double polarité, dans nos vies.

(…)

Dans les sociétés archaïques, qu’on appelait injustement primitives, qui ont peuplé la terre, qui ont fait l’humanité et dont les dernières sont en train d’être sauvagement massacrées en Amazonie et dans d’autres régions, il y avait une relation étroite entre les deux langages et les deux états. Ils étaient entremêlés. Dans la vie quotidienne, le travail était accompagné de chants, de rythmes, on préparait avec des mortiers la farine en chantant, on utilisait ce rythme. Prenons l’exemple de la préparation de la chasse, dont témoignent encore les peintures préhistoriques, notamment celles de la grotte de Lascaux, en France ; ces peintures nous indiquent que les chasseurs font des rites d’envoûtement sur des gibiers qui sont peints sur la roche, mais ils ne se satisfont pas de ces rites : ils utilisent des flèches réelles, ils utilisent des stratégies empiriques, pratiques, et ils mêlent les deux. Or, dans nos sociétés contemporaines occidentales, une séparation, je dirais même une disjonction, s’est opérée entre les deux états, la prose et la poésie.

Edgar Morin, Amour Poésie Sagesse, Éditions du Seuil, 1997, Format numérique non pag.

 

Anne_Sylvestre-Olympia_1998

Le centre du motif
Auteur, compositeur, interprète : Anne Sylvestre

 

 

 

 

Federico Garcia Lorca & Mélody Gardot | Les étoiles


 

 

 

Bûcheron

Dans le crépuscule
moi je cheminais.
« Où vas-tu? », me disaient-ils.
« Chasser les étoiles claires. »
Et quand les collines
dormaient, je rentrais
avec toutes les étoiles
sur mon dos.
Tout le fagot
de la nuit blanche !

Federico Garcia Lorca, Grenier d’étoiles, Traduit de l’espagnol par Danièle Faugeras, Col. Po&psy, Editions Erès, non paginé, 2012.

 

Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti
Mélody Gardot par Franco P. Tettamanti

Les étoiles, les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles, pourquoi je vous regarde ?
Les étoiles, les étoiles, les étoiles
(…)
Les étoiles, les étoiles
Si seulement je savais
Dites-moi, étoiles, de qui obtenez-vous la lumière ?
Les étoiles, les étoiles
Dites-moi, étoiles …

 

 

 

 

Charles Bukowski | Héritages de Balbino


 

 

 

Après « Gitan de Paname » en 2006 et « Le soleil et l’ouvrier » en 2008, Balbino (Medellin) nous a offert la sortie simultanée le 20 septembre 2011 de son 3ème album et d’un recueil de poèmes au titre éponyme  : Évangiles sauvages aux Editions Naïve. Bukowski est le premier titre de l’album .

Sylvie-E. Saliceti

 

evangiles-sauvages

Bukowski
Auteur, compositeur, interprète : Balbino

 

Un poème nous hante qui soit l’hôte des différences, et ainsi porté à pulvériser les genres

Michel Deguy

 

*

 

 

Faudrait-il alors aujourd’hui parler de poésie « post-moderne »? Cette notion pourrait convenir pour désigner la curieuse situation d’héritier qui est celle des contemporains. Ils ont reçu du passé quantité d’oeuvres et de formes vis-à-vis desquelles il leur est difficile d’affirmer une originalité nouvelle. Cet héritage, pour reprendre une formule de René Char, « n’est précédé d’aucun testament ». Il est par là bien différent de l’héritage gréco-latin, par exemple, tel que le firent valoir les poètes de la Renaissance : ils y découvraient les fondations et comme le programme même de la culture qu’ils inventaient. Autrement plus large et plus divers, l’héritage de nos contemporains fait se côtoyer dans le plus grand désordre des oeuvres anciennes et nouvelles, venues de toutes parts. Il engendre un vertige et conduit souvent les auteurs à faire la part belle au jeu citationnel et à l’ironie. Peut être l’aventure des formes est-elle à présent close. Le poète contemporain peut éprouver le sentiment d’avoir atteint quelque chose comme les limites du langage, voire la fin de toute croyance dans les pouvoirs de la poésie. Il garde en mémoire le mot d’Adorno affirmant l’impossibilité de la poésie après Auschwitz. Il est tenté de répéter, avec Denis Roche, « la poésie est inadmissible ».

Jean-Michel Maulpoix, La poésie française depuis 1950, Sur le site de l’auteur.

