Archives de catégorie : CANTOPOÈTES

Roda-Gil par Branduardi | Les taupes

 

 

 

Il y a celles d’Edmond Dune, celles de La Fontaine, celles d’Eric Chevillard. Les Taupes de Günther Eich surtout, Maulwürfe, poèmes en prose, brefs, jouant de paradoxes, qui interrogent le langage: « Je suis écrivain. Cela n’est pas qu’un métier, mais la décision de voir le monde comme langage. Me paraît un véritable langage celui dans lequel le mot et la chose coïncident », dit-il en préambule à ses premières Taupes, en 1968.

On trouve encore la taupe de Guillevic dont le poème « s’invente lui-même, à l’image des rochers, des fleurs, de l’épervier, de la taupe, du poulpe » ( Guillevic, Ce Sauvage, poème, coll. Po&Psy, éditions Erès, 2010, p 16.)

 

Pour finir, il y a cette petite taupe de la foire de l’Est. Angelo Branduardi signe la composition musicale et l’interprétation.  Quant au texte de Roda-Gil, il obéit à la structure dite en randonnée, dans laquelle la chanson procède, ici par accumulation, mais ce peut être également par énumération, remplacement, élimination, de sorte qu’entre les situations initiale et finale s’intercalent rencontres, mots et phrases emboîtés. Par-delà son aspect ludique et léger, À la foire de l’Est symbolise un répertoire  de belle facture, servi par un auteur, compositeur, interprète que l’on regrette de ne plus entendre en France depuis de trop longues années ( il a continué ses tournées à l’étranger, notamment en Allemagne).

Initié à la poésie par la lecture de Sergueï Essenine, il a su préserver sa singularité, empruntant diversement des éléments de style aux trouvères, à la musique ancienne, aux chants archaïques et à la tradition chamanique.

Aux dernières nouvelles, il a décidé de venir rencontrer à nouveau le public français, lui confessant avec élégance : « Je me demandais si vous pouviez m’aimer dans la mesure où je ne vous manquais pas. »

Rappelons le talent protéiforme d’Étienne Roda-Gil : auteur (La Porte marine, Ibertao, Mala Pata), scénariste ( adaptation de L’Idiot de Dostoïevski, pour le cinéaste Andrzej Zulawski, dans un film rebaptisé L’Amour braque en 1985), et bien sûr parolier.

Marqué par la dictature espagnole, Roda-Gil affichait pour seule conduite une inaliénable liberté : « Ni Dieu ni maître, à l’exception du poète andalou Machado.».

En 1989, il est honoré du Grand prix de la chanson de la SACEM.

Sylvie-E. Saliceti

 

À la foire de l’Est
Auteur : Étienne Roda-Gil
Compositeur, interprète : Angelo Branduardi

 

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée
Soudain la chatte mange la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la chienne
Mord la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la trique
Frappe la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la flamme
Brûle la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain l’averse
Ruine la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Soudain la bête
Vient boire l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
Et l’égorgeur frappe
Et tue la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est l’ange de la mort
Qui saigne l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’Est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée
C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

C’est enfin le Seigneur
Qui emporte l’ange
Qui saignait l’égorgeur
Qui tuait la bête
Qui buvait l’averse
Qui ruinait la flamme
Qui brûlait la trique
Qui frappait la chienne
Qui mordait la chatte
Qui mangeait la taupe
Qu’à la foire mon père m’avait achetée

À la foire de l’est pour deux pommes
Une petite taupe mon père m’avait achetée

Étienne Roda-Gil

 

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Sur cette terre | Le Trio Joubran chante Mahmoud Darwich


 

 

Venus des musiques du monde, Samir, Wissam et Adnan, les trois frères Joubran — compositeurs, interprètes, natifs de Nazareth issus d’une longue lignée de luthiers — perpétuent la tradition du oud.

Nawwâr signifie bourgeon, or c’est un long printemps depuis 2002 ; leur réputation n’a cessé de croître — de l’Olympia à Paris au Carnegie Hall de New York, en passant par les Nations Unies.

Ils ont mis en musique Mahmoud Darwich à l’ombre des mots, par un magnifique opus joué sur les scènes du monde.
On a dit que l’Egypte avait Oum Kalthoum, le Liban Fayrouz ; et que la Palestine désormais compte le Trio Joubran.

Prix Ziryab de la virtuosité au Festival International du Luth — sous l’égide de l’UNESCO à Tétouan en 2016.

Par-delà le sol de Palestine, la poésie de Darwich, la musique des frères — aussi bien l’alliage de l’une et l’autre — ouvrent une transcendance vers l’universalité du poème : la terre toujours nous est étroite.

Et cet humble morceau d’Orient — Nawwâr, entêtant.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

SUR CETTE TERRE

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : l’hésitation d’avril, l’odeur du pain à l’aube, les opinions d’une femme sur les hommes, les écrits d’Eschyle, le commencement de l’amour, l’herbe sur une pierre, des mères debout sur un filet de flûte et la peur qu’inspire le soulèvement aux conquérants.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : la fin de septembre, une femme qui sort de la quarantaine, mûre de tous ses abricots, l’heure de soleil en prison, des nuages qui imitent une volée de créatures, les acclamations d’un peuple pour ceux qui montent, souriants, vers leur mort et la peur qu’inspirent les chansons aux tyrans.

