Archives de catégorie : CANTOPOÈME ET POÈME EN DIALOGUE

Louves | Isabelle Duval et Barbara

 

 

 

Femmes-rapaillees

 

 

La louve ( extraits)

Au commencement était la louve
et l’esprit de la louve était en moi
et la louve était moi

Elle était au commencement avec ses fourrures
ses frémissements ses secrets

Par elle tout était fier
et j’aimais la lueur de ses yeux dans mes yeux
J’étais dans l’ensemencement de mon âge

Les ténèbres s’élevaient au fond de ma caverne
et les ténèbres me redoutaient

Il y eut un soir il y eut un seuil

Je voyais au loin palpiter les feuillages
sous le souffle prodigieux des bêtes

J’étais dans le début de mon allure

J’avançais au rythme de la chair
et la chair était en moi
et la chair était moi

(…)

L’air avait des lèvres sauvages

Est-ce la louve qui inventait le chemin
est-ce moi

Il y eut un soir il y eut un sillage

Celle qui venait derrière moi passait devant moi
car avant moi elle était
volonté de chair volonté de femme
née du sang née de la mémoire

La louve était en moi
et la louve était moi

 

Isabelle Duval, La louve, Femmes rapaillées, sous la direction d’Isabelle Duval et Ouanessa Younsi, Éditions Mémoire d’encrier, 2016, Ed. num. non pag.

 

Barbara-La_Louve

La louve
Auteur, compositeur, interprète : Barbara

 

 

 

 

 

 

 

Hawad | Tamajaght

 

 

 

TAMAJAGHT

Elle garde ses chèvres
sur les dunes lissées par le vent
Elle a laissé sa tente
au creux de la falaise
où rôdent hyènes, renards, charognards
sous le vélum des étoiles cieux
ternis par la fumée des usines
qui déchiquettent les entrailles de la terre
Son bébé incrusté sur le dos
grain de beauté
peau tannée par le soleil
ocre visage ridé
par les rêves suspendus
le sursaut des cauchemars
elle est assoiffée
maigre, grande, cou élancé
antilope
Elle porte un collier de croix
géométries où le cosmos est réduit
en bulles de lumière
Elle est sauvage
prête à s’effaroucher
comme l’autruche chatouillée
par une araignée
Ses yeux sont aigus
comme ceux d’un fennec
qui sort de son trou au crépuscule
Ses mains sillonnées de veines
bleuies par la famine angoisse

Elle tresse une natte en feuilles de palmes
pour son mari qui a conduit la caravane
hors des frontières
agenouillé par les chaînes des prisons
et le brasier des tortures

ou pour son frère en exil
errant d’une étoile à une autre
pour éviter le manteau étroit des cités
et leurs cellules d’asile

Non
Natte trame
qui raccommode le tissage des mythes
Espoir qui détresse les douleurs
Gestes qui tisonnent la lueur des souvenirs
pour démêler les nœuds coulants
d’une vie étranglée entre sa couche et ses puits

Soigne les ailes brisées du souffle en vol
entre son gîte et sa destinée liberté
mélodie qui