 

 

*

 

 

L’héritage des humbles

quand je souffre sur
cette machine à écrire
je pense à ce que je subirais
si j’étais à Salinas
à ramasser des salades.

je pense à ces hommes
que j’ai connus en
usine
avec aucun moyen
de s’en sortir –
étouffant tandis que nous vivons
étouffant tandis que nous rions
avec Bob Hope ou Lucille
Ball et tandis que
2 ou 3 enfants
jouent à la balle
contre le mur.

Il y a des suicides qui ne sont jamais
enregistrés.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Cahiers Rouges, Grasset, 2011, p 158

 

*

 

 

 

 

 

 

La tentation lyrique …


Méfions-nous de l’aspect « poétique » des phrases, des oripeaux poétiques, ces vêtements chatoyants que pourrait jeter sur les épaules du monde le littérateur bénévole. Le chant du monde dans la littérature, ce n’est pas plus la belle musique de la belle langue que les belles images. Le monde ne parle pas avec emphase. Il n’est pas plus présent ni plus profond dans les grands mots, dans les tournures ostensiblement poétiques ou le style, justement, «lyrique». Dans cet ostentatoire lyrisme, il ne chante pas : il ronfle.

(…)

Faire chanter la parole, ce n’est pas la faire sonner. Ce n’est peut-être pas même la rendre musicale. C’est la décaler, en y introduisant un parasitage dans le régime habituel du discours. Par quoi, comment ? Comment en vient-elle à vibrer, cette parole, à dire de l’inouï ? Le sublime n’est pas une condition nécessaire. Il faut que quelque chose la traverse : des forces, des virtualités, certains affects. Passant dans le langage, ces forces bouleversent l’ordre du discours et ses lois de composition, attirent ou repoussent des significations et des mots, pulvérisent et réagencent, se stabilisent et se relancent – créent des personnages, des intrigues. Et il faut que le sujet devienne lui-même ce champ de forces, autrement dit qu’il soit effectivement traversé par le monde, par certaines tendances du monde qu’il sélectionne et qui le font écrire, parler ; qu’il soit défait par plus grand et plus petit que soi. Qu’il devienne un opéra fabuleux – c’est-à-dire affabulant.

Vincent Delecroix, Chanter, Champs essais, Flammarion, 2015, Ed.num. non pag.

*

Tu ronfles !
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

La délicate rumeur du monde | Laure Morali


 

 

 

 

L’odeur du feu des routes (Extraits)

 

Posons nos lèvres sur la mer
faisons rouler des coquillages sous notre langue

Du soir au matin, les vagues emplissent la chambre

De grandes rafales, baisers des êtres mauves de souffle
me mordent le cœur, rallumant la flamme

J’ai des conversations avec les hommes
qui prennent la mer dans leurs bras

Mes cheveux se gonflent de bulles folles
je suis l’harmonica du voyou

Estrellita, danseuse de pollen
dans une fleur rouge, noire, blanche, jaune

Soleil fenêtre ouverte en plein ventre

(…)

Et quand la plage enroule un foulard turquoise
autour de sa tête,
elle chante :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

 

Laure Morali, L’odeur du feu des routes in Les bruits du monde, livre disque, Anthologie dirigée par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi, Mémoire d’encrier / Éditions Tshakapesh, 2012 et Édition numérique non paginée.

 

*

 

 

Le projet des auteurs de cette anthologie — coup de cœur de l’Académie Charles Cros 2013 — est ainsi résumé par Laure Morali et Rodney Saint-Éloi : « Nous livrons des bruits récoltés en passant au tamis la clameur du monde. Bruits de l’enfance, bruits de la vie, bruits de la mort, bruits des pas, bruits des rêves, bruits des langues, bruits du désir, bruits du silence, bruits du soleil… Voix fragiles, peuplées de rivières, de vies cheminant dans les mêmes sentiers, les mêmes résonnances. Peu importe si l’on vient d’Amérique, d’Europe, d’Asie, d’Océanie ou d’Afrique. Nous mêlons les cartes d’identité.
Par la force souterraine de l’écriture, nous devenons des voyageurs clandestins dans nos propres pays.
La littérature, libérée des catégories identitaires, respire. Un chant commun s’élève : la délicate rumeur du monde. »

Après une recherche purement intuitive, je découvre  que les paroles offertes dans le coeur même du poème de Laure Morali sont la transcription d’un authentique chant traditionnel haïtien :

Papa Loko ou se van
Pouse nale
Nou se papiyon
Na pote nouvèl bay Agwe

Papa Loko, tu es le vent
Pousse-nous
Nous sommes des papillons
Nous porterons des nouvelles au monde

L’auteur a-t-elle écrit d’une oreille intérieure tendue vers ce chant ?Avant de l’entendre pour la première fois, à la lecture du texte nu j’entendais le rythme de ce refrain battre entre les lignes du poème …

De façon notable, dans les poésies de toutes les langues, nous rencontrons ainsi l’incursion fréquente des chants ; en poésie francophone, nombre de poèmes font allusion plus ou moins explicite, plus ou moins consciente à des refrains de la chanson dite réaliste, à de vieilles rengaines populaires, voire à des éléments du patrimoine sonore en langues régionales.