Sur cette terre, il y a ce qui mérite vie : Sur cette terre, se tient la maîtresse de la terre, mère des préludes et des épilogues. On l’appelait Palestine. On l’appelle désormais Palestine. Ma Dame, je mérite la vie, car tu es ma Dame.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes, Traduit de l’arabe par Elias Sanbar, Poésie/Gallimard, 2012, p.214.

Nawwâr
Compositeurs, interprètes : Trio Joubran

 

 

La poésie n’est pas ce que l’on imagine | P. & A. Ionatos


 

 

Où l’on parle de vie, de vie comme la pierre unique taillée dans la matière dense de la langue. « C’est la langue que nous parlons, c’est la langue qui nous sculpte », nous dit T. Vinau.

En écho de cette appréhension de la langue comme une architecture intime, voici encore ce chant allégorique, magnifique d’ A. et P. Ionatos, qui hissent la poésie au rang d’initiation : « sauvez-la du renard, vous n’en avez pas d’autre ».

Sylvie-E. Saliceti

Il était poète
E. Lemaire/Angélique Ionatos, 1975
Interprète : Angélique et Photis Ionatos
Album : Il faut que je te dise
 

 

 

 

 

Les sonnets de Joseph Brodsky par Elena Frolova | Un crépuscule matinal

 

 

 

L’ombre d’Hermann Hesse plane sur la génération Eltsine et l’on redécouvre des poètes jadis honnis par le régime. On retrouvera ainsi des poètes connus depuis longtemps en Occident : Joseph Brodsky (1940-1996), déporté dans les années 60, exilé un peu plus tard, avant que l’Occident lui offre la gloire d’un prix Nobel. On put le lire en France dès 1966 et l’on y chercherait d’ailleurs en vain quelque accent contre-révolutionnaire.
La traduction musicale d’Elena nous en restitue toute la puissance sereine, arrachée au temps. On comprend mieux en l’écoutant ce qui pouvait émouvoir les uns et effrayer les autres.

(…)

Le crépuscule d’Elena semble prendre une autre signification, il serait du matin, une aube où l’on fourbit le matériel nécessaire pour la route, où l’on chasse le chagrin avec insolence. On dit souvent des poètes qu’ils cachent leur souffrance sous des apparences légères.
Chez Elena, on pourrait facilement renverser la phrase. Même dans les ballades les plus mélancoliques, un optimisme vigoureux transparaît. La mort rôde, certes, mais elle la repousse au loin comme dans Le Vagabond et Quand passent les nuages, son «vivre» jusqu’à bout de souffle est lancé comme un défi. Chanter la poésie n’est pas seulement une mise en musique — une traduction qui serait déjà un beau cadeau pour nos oreilles occidentales, c’est aussi la poursuite de l’acte créatif intime du poète dans l’espace contemporain. Elena Frolova relit Brodsky, Tsvetaeva, Essenine et poursuit leur oeuvre poétique, certes elle ne lève pas tous les points d’interrogation, mais elle transforme les craintes en espoir.

Camille Rancière, Le crépuscule matinal d’Elena Frolova, Notice accompagnant le disque « Zerkalo », L’empreinte digitale ( Marseille), Direction artistique : Catherine Peillon, 2010.

Elena_Frolova-Zerkalo

Petit sonnet
Auteur : Joseph Brodsky
Compositeur, interprète : Elena Frolova

**
*

СОНЕТИК (И. Бродский)
Маленькая моя, я грущу (а ты в песке скок-поскок).
Как звездочку тебя ищу: разлука как телескоп.
Быть может, с того конца заглянешь (как Левенгук), не разглядишь лица,
но услышишь: стук-стук. Это в медвежьем углу
По воздуху царапаются кусты, и постукивает во тьму
сердце, где проживаешь ты,
помимо жизни в Крыму.

**

*

De nouveau nous vivons au golfe,
et les nuages flottent au-dessus de nous,
et le Vésuve contemporain gronde,
et la poussière retombe sur les ruelles,
et les fenêtres des ruelles tremblent.
Un jour nous-mêmes serons couverts de poussière.

Et cet instant malheureux je voudrais
en tram aller aux faubourgs,
entrer dans ta maison,
et si dans une centaine d’années,
ils viennent déterrer notre ville,
je voudrais qu’ils me trouvent
dans ton étreinte éternelle
couvert de nouvelles cendres.

Сонет

Мы снова проживаем у залива,
и проплывают облака над нами,
и современный тарахтит Везувий,
и оседает пыль по переулкам,
и стекла переулков дребезжат.
Когда-нибудь и нас засыпет пепел.

Так я хотел бы в этот бедный час
приехать на окраину в трамвае,
войти в твой дом,
и если через сотни лет
придет отряд раскапывать наш город,
то я хотел бы, чтоб меня нашли
оставшимся навек в твоих объятьях,
засыпанного новою золой.

Joseph Brodsky, Sonnet, Traduction : Azamat Rhakimov .

 

 

 

 

Lionel Bourg | Un oiseleur, Charles Morice (extraits)


 

 

 

 

Petit livre, grand texte coulant au long cours du plaisir évident de l’écriture, à la plume néanmoins justement acérée — justesse puis justice presque homonymes, rendues à Charles Morice et au-delà à tous les merles moqueurs, par l’initiative d’un  oiseleur contemporain :  la faute à Lionel Bourg !

S.-E. S.