Quelque chose est à explorer là, d’extrêmement porteur, et il faudrait en cantologie accomplir un travail apparenté à celui que mena Jerome Rothenberg avec les «Techniciens du sacré», essayant de repérer puis rassembler  les énergies archaïques du chant dans le poème — je veux dire leur survivance sous toutes ses formes, de la plus préservée à la plus transformée par les prismes des oeuvres ou l’aventure des formes. Quelle entreprise ce serait là ! Une sorte de philologie à la croisée de la cantologie et de la poétique …

Pour l’instant, et pour exemple, je donne ci-dessous à entendre « Papa Loko »,   dans sa version choisie par l’exposition «Great Black Music » qui s’est tenue en 2014 au sein du Musée de la Cité de la musique — désormais Philarmonie de Paris.

Esprit du monde végétal, spécifiquement des arbres, Papa Loko est Lwa guérisseur, donnant aux feuilles leurs propriétés curatives et leurs vertus rituelles. Papa Loko est aussi le gardien des Hounfors — les temples du vaudou haïtien.

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

Various_Artists-Great_Black_Music_60_titres

Papa Loko
Great Black Music Exposition du Musée de la musique
Philarmonie de Paris 2014

 

 

 

 

La chanteuse aux pieds nus | Cesaria Evora


 

 

 

Fouler la terre pieds nus

Ni vertiges astraux ni pierres précieuses inconnues.
Pas d’étonnements poétiques forcés, de faux rites.
Je parlerai de la terre consacrée par le grand-père dans le centre de mon enfance.
De son odeur de pluie ou de vie quand l’aube m’appelle à la fenêtre,
et que l’éclat du monde me renvoie sa phrase :
Foule-la à pieds nus.
L’énergie qui monte dans ton corps te rapproche du reste de l’univers.

Et encore, quand je parcours les quais solitaires et sombres
et que le vent frôle mes oreilles rafraîchissant le monologue échauffé,
une lointaine odeur de poissons me rappelle la mer.
Et je cherche un bout de chemin et je veux le humer.
Et je veux le fouler.
Et bien que ce ne soit pas la terre, la peau de mes pieds touche le monde.
Et mon sang fait à nouveau partie du sang de l’univers.

Elvira Alejandra Quintero‏, Traduction Colo.

*

Pisar la tierra con los pies descalzos

Nada de vértigos astrales y desconocidas piedras preciosas.
Nada de forzosos extrañamientos poéticos, de falsos ritos.
Hablaré de la tierra consagrada por el abuelo en el centro de mi infancia.
De su olor a lluvia o a vida cuando el amanecer me llama a la ventana,
y el brillo del mundo me devuelve su frase:
Písala con los pies descalzos.
La energía que asciende por tu cuerpo te hermana con el resto del universo.

Y aún, cuando recorro los andenes solos y oscuros
y el viento acecha en mis oídos refrescando el acalorado monólogo,
un lejano olor a peces me recuerda el mar.

Y busco un pedazo de camino y quiero olerlo.
Y quiero pisarlo.
Y aunque no es de tierra, la piel de mis pies toca el mundo.
Y mi sangre vuelve a ser parte de la sangre del universo.