**

*

Il se pensa ailleurs.
Du côté des îles enchantées. De l’océan Pacifique et des tableaux brossés à Tahiti par Gauguin. Des femmes nues sur la grève quand, mis à part le «soleil et ses chiens de flammes, tout dort». De chambres aux rideaux lourds. De paradis perdus ou, il y songeait à Paris, à Bruxelles, des méandres de son «invincible jeunesse», les Indes obscures de Jules Verne ne l’attirant probablement qu’à l’occasion d’une lecture désinvolte ou parce qu’un oiseau, un bel oiseau de neige, y déployait ses ailes.
Saluant Whistler et Constantin Meunier, Pissarro, Fantin-Latour ou Cézanne, ne dissimulant pas son faible à l’égard du Pascal qui, la phrase s’embrase à le relire, avait toisé «la sensualité dévorante [se dressant] à l’horizon crépusculaire, née de la raison épuisée d’avoir régné seule et du corps révolté d’avoir été oublié si longtemps», Charles Morice, d’emblée, sut reconnaître le génie de Camille Claudel et, l’un des premiers, regarder les toiles de Pablo Picasso. Qu’à cela ne tienne ! La vie n’est pas accommodante. Démuni, les poches vides, réduit aux expédients d’articles des tinés à des revues indignes de son talent, il fréquenta d’assez près l’indigence, coucha dans des mansardes ou d’inconfortables meublés, s’employant au détriment de sa propre gloriole à réhabiliter avec passion, assure Paul Delsemme, des artistes méconnus, voire villipendés, qu’ils soient du jour ou de la veille. Donné pour mort par le «Supplément du Nouveau Larousse» en 1905, quatorze années avant sa disparition, il rédigea, sourire en coin, une ballade que n’aurait pas dédaignée Jules Laforgue et qui, débutant par une strophe mutine :

J’en suis le dernier informé
Lisant peu les dictionnaires.
Mais ça y est ! C’est imprimé !
– Où ? Comment ? D’un coup de tonnerre ?
En cinq sec ? Valétudinaire ?
Larousse, homme au style succinct,
Me fait sans phrase mon affaire :
Je suis mort en 1905.

s’achevait sur un envoi non moins malicieux à ses créanciers :

 

Princes grincheux ou débonnaires,
Je délègue à mon assassin
Mes dettes : qu’il vous rémunère !
Je suis mort en 1905.

Hanté par un sentiment d’orgueilleuse solitude (…)

*

On comprend mieux le lien indéfectible qui l’unit à cet autre enfant, ce sale gosse aussi pitoyable qu’odieux, et bouffon, alcoolique, gavé de substances morbides, qu’aura été jusqu’à déchoir son ami Paul Verlaine. Indulgent vis-à-vis de ses frasques, multipliant éloges et préfaces, publiant ses oeuvres complètes, l’encourageant, l’aidant, lui signalant certains troubadours susceptibles d’intégrer les rangs des maudits, il le protégea de ses ennemis au besoin, de sorte qu’il m’arrive de me demander, puisque ce clochard, même veule, même ingrat (…)
«Sans puissance sociale, souligne Louis Lefebvre, absurdement indépendant, il était incapable des bassesses nécessaires — son orgueil se fût révolté à défaut même de sa conscience — : incapable des vilenies quotidiennes, des intrigues dégradantes. Il se redressait de toute sa hauteur devant toute vulgarité ; incapable, aussi, des habiletés permises, et négligent jusqu’à l’extrême : conduit par Alidor Delzant chez Brunetière, celui-ci l’accueille : Je vous attendais, M. Morice. Le poète parle admirablement, laisse Brunetière ébloui ; mais il ne reparut pas à La Revue des Deux Mondes. Ce trait scandalisera plus d’un de mes confrères. Il marque, en effet, une liberté d’esprit fâcheuse pour l’édification d’une carrière. Morice ne savait pas soumettre sa pensée, sauf à la puissance intérieure.

*

(…) comment ne pas y déchiffrer l’immuable réponse à l’angoisse qui taraude les voleurs de flambeaux : Dieu comble l’abîme que fore au secret de soi l’effroi de la liberté.

*

Le Même de la rue de la Paix , l’adulte qui tirait le diable par la queue, l’époux transi, le rêveur pour qui

[…] midi brûle
Sur la mer dont l’eau lasse et lente avec langueur ondule

ne se berce plus d’illusions : la farce, la tragédie se répète. Oiseleur parmi les montreurs d’ours, les charmeurs de serpents et les prestidigitateurs, la moindre honnêteté, la moindre politesse et, rétrospective, une façon de justice, veulent désormais qu’on lui fasse place : il n’est pas de ceux qui, sous prétexte de consécration, d’opportunisme ou de compte en banque, se parèrent des plumes du paon, ravis de mettre en cage afin de leur crever les yeux de gentils rossignols et des merles moqueurs.

Lionel Bourg, Un oiseleur, Charles Morice, Éditions le Réalgar, 2018, pp. 13-16, 19-21, 31-33.

*

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Âme te souvient-il
Auteur : Paul Verlaine
Compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

 

Brassens et Jaroussky chantent Verlaine | Colombine


 

 

Colombine
Auteur : Verlaine
Compositeur, interprète : G. Brassens

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Léandre le sot,
Pierrot qui d’un saut
De puce
Franchit le buisson,
Cassandre sous son
Capuce,

Arlequin aussi,
Cet aigrefin si
Fantasque,
Aux costumes fous,
Les yeux luisant sous
Son masque,

Do, mi, sol, mi, fa,
Tout ce monde va,
Rit, chante
Et danse devant
Une frêle enfant
Méchante

Dont les yeux pervers
Comme les yeux verts
Des chattes
Gardent ses appâts
Et disent :
« A bas
Les pattes ! »

L’implacable enfant,
Preste et relevant
Ses jupes,
La rose au chapeau,
Conduit son troupeau
De dupes

Paul Verlaine, Poèmes saturniens, suivi de Fêtes galantes, Editions Librio, 1995, p.91.

 

 

Exceptionnelle mise en musique de Verlaine par Brassens : le temps fort du texte, avec exactitude tombe sur le temps fort musical. Cette précision avait des allures de défi; témoin la jonglerie avec le texte original des Fêtes Galantes, puisque l’avant-dernière strophe de Colombine a été supprimée dans la version chantée.

Ci-dessous le paragraphe manquant dont on réalise aisément en le fredonnant qu’il s’adapte mal à la mélodie, avec la menace d’un double désastre !

-Eux ils vont toujours !-
Fatidique cours
Des astres,
Oh ! dis-moi vers quels
Mornes ou cruels
Désastres

Enfin, pour comparaison,  en regard de la version initiale chantée par Brassens, je publie une adaptation récente de Philippe Jaroussky, fidèle à la plus pure tradition des mélodies françaises.

Sylvie-E. Saliceti

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Colombine
Auteur : Verlaine
Interprète : Philippe Jaroussky

 

 

 

Les tangos écrits par Borges : l’énergie et le temps du mythe | Alguien le dice al tango en deux versions


 

 

 

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla

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Fidèle aux enseignements de son père, quant à l’impossibilité de se souvenir et de conserver intacte dans la mémoire la réalité telle qu’elle a été vécue la première fois, Borges n’a plus cru dans l’histoire. L’histoire n’existe pas, elle est la distorsion des faits qui se sont succédé au travers d’innombrables générations qui l’ont racontée. Et lui, poète, grâce au mot inspiré par la muse, au mot sacralisé, entreprend l’impossible : la modification du passé.

Dans Fundación Mítica de Buenos Aires (Cuaderno San Martín, 1929), il écrit : « Les hommes partagèrent un passé illusoire ». C’est ce qui permet à Borges de situer, malgré la réalité de l’Histoire, le fondement de Buenos Aires dans son propre quartier, Palermo. Il récupère ce passé, grâce à sa mémoire, pour le modifier selon son plaisir et son désir ; il brise ainsi la trame de l’« histoire fallacieuse » et tente de récupérer la vision première et archétypale, celle du mythe.

Basée sur le mythe, elle peuplera alors sa ville de compadritos qui doivent des vies mais ne sont pas des crapules. Ces hommes des faubourgs décrits et chantés par Borges forment une frise très particulière. Ils sont courageux et respectent toujours les codes de cette société dans laquelle le destin les a fait naître. Hommes hargneux ayant peur de la tendresse et des sentiments, ils se laissent retenir par la musique du tango, ce « reptile de lupanar », comme l’appelait Lugones.

Dans les souvenirs de Borges traîne la nostalgie des tangos d’Arolas et de Greco qu’enfant il avait vu dansés sur les trottoirs. Ce sont ces tangos qu’il aimera toute sa vie, préférence à laquelle s’ajoute celle des milongas, pour leur rythme ironiquement joyeux.

Borges a écrit des tangos et des milongas pour le plaisir de ses lecteurs. Il les a écrits pour conjurer cette image de vengeance, d’abandon et de larmes afférente au tango, en transformant ses personnages en «hommes de loi».

Maria Kodama, Livret accompagnant le disque ( Silvana Deluigi ).

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Jorge Luis Borges ( 1899 Buenos Aires – 1986 Genève)

 

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Alguien le dice al tango

Tango que he visto bailar
contra un ocaso amarillo
por quienes eran capaces
de otro baile, el del cuchillo.
Tango de aquel Maldonado
con menos agua que barro,
tango silbado al pasar
desde el pescante del carro.
Despreocupado y zafado,
siempre mirabas de frente.
Tango que fuiste la dicha
de ser hombre y ser valiente.
Tango que fuiste feliz,
como yo también lo he sido,
según me cuenta el recuerdo;
el recuerdo fue el olvido.
Desde ese ayer, ¡cuántas cosas
a los dos nos han pasado!
Las partidas y el pesar
de amar y no ser amado.
Yo habré muerto y seguirás
orillando nuestra vida.
Buenos Aires no te olvida,
tango que fuiste y serás.

Jorge Luis Borges

 

*

Alguien le dice al tango
Auteur : Jorge Luis Borges
Compositeur : Astor Piazzolla
Interprète : Silvana Deluigi

 

 

 

 

Baudelaire le musicien | La musique par Léo Ferré et The Mogee’s


 

 

 

La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : Léo Ferré
Direction : Jean-Michel Defaye
Distinctions : Le Choix de France Musique (décembre 2013)

 

 

Mais rien ne dit mieux l’amour pour la musique de Baudelaire que son poème « La Musique », d’abord appelé « Beethoven », où il développe les conceptions déjà exposées dans sa lettre du 17 février 1860 adressée à Richard Wagner : « J’ai éprouvé souvent un sentiment d’une nature assez bizarre, c’est l’orgueil et la jouissance de comprendre, de me laisser pénétrer, envahir, volupté vraiment sensuelle et qui ressemble à celle de monter dans l’air ou de rouler sur la mer. »

LXIX
LA MUSIQUE

La musique souvent me prend comme une mer !
Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume
ou dans un vaste éther,
Je mets à la voile ;
La poitrine en avant et les poumons gonflés
Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
Que ma nuit me voile ;
Je sens vibrer en moi toutes les passions
D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions
Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autres fois,
calme plat, grand miroir
De mon désespoir !