**
*

Tout comme Amalia Rodrigues a incarné le Portugal, ou du moins l’idée que le pays se fait de lui-même et de son histoire poétique, tout comme Oum Kalsoum symbolisait l’indépendance d’une Egypte à la frontière du monde moderne et du monde paysan, puis l’unité panarabe, Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, quatre cent mille habitants dedans, autant dehors. Indissociable de l’histoire de l’archipel africain, la chanteuse des bars de Mindelo est restée la première femme africaine à vendre autant de disques à travers le monde. Hissée au rang de “meilleure ambassadrice du Cap-Vert”, selon les termes mêmes du gouvernement de son pays, celle que la presse internationale avait surnommée “la diva aux pieds nus” était restée profondément elle-même : une femme du peuple de Mindelo, la ville principale de l’île de São Vicente, longtemps vouée au commerce portuaire sous la domination des compagnies charbonnières anglaises. Il y a dix ans, pas un producteur n’aurait parié un kopeck sur Cesaria Evora, une femme ronde, pauvre, noire, sachant à peine écrire, déjà vieillissante et trop souvent exploitée par des managers véreux. En 1997, alors que s’achève la réédition de cette biographie, Cesaria Evora, resplendissante, étale enfin ses ors et ses sourires, ses succès et ses bonheurs. C’est un conte de fées, fragile et secret, si fort en enseignements sur la résistance au destin, sur les cycles de la décadence et de la construction qu’il convient de le méditer.
(…)
Cesaria Evora était la voix du Cap-Vert, parce qu’elle en avait hérité le génie, cette sorte de résistance à toute épreuve, d’obstination, marquée par les cycles de sécheresse qui ruinent périodiquement l’économie du pays depuis sa découverte, l’émigration massive, et l’espoir jamais épuisé du retour des jours meilleurs. Cesaria n’était pas différente des milliers de femmes cap-verdiennes, travailleuses des champs de l’île de Santiago, vendeuses des marchés mindelenses ou femmes de ménage de Rotterdam. Elle en avait l’apparence physique, métisse des îles, joueuse et provocante, mamma africaine ayant appris à doser les herbes et le piment malaguete de ses ancêtres venus des côtes de Guinée. Sa différence, c’était sa voix, son extrême sensibilité à la poésie, et sa manière bien à elle de fréquenter les marges, d’où tout se sait et tout s’observe, plutôt que de chercher la ligne droite de l’intégration. Cesaria faisait peu de compromis. Elle ne trichait pas, même admirée, elle ne jouait pas à la bourgeoise. Le petit peuple ne l’a jamais trahie. Elle était des leurs, et elle savait mieux que quiconque en dévoiler les blessures et les joies.

Cesaria Evora n’expliquait pas, elle racontait des choses simples. Elle s’embarrassait peu de la chronologie, mais elle disait en deux mots l’essentiel : les mornas et les coladeras qu’elle avait choisi de mettre dans son répertoire sont parmi les plus belles déjà composées au Cap-Vert, un pays où la littérature en créole afficha son originalité dès les années trente, malgré la dureté du régime salazariste, et qui donna au mouvement des indépendances africaines l’une de ses person­na­li­tés politiques les plus charismatiques, Amilcar Cabral. Ces mornas et ces coladeras avaient en outre l’avantage d’accompagner pas à pas l’histoire de ce pays occupé par le Portugal durant plus de cinq cents ans, et, si l’on peut dire, créé par le colonisateur qui, à son arrivée en 1456, n’y trouva âme qui vive.

Véronique Mortaigne, Cesaria Evora, La voix du Cap-Vert, Biographie, Actes Sud, Format num. non pag., 2014.

 

Cesaria_Evora-Cesaria_Evora

Elle chante
Auteur, compositeur : Bernard Lavilliers
Interprètes : B. Laviliers & Cesaria Evora

 

 

 

 

Hildegarde de Bingen | Tout dit


 

 

PROLOGUE

Cinq années avaient passé. Cinq années durant, je m’étais débattue avec d’authentiques et merveilleuses visions. En ces visions, inculte que j’étais, j’avais reconnu, dans une saisie authentique de la lumière pérenne, la diversité des conditions humaines. C’est au début de la première année de mes nouvelles visions que l’événement eut lieu. J’étais en ma soixante-cinquième année. J’eus alors une vision dont le mystère était si profond, qui tellement me bouleversa, que mon corps tout entier se mit à trembler. Faible que j’étais, je tombai malade. Sept ans durant cependant, je travaillai sur cette vision, et je réussis à peine à achever ma rédaction. Cela se passait en l’an 1163 de l’incarnation du Seigneur, sous le règne de l’empereur Frédéric : le siège romain continuait à subir l’oppresseur. Alors, une voix du ciel retentit, et s’adressa à moi en ces termes :
(…)

Ne relâche pas la plume ! Transcris ce qu’ont vu tes yeux et ce qu’ont perçu tes oreilles intérieures ! Que les hommes accèdent à la connaissance de leur créateur, qu’enfin ils consentent à l’adorer dans la dignité, et à le vénérer ! Rédige donc cet écrit : non point comme le désirerait ton cœur, mais comme le veut mon témoignage, le témoignage de celui dont la vie n’a ni commencement ni terme ! Ce n’est pas toi l’inventeur de cette vision, aucun autre homme non plus ne l’a imaginée. C’est moi qui ai décidé de tout, avant le début du monde. Je connaissais l’homme d’avance, avant même que je ne le créasse. De même, je prévoyais tout ce qui lui faisait défaut.

(…) la main tremblante, je commençai mon travail. J’étais aidé dans la rédaction par la confiance et par le témoignage de celui que j’avais en secret cherché lors de mes précédentes visions, et que j’avais fini par trouver, Volmar, et par la confiance de cette jeune Richardis, dont j’ai déjà cité le nom lors de ces mêmes visions. Chaque fois que je me mettais à mon pupitre, j’élevais toujours le regard vers la lumière de vérité et de vie, afin qu’elle m’instruisit de ce que je devais dire. Tout ce que j’ai écrit en effet lors de mes premières visions, tout le savoir que j’ai acquis par la suite, c’est aux mystères des cieux que je le dois. Je l’ai perçu en pleine conscience, dans un parfait éveil de mon corps. Ma vision, ce sont les yeux intérieurs de mon esprit, et les oreilles intérieures qui l’ont transmise. J’ai déjà bien insisté sur ce point lors de mes précédentes visions : je ne me trouvais absolument pas dans un état de léthargie. Il ne s’agissait pas non plus d’un transport de l’esprit. Je ne transcrivais rien que je n’eusse emprunté, en témoignage d’authenticité, à l’univers des perceptions de l’homme. Exclusivement, j’exposais ce que m’offraient les secrets du ciel. C’est alors que je réentendis la voix, qui, du ciel, m’instruisait. Et elle disait : « Écris ce que je te dis ! »

Hildegarde de Bingen, Le livre des œuvres divines, Prologue pp.1 &2, Spiritualités Vivantes Collections dirigées par Jean Mouttapa et Marc de Smedt, Albin Michel, 1989, Ed. Numérique.

 

*

 

Camille-Ilo_Veyou

Tout dit
Auteur, compositeur, interprète : Camille Dalmais

 

 

 

 

 

 

Tristan Tzara | L’ homme approximatif ( Bijoux et valse )


 

 

 

On a dit que Dada débouchait sur le «néant». C’est mal voir et comprendre Dada en même temps que Tzara : le mouvement et les œuvres établissent le «chaos». Devant un monde dont l’ordre était inacceptable, il fallait dresser les leçons de l’extrême désordre. Cela se fit, par Tzara, de Zurich à Saint-Julien-le-Pauvre.

Ce que Tristan Tzara, venu de Roumanie, avait dans le cœur lors des premières manifestations du cabaret Voltaire, et qu’il conservera jusqu’à la fin sous la tente à oxygène, c’est la volonté d’une écriture capable de ne plus mentir :

nous avons déplacé les notions et confondu leurs vêtements avec leurs noms
aveugles sont les mots qui ne savent retrouver que leur place dès leur naissance
leur rang grammatical dans l’universelle sécurité
bien maigre est le feu que nous crûmes voir couver en eux dans nos poumons
et terne est la lueur prédestinée de ce qu’ils disent…

ces vers qui sont dans L’Homme approximatif soulignent à merveille ce long effort, cette ascèse, ce renfermement de deux années, bref, la vocation, la destination et la signification de ce poème ininterrompu. Il est juste de marquer que ce chef-d’œuvre – si l’on veut à toute force mettre des étiquettes périssables sur des événements qui ne le sont pas – est chef-d’œuvre, manifestement, du surréalisme. Cette affirmation juste est cependant une constatation fort banale. Je m’explique : dans ce tournant qui va de Dada au surréalisme, il n’y a pas, chez Tristan Tzara, rupture ou déchirement. Les mille anecdotes de la petite histoire littéraire (et qui ont leur importance) auraient tendance à nous cacher l’essentiel, qui est que Tzara, obéissant à cette logique supérieure qui n’est plus la logique commune, à cette raison autre qui n’est plus captive des infortunes du rationalisme étroit, poursuit – beaucoup plus solitaire que les documents ne le donnent à penser –, sa propre route. Il vient, hier, de tordre le cou à l’écriture, de la briser comme une canne en cent éclats sur son genou. Il a démontré les impostures du langage, les ridicules du poème, les vanités de l’apparat critique. Voilà qui est fait. La page est enfin blanche, et tellement qu’elle n’est plus une feuille de papier, mais une feuille d’arbre, un arbre, une main, une femme, un oiseau, la nuit. On écrit avec tout sur tout, voici la leçon. C’est alors, et dans ce temps, que Tzara se met à L’Homme approximatif, inventant l’écriture

dans une autre langue que celle dont nous sommes couverts…

 

Hubert Juin, Préface à L’homme approximatif, Poésie/Gallimard, 1968.