Charles Baudelaire

(…)

Les musiciens et Baudelaire

Baudelaire disait dans son introduction du Spleen de Paris rêver d’exprimer « les mouvements lyriques de l’âme », les « ondulations de la rêverie », les «soubresauts de la conscience. » Fidèle à son voeu, nous présentons trois disques qui réunissent pour la première fois les musiciens que Baudelaire a entendus et qui l’ont inspiré, ceux qui l’ont mis en musique, enfin ceux, qui jusqu’à nos jours, perpétuent sa poésie, grâce à la chanson classique ou pop’, art contemporain par excellence qui ne pouvait qu’intéresser celui qui a théorisé la modernité. Baudelaire permet une traversée musicale qui débute avec Beethoven, pour aboutir à Serge Gainsbourg et sa lignée, avec comme point d’orgue Wagner et la tradition directement héritée de lui, ou qui l’a combattu.
Le premier disque s’ouvre avec Beethoven qui, tel Baudelaire, a inauguré l’aventure de l’homme intérieur au moyen de son art. Ses sonates forment « le Nouveau testament de la musique », selon la formule consacrée. La présence de Liszt marque autant l’héritage de Beethoven que l’annonce de la révolution musicale que son gendre, Richard Wagner, va introduire.
Baudelaire a connu Liszt à Paris grâce à Wagner, qui a été sa révélation suprême, au même titre que Poe, ce qui ne l’a pas empêché d’aimer aussi Weber et de le placer dans son poème « Les phares », où il rend hommage à tous les génies qu’il aime – Rubens, Vinci, Rembrandt, Michel-Ange, Puget, Watteau, Goya –, Weber étant le seul musicien cité, que Baudelaire rapproche de Delacroix, son maître :

Delacroix, lac de sang hanté de mauvais anges ;
Ombragé par un bois de sapins toujours vert,
Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges
Passent, comme un soupir étouffé de Weber.

De fait, le premier musicien à proposer une interprétation musicale de Baudelaire lui-même est Henri Duparc, qui a génialement ajointé l’esprit de Baudelaire, alors décédé depuis trois ans, et celui de Wagner. Sa première oeuvre date de 1870, soit la même année que celle où Chabrier adapte également « L’Invitation au voyage ». Dès lors, toute la mélodie française – soit plus d’une vingtaine de compositeurs, pour plus de cinquante mélodies – va s’approprier Baudelaire : Fauré, Debussy, Caplet, et Dutilleux qui porte une tradition qui remonte en droite ligne à celui pour qui la musique « creuse le ciel ». Notable exception, Alban Berg, qui ne pouvait qu’être sensible à l’art novateur du poète.

Au lendemain de la guerre, Baudelaire a été repris par la chanson, en particulier par Léo Ferré, qui a mis les poètes en musique, de manière à les rendre populaires, cependant qu’il a proposé des alternatives suggestives, prouvant que Baudelaire pouvait se loger dans toutes les musiques. Une leçon reprise par Serge Gainsbourg, souvent si proche des Fleurs du Mal, mais aussi des interprètes aussi talentueux qu’Yves Montand ou Catherine Sauvage, ou, plus récemment, Juliette Noureddine et Mylène Farmer.
Pour avoir célébré la modernité, Baudelaire en définitive reste plus que jamais notre prochain.

Stéphane Barsacq, Livret accompagnant le disque.

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La musique
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur, interprète : The Mogee’s

 

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage par Cristina Branco ( 2/ 2)


 

 

IDEALIST

Résumer treize disques est une tâche ingrate pour qui tient le chant, la scène, la vie pour un vertige.
Évaluer dix-sept ans de travail est une tâche difficile, du passé il ne me reste que des bribes, des moments, des périodes d’apprentissage, un certain nombre de joies, d’innombrables souvenirs, la gratitude envers ceux qui ont hissé mon nom, un immense amour et respect pour ceux qui m’ont attendue patiemment.
Jamais je ne reviendrais en arrière, et je l’avoue sans pudeur sachant combien il fut difficile de tout réécouter et de percevoir dans la limpidité des années ce que la vie m’a donné et volé dans un même mouvement. J’aime ce parcours, et surtout ma véhémence à ne pas ajouter une virgule à mon projet de vie.
Les musiques qui défilent ici sont des portraits de l’époque que je vivais alors et de mon état d’âme. Ce que j’ai voulu chanter (ce qui a toujours été une position respectée), mené et tissé avec un fragile fil de soie par des hommes et quelques femmes qui me comprennent, a été (est) mon histoire et j’en aurai encore plus à raconter.