 

 

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homme approximatif comme moi comme toi lecteur et comme les autres
amas de chairs bruyantes et d’échos de conscience
complet dans le seul morceau de volonté ton nom
transportable et assimilable poli par les dociles inflexions des femmes
divers incompris selon la volupté des courants interrogateurs
homme approximatif te mouvant dans les à-peu-près du destin
avec un cœur comme valise et une valse en guise de tête
buée sur la froide glace tu t’empêches toi-même de te voir
grand et insignifiant parmi les bijoux de verglas du paysage

Tristan Tzara, L’homme approximatif, Préface d’Hubert Juin, Poésie / Gallimard, 1968, p.21/22.

 

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J’envoie valser
Auteur, compositeur : Isabelle de Truchis de Varennes ( Zazie)
Interprète : Olivia Ruiz

 

 

 

Trois intermèdes de qualité


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I

Fermé pour cause d’extase.

 

 

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II

loic_lantoine-badaboum

Intermède de qualité (II)
Auteur, compositeur, interprète : Loïc Lantoine

 

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III

Mao Tsé-toung a pris
trop de champignons sacrés
De Sibérie à l’automne

 

 

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Colibris | Sabine Huynh & Ferran Savall


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*colibris

 

Comme un colibri
je vole dans tous les sens
sans répit
portée par le souffle
de nouveaux chants

si une langue il me faut choisir
sans demeure je suis.

 

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Aux prémices de l’aube
la foi assourdissante des oiseaux
en l’avenir le prouve

voler sous terre
et creuser les cieux
sans boussole est possible

même sans ailes
sans eux

tant qu’il y aura des fleurs.

Sabine Huynh, Les colibris à reculons , Craies noires de Christine Delbecq , Éditions Voix d’Encre, 2013 , pp. 44 et 46.

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ferran_savall-mireu_el_nostre_mar

Colibri
Auteur, compositeur, interprète, guitare et piano : Ferran Savall

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« Mireu el nostre mar » est un projet où se côtoient ses propres musiques, des oeuvres d’auteurs sud-américains et des chansons traditionnelles. Malgré la grande beauté et l’émotion qui se dégagent des mélodies catalanes anciennes, beaucoup d’entre elles sont restées ancrées dans un passé nostalgique et ont perdu le lien avec les nouvelles générations. C’est pourquoi, afin de les faire redécouvrir, Ferran Savall a voulu les imprégner de l’influence musicale et multiculturelle que nous recevons de notre temps.
La musique de ces chansons et des autres pièces de l’album est baignée de spontanéité, d’improvisation et démontre une volonté de faire de la musique sur peu de paroles, sur des sons, imitant des langues sans mots, en jouant sur les couleurs et les sonorités de la voix.

Pourvu d’une solide formation musicale qui lui permet d’accompagner ses parents, Montserrat Figueras et Jordi Savall, dans le répertoire ancien et baroque le plus exigeant, Ferran Savall a su développer un univers très personnel. Il nous propose aujourd’hui son premier album.

« L’état émotionnel dans lequel on se trouve détermine tout ce qu’on fait dans la vie, particulièrement en musique » avance ce jeune homme né en 1979 à Bâle des amours de deux des plus grands musiciens catalans actuels, grands spécialistes des musiques anciennes, le violiste Jordi Savall et la soprano Montserrat Figueras. Bien sûr, son apprentissage à commencé tôt et sous les meilleurs auspices, Ferran assumant parfaitement être, aussi, un disciple de ses parents. « Sans aucun doute ont-ils conditionné mon apprentissage mais ils m’ont toujours laissé libre. Je n’ai jamais vécu la musique comme une obligation, ce qui a permis qu’elle surgisse sans pression. La musique ancienne a été mon biberon mais il a bien fallu que je m’alimente par la suite avec d’autres musiques ! » Fort de ses expériences personnelles avec différents mentors (Xavier Coll à l’école Luthier pour la guitare, Rolf Lislevand et Xavier Díaz-Latorre pour les instruments anciens, Dolors Aldea et Petter Johansen pour le chant.), Ferran Savall n’en revendique pas moins une approche autodidacte dans sa recherche de la voix naturelle.

Une autonomie qui l’incite, depuis 2001, à se produire aussi bien dans les clubs de jazz de Barcelone qu’avec l’ensemble ZonAzul, combo mixant funk et flamenco fusion. Il a aussi chanté avec Bobby McFerrin, et joué dans le monde entier avec ses parents, lesquels l’avaient aussi invité sur les albums Du temps et de l’instant (avec sa mère et sa soeur Arianna, soprano et harpiste) et Lachrimae Caravaggio, libres variations autour du maître du clair-obscur.

La douceur ? Sans doute l’un des plus beaux atouts de sa musique. De même, Ferran Savall invoque d’abord l’instinct et la simplicité, lorsqu’on l’interroge sur ses choix d’arrangements. « Je me laisse conduire par l’intuition et la spontanéité. J’essaie d’aborder le processus de création en me posant le moins de questions. Je me laisse conduire par la musique. D’instinct, toutes les influences musicales que je peux avoir surgissent, se mélangent à la chanson. »

Si Mireu el nostre mar contient surtout des chants inspirés du folklore catalan, il porte déjà les marques de cette grande ouverture avec un traditionnel hébraïque (Numi Numi), une habanera (La perla), une création sublime et planante (Hora Grave, sur un poème de Rainer Maria Rilke) et une improvisation aussi libre que cosmopolite dans ses influences (Paris). A l’avenir, on peut parier que Ferran Savall poursuivra dans cette veine en mêlant son amour de la langue catalane à des voyages au long cours, réconciliant l’ancien et le contemporain au sein d’une seule et même musique : celle d’un artiste d’une fraîcheur et d’une maturité musicales étourdissantes. « Il est probable, conclut-il, que le prochain CD aura une continuité de valeurs et de sonorités avec Mireu el nostre mar. Mais je ne sais pas, le futur est une surprise, il est toujours en mouvement. »

Livret accompagnant le disque.

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Poésie scientifique | Boris Vian & Alphonse Allais


 

 

 

 

 

La java des bombes atomiques
Auteur : Boris Vian
Compositeur : Alain Goraguer
Interprète : Serge Reggiani

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Il est temps de mettre un terme à la fumisterie absurde qui consiste à faire faire des cours dans les facultés par des messieurs de noir habillés et très ennuyeux. Le journal Le Chat Noir s’est adjoint quelques professeurs distingués qui donneront à cette place une série de leçons attrayantes.

Nous commencerons aujourd’hui un cours de  chimie sur l’air connu de : À la façon de Barbari.

(…)

La nature des corps, leur densité, leur équivalent, leur mode de fabrication, tout ce que l’on doit savoir d’eux en un mot, tout tient dans de plaisants petits couplets faciles à retenir et se chantant sur l’air bien connu de la Faridondaine, la Faridondon.
Commençons, si vous le voulez bien, par l’oxygène :

L’oxygène a pour densité
(On peut en faire l’étude)
1,1056 calculé
Avec exactitude.
Il anime la combustion
La faribondaine, la faridondon
C’est lui qui entretient la vie
Biribi
À la façon de Barbari
Mon ami.

 

Voilà pour la nature de l’oxygène.
Tenez-vous à savoir comment on l’obtient, et avec quelles précautions ? Oh ! mon Dieu, ce n’est pas très compliqué :

On le prépare en calcinant
Le potassique chlorate
Mais il faut chauffer doucement
De peur que ça n’éclate, etc.

Alphone Allais, Poésie scientifique & Chronique scientifique, in Par les bois du Djinn, Poésies complètes, Édition de François Caradec, Poésie/Gallimard, 2005, pp.65/66.

 

 

 

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Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

Erik_Truffaz-The_Thrill_Is_Gone

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Éluard par Barbara

 
 
 
 
 
 

S. et C. Suisse allemande Mai 2019 Printemps blanc

 
 
 
 
 
 

Printemps
Auteur : Paul Éluard
Interprète : Barbara

Printemps

Il y a sur la plage quelques flaques d’eau
Il y a dans les bois des arbres fous d’oiseaux
La neige fond dans la montagne
Les branches des pommiers brillent de tant de fleurs
Que le pâle soleil recule

C’est par un soir d’hiver dans un monde très dur
Que je vis ce printemps près de toi l’innocente
Il n’y a pas de nuit pour nous
Rien de ce qui périt n’a de prise sur toi
Et tu ne veux pas avoir froid

Notre printemps est un printemps qui a raison.

Paul Éluard, Le Phénix in Derniers poèmes d’amour, Préface de Jean-Pierre Siméon, Seghers, Format numérique non pag., 2013.

 
 
 
 

Photographies S.-E. S.

 
 
 
 
 
 

Les boîtes | Jacques Jouet

 
 
 
 
 
 

camélia jordana

Les boîtes
Auteur : Pierre-Dominique Burgaud
Compositeur : Louis Chédid
Interprète : Camélia Jordana

 
 
 

Une petite boîte est un poème à forme fixe de 6 vers comptés 7 7 8 ? 8 7.