Cristina Branco, Livret accompagnant le disque.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : João Paulo Esteves da Silva
Interprète : Cristina Branco

 

 

 

Baudelaire | L’invitation au voyage (1/2 )


 

 

LIII

L’invitation au voyage
Mon enfant, ma soeur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble !
Aimer à loisir,
Aimer et mourir
Au pays qui te ressemble !
Les soleils mouillés
De ces ciels brouillés
Pour mon esprit ont les charmes
Si mystérieux
De tes traîtres yeux,
Brillant à travers leurs larmes.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Des meubles luisants,
Polis par les ans,
Décoreraient notre chambre;
Les plus rares fleurs
Mêlant leurs odeurs
Aux vagues senteurs de l’ambre,
Les riches plafonds,
Les miroirs profonds,
La splendeur orientale,
Tout y parlerait
À l’âme en secret
Sa douce langue natale.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Vois sur ces canaux
Dormir ces vaisseaux
Dont l’humeur est vagabonde;
C’est pour assouvir
Ton moindre désir
Qu’ils viennent du bout du monde.
— Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
Luxe, calme et volupté.

Charles Baudelaire, Oeuvre poétique complète, Les Fleurs du Mal, Illustrations de Félicien Rops, Les Fleurs du Mal, Jean de Bonnot Éditeur, 1973, pp.90/91.

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L’invitation au voyage
Auteur : Charles Baudelaire
Compositeur : Henri Duparc
Interprète : Daphné

 

 

 

 

 

Franck Venaille | Ostende


 

 

Je porte en moi une très étrange nostalgie de cet avant-monde que je retrouve parfois (pas à chaque fois) dans la solitude de la plage d’Ostende au petit jour, quand la lumière s’étale, par glissements progressifs entre vie et mort, dirait-on. Je ne suis pas ce démiurge qui fais des signes aux éléments, les convoque et leur demande de lui rendre des comptes. Et pourtant, d’une certaine manière, je fais appel à des forces souterraines, voire intimes, pour écrire. C’est l’écriture qui sert de relais entre le monde concret (eau-ciel-vent-feu) et moi. Tout vient d’elle. Tout aboutit à elle. Au fond je suis nostalgique de cette chaude matière vivante (parfois inanimée) qui nous ramène aux origines. Avant l’écriture. Avant ce monde-ci. Quand la justice était rendue par le Tribunal des chevaux qui conseillait à l’écrivain plaidant de conserver la part sauvage demeurant en lui. Ecrire n’est pas se montrer raisonnable, plier devant l’autorité du style, se protéger de ses propres humeurs. En un mot je ne suis pas pour le respect (de la langue, de la prosodie, de la narration, du descriptif et de la sage psychologie). Je suis de l’écriture. Dans l’écriture. C’est mon seul bien. Ecrire m’a fait. Ecrire m’accompagnera jusqu’à la fin. Ecrire coordonne ma vie. Dans Caballero Hotel comme dans Deux, j’ai parlé femme, pour les femmes, en femme. Je revendique tous les droits. J’ai ce besoin de tout ramener à moi pour le subtiliser à la grande dévoreuse, de me servir de tous les matériaux (ah les nobles et pas les nobles). C’est peut-être ainsi qu’est né ce mouvement mental qui m’a conduit à découvrir l’animalité sans pour autant chercher à la copier. Je suis devenu cheval flamand. J’ai participé à la bataille des Éperons d’or, contre les chevaliers français pleins de morgue. Mais est-ce bien le rôle de l’écriture de restituer en la mimant l’agitation historique, les combats, les amours, les faims? Non, c’est insuffisant et j’en attends autre chose. Notamment qu’elle prenne ses distances avec les matériaux que lui fournit le réel, afin de le contourner, le modifier, le déconstruire et le déstructurer. J’ai évoqué autrefois la mémoire utérine, c’est-à-dire ce temps de la prise en charge du monde par le langage, les mots et l’écriture. La poésie naît de ce qui, sans elle, demeurerait à jamais sans nom. Elle part du néant de la langue, du vide, du blanc, pour -les transformant- devenir ce signe, ce chant, sans lesquels toute vie est impossible. Je le sais désormais : un poème est, autant qu’il le veut, relevé topographique, témoignage, déclaration sur l’honneur, clin d’oeil ou hymne amoureux.

Franck Venaille, C’est nous les Modernes, Poésie/Flammarion, 2010, pp 7/8

 

Comme à Ostende
Auteur : Jean-Roger Caussimon
Compositeur : Léo Ferré

Interprète : Arno

 

 

 

Claire Elzière chante Leprest | Marabout tabou (Bout-à-bout)

 

 

 

 

 

 

 


Allain Leprest (Album d’inédits posthumes)
Musique : Dominique Cravic

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« Mets des mots inutiles ou chauds comme l’ardoise, mets-les contre les tuiles, fais des mots qui se croisent » : quand écrire prend des allures de collages, de ces «marqueteries mal jointes» qu’évoque Montaigne, miscellanées modernes et autres poétiques du fragment qui assemblent les bois à visée de charpente ― arbalétriers, entraits et poinçons ― couverte de voliges .

Ce sont là des variétés — toutes ces brindilles et silves de Servius, entendre des Variétés valéryennes avant l’heure, « la silua, est d’abord une forêt composée d’essences diverses qui, par opposition au nemus, bois sacré et bien ordonné, connote le désordre et surtout la variété. »

Son père était charpentier, Allain Leprest confiait avoir appris à écrire exactement ainsi : en regardant l’homme de la maison relier les bouts de quelque chose ; fasciné, il observait le maître d’oeuvre assembler des heures durant les pannes, les chevrons, les fermes. L’enfant comme une abeille tournait autour de lui, flânait dans l’atelier, respirait les odeurs de bois tendre, de bois dur, caressait le châtaignier l’orme le sapin blanc qui fait le papier.

Autre élément autobiographique authentique dans la chanson titrée « Marabout tabou ( bout-à-bout) » : « je fus avant mon âge / je fus lointainement / sur mon échafaudage un peintre en bâtiment / on y apprend l’essentiel et de curieux mélanges / de bitume et de ciel / de nuages et de fange. » Pêle-mêle, les simples  aveux de soi se suivent, ils s’enchaînent à une autre idée apparue, vite advenue comme pour rompre l’apparente légèreté et rappeler notre part infime autant qu’universelle au milieu du monde : il faudrait bien qu’écrire soit le métier de tous, un jour comme mourir ; la mort serait plus douce.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

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le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

**

*

Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

*

Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

Nâzim Hikmet | Adaptations cantologiques comparées ( 1 Bernard Lavilliers )


 

 

 

LA PLUS DRÔLE DES CRÉATURES

Comme le scorpion, mon frère,
Tu es comme le scorpion
Dans une nuit d’épouvante.
Comme le moineau, mon frère,
Tu es comme le moineau
dans tes menues inquiétudes.
Comme la moule, mon frère,
tu es comme la moule
enfermée et tranquille.
Tu es terrible, mon frère,
comme la bouche d’un volcan éteint.
Et tu n’es pas un, hélas, tu n’es pas cinq,
tu es des millions.
Tu es comme le mouton, mon frère,
quand le bourreau habillé de ta peau
quand le bourreau lève son bâton
tu te hâtes de rentrer dans le troupeau
et tu vas à l’abattoir en courant, presque fier.
Tu es la plus drôle des créatures, en somme,
Plus drôle que le poisson
qui vit dans la mer sans savoir la mer
Et s’il y a tant de misère sur terre
c’est grâce à toi, mon frère,
Si nous sommes affamés, épuisés,
Si nous sommes écorchés jusqu’au sang,
Pressés comme la grappe pour donner notre vin.
Irai-je jusqu’à dire que c’est de ta faute, non
Mais tu y es pour beaucoup, mon frère.

 

1948.

Nazim Hikmet, C’est un dur métier que l’exil, Anthologie établie et présentée par Charles Dobzynski, Traductions diverses, Le temps des cerises, 2014, p.61.

La plus drôle des créatures
Auteur : Nazim Hikmet
Compositeurs : Bernard Lavilliers, Romain Humeau
Interprète : Bernard Lavilliers

 

 

 

Léo Ferré par M. Dahan et Giovanni Mirabassi | Les poètes


 

 

 

 

Les poètes
Auteur : Léo Ferré
Interprète : Mélanie Dahan
Piano : Giovanni Mirabassi

*

LES POÈTES

Ce sont de drôles de types qui vivent de leur plume
Ou qui ne vivent pas c’est selon la saison
Ce sont de drôles de types qui traversent la brume
Avec des pas d’oiseaux sous l’aile des chansons

Leur âme est en carafe sous les ponts de la Seine
Les sous dans les bouquins qu’ils n’ont jamais vendus
Leur femme est quelque part au bout d’une rengaine
Qui nous parle d’amour et de fruit défendu

Ils mettent des couleurs sur le gris des pavés
Quand ils marchent dessus ils se croient sur la mer
Ils mettent des rubans autour de l’alphabet
Et sortent dans la rue leurs mots pour prendre l’air

Ils ont des chiens parfois compagnons de misère
Et qui lèchent leurs mains de plume et d’amitié
Avec dans le museau la fidèle lumière
Qui les conduit vers les pays d’absurdité

Ce sont des drôles de types qui regardent les fleurs
Et qui voient dans leurs plis des sourires de femme
Ce sont de drôles de types qui chantent le malheur
Sur les pianos du cœur et les violons de l’âme

Leurs bras tout déplumés se souviennent des ailes
Que la littérature accrochera plus tard
À leur spectre gelé au-dessus des poubelles
Où remourront leurs vers comme un effet de l’Art

Ils marchent dans l’azur la tête dans les villes
Et savent s’arrêter pour bénir les chevaux
Ils marchent dans l’horreur la tête dans des îles
Où n’abordent jamais les âmes des bourreaux

Ils ont des paradis que l’on dit d’artifice
Et l’on met en prison leurs quatrains de dix sous
Comme si l’on mettait aux fers un édifice
Sous prétexte que les bourgeois sont dans l’égout

 

 

Les poètes
Auteur, compositeur, interprète : Léo Ferré

 

 

 

Michel Deguy par Rodolphe Burger | Rien ni personne


 

 