Les vers ne riment pas.

Le mot mis en boîte forme le vers 4 et la catégorie grammaticale à laquelle il appartient n’est pas représentée dans les autres vers. Si le mot est un substantif, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont des liponymes S. Si c’est un verbe, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont les liponymes V.

L’ensemble est une seule  phrase.

 

Préparé spécialement

spatialement carroyé

et durable autant que se peut

le papier

je ne suis pas sans être autour

pour y mettre ce qu’on perd.

      *

Je ne sais quoi regarder

comment nommer, reconnaître

tout ce qui pousse et fleurit dans

le jardin

lui-même ignorant aussi

d’ailleurs comment je m’appelle.

Jacques Jouet, Petites boîtes, sonnets minces et autres rigueurs, La Bibliothèque oulipienne n°134, 2004.

 
 
 
 
 
 
 

Une pierre dans une boîte | Βασίλης Αμανατίδης


 

LA PARABOLE DU  S  MANQUANT

Il acheta une pierre dans une boîte. Dessus il y avait écrit Pierre Qui Change De Couleur Dès Que Tu La Regardes. Il courut chez lui la regarder tout entière. Là, il regarda la pierre, la fièvre dans les yeux. Pendant des heures, mais elle ne changeait pas.
Il se dit Je suis aveugle ; ce que j’ai vu jusqu’ici je ne l’ai pas vu. La preuve, cette pierre qui change de couleur dès que tu la regardes. Il dit ces mots, bien humilié, laissa la pierre dans sa boîte et se recroquevilla pour dormir.
(Il se recroquevilla car cela n’a aucun sens d’être éveillé quand on n’influence rien. Même pas l’une de ces pierres ordinaires qui changent de couleur dès qu’on les regarde.)
Et toute la soirée la pierre dans sa boîte.
Et pourtant.
Pendant qu’il dormait, quelque chose remua sous sa peau. Il en sortit une écume vert sombre, puis des milliers de couleurs. Qui poussaient sur lui en douce et fondaient des colonies. Au point qu’il fut couvert d’une épilepsie de couleurs. Mais tout s’effaça sans laisser de traces. D’un seul coup dès le matin.
(Car sur la boîte on avait oublié d’écrire un  S : Pierre Qui Changes De Couleur Dès Que Tu La Regardes.)

Pierre se réveilla donc dans sa couleur naturelle. Il prit la pierre, la regarda, la fièvre dans les yeux. Pendant des heures.
Elle ne changeait pas.

Vassìlis Amanatìdis, Dortoir, Neuf paraboles nocturnes, Traduit par Michel Volkovitch sur son site consacré à la poésie grecque.

andy-warhol-cent-boites-1962
Andy Warhol, Cent boîtes

La boîte en fer blanc
Auteur, compositeur, interprète : Juliette

 


Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche | Nicolas Dieterlé


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La chanson, l’oiseau-mouche perché sur le grand mur du son …

Claude Nougaro

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     les bourgeons d’un vert aigre , durs comme des cailloux, ouvrent peu à peu leurs bras minuscules  Le vent est plein de résonances diffuses et voguantes, comme s’il brassait en lui, pour les distribuer alentour, des mondes sonores qui viennent d’être inventés  Sur les branches des arbres, à une hauteur translucide, se posent des oiseaux qui se font signe  de distance en distance   J’ai voulu être leur interprète, mais ma voix ne parvenait pas à jaillir comme leur chant

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     il faut à la parole poétique un certain flottement pour qu’elle parvienne au plus près de l’innommé  Mes phrases doivent être pareilles à ces oiseaux qui se perchent sur les courants de l’air, et montent et descendent alternativement, en un balancement inquiet et rêveur

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     j’ai supprimé le point final devant chacune de mes phrases pour que rien n’arrête la suspension mouvante, grisée, à la fois funambulesque et précise, de mes mots alignés  Amoureusemment liés, ils forment une lente fumée bleue qui se dissipe et se renouvelle sans cesse

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poésie : puits de silence où luit, tout au fond, l’eau immobile et fériée du Verbe

(…)

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     Alors que nous marchions dans une forêt de hauts arbres entre lesquels ruisselait la lumière du soleil, comme une féerie, a surgi en moi cette phrase : « ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche »

Nicolas Dieterlé, Ici pépie le coeur de l’oiseau-mouche, Arfuyen, 2008, pp.28/29.