TU NE TUERAS POINT

en mémoire de Léo Ferré le 14 juillet 2003

Tu ne tueras point
Ni tes camarades de classe, ni tes profs
Ni les voisins tu ne tueras point ni
À Srebrenica ni à Tel-Aviv ni à Jenine
Ni parce que Dieu t’attend en buvant sous la treille
Ni pour ta patrie ni pour tes idées
Tu ne tueras point
— « point » veut dire
Tu ne tueras pas du tout
Tu ne tueras pas le préfet Érignac
Sous aucun prétexte pas même celui de la gloire oubliée
de Paoli
Ni parce que Dieu t’a donné le lopin
Au lendemain de la Genèse
Ni parce que Mahomet et son âne
Ont quitté la terrasse sous les ailes de l’ange
Tu ne tueras pas pour le tiroir-caisse de la boulangère
Ni pour le chant de ton accélération à 3 grammes 5 d’alcool
Ni pour la plage des souteneurs retirés sous les tropiques
Tu ne tueras ni pour jouir
Ni pour te venger
Ni parce que «tu le vaux bien»
Comme te le serine L’Oréal

Avec tes 300 000 ans tu n’as plus l’âge
De faire le malin
Ni parce que les odeurs du voisin traversent le palier
Ou que le dieu d’en face a une trompe ;
Tu ne tueras pas
Non parce que ce fut écrit sur la pierre
Mais parce que tu te le dis à toi-même
Soudain en plein cœur
Et qu’on te le dit : c’est mieux de ne pas tuer,
Crois-nous
(…)
Michel Deguy, Comme si comme ça, , Poèmes 1980/-2007, Poésie/Gallimard, 2012.

 

 

Rien ni personne
Auteurs : Michel Deguy / Rodolphe Burger
Compositeur : Christophe Calpini
Interprète: Rodolphe Burger

 

 

 

 

Jean-Claude Izzo par Gianmaria Testa | Plage du Prophète


 

 

 

 

Plage du Prophète
Auteur : Jean-Claude Izzo
Compositeur, interprète : Gianmaria Testa

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Plage du Prophète

Plage du Prophète, à Marseille
ils se sont arrêtés.

D’abord la fille aux yeux gris verts
des mers du Nord
et au sourire mûri sur les berges du Nil
L’ami ensuite
le poète des Hauts Pays
attentif aux murmures des passeurs
sur les sentiers arides des exils
Le plus âgé enfin
homme aux semelles de vent
tantôt Afghan, tantôt Mongol
porté par des mondes d’hier entrevus

Plage du Prophète
ils ont porté leurs pas
vers le soleil couchant

Une vague est venue lécher leurs pieds
Bénédiction du Prophète
Prophète anonyme
de ceux qui croient
aux vérités de la beauté.

Plage du Prophète
Du Prophète

Jean-Claude Izzo
7 janvier 2000

 

 

L’insurrection poétique | Vladimir Maïakovski & Sergueï Essenine

 


 

 

À Sergueï Essenine

La tâche est grande
on y suffit à peine.
Il faut d’abord
refaire la vie,
une fois refaite
on pourra la chanter.
Notre temps, pour la plume,
n’est pas très facile

 

Vladimir Maïakovski, Extrait de « À Sergueï Essenine » (1926), Écoutez si on allume les étoiles, traduit du russe par Francis Combes et Simone Pirez, Le Temps des Cerises, Pantin, 2005 in L’insurrection poétique, Manifeste pour vivre ici, Éditions Bruno Doucey, 2015, p.18.

 

 

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Interprète : Elena Frolova
Traduction française : Vladimir Naoumov
Direction de production : Catherine Peillon

 


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LE SOLEIL S’EST ETEINT

Le soleil s’est éteint. Dans les champs
Le pipeau du berger chante.
Fronts soudés, le troupeau
Ecoute cette chanson du pipeau.
Emporte l’écho rapide
Les pensées des bêtes hébétées
Vers l’Atlantide
Des verts prés.
Cette chanson est pour toi, ô ma Patrie,
J’aime tes jours et tes nuits.

Sergueï Essenine

*

 

L’insurrection poétique… L’anthologie (…) pour la 17ème édition du Printemps des Poètes se veut un manifeste : « manifeste pour vivre ici », selon l’expression d’Éluard, manifeste en faveur d’une vie intense et insoumise, celle que réclament les poètes, ces voleurs de feu.

Avec les contributions de Maram al-Masri, Peter Bakowski, Tahar Ben Jelloun, Claude Ber, Luc Bérimont, Laurence Bouvet, Hélène Cadou, Jean Joubert, Jean Malrieu, Yannis Ritsos, Sylvie-E. Saliceti, Fabio Scotto, Frédéric Jacques Temple …

 

 

Les boîtes | Jacques Jouet

 
 
 
 
 
 

camélia jordana

Les boîtes
Auteur : Pierre-Dominique Burgaud
Compositeur : Louis Chédid
Interprète : Camélia Jordana

 
 
 

Une petite boîte est un poème à forme fixe de 6 vers comptés 7 7 8 ? 8 7.

Les vers ne riment pas.

Le mot mis en boîte forme le vers 4 et la catégorie grammaticale à laquelle il appartient n’est pas représentée dans les autres vers. Si le mot est un substantif, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont des liponymes S. Si c’est un verbe, les vers 1, 2, 3, 5 et 6 sont les liponymes V.

L’ensemble est une seule  phrase.

 

Préparé spécialement

spatialement carroyé

et durable autant que se peut

le papier

je ne suis pas sans être autour

pour y mettre ce qu’on perd.

      *

Je ne sais quoi regarder

comment nommer, reconnaître

tout ce qui pousse et fleurit dans

le jardin

lui-même ignorant aussi

d’ailleurs comment je m’appelle.

Jacques Jouet, Petites boîtes, sonnets minces et autres rigueurs, La Bibliothèque oulipienne n°134, 2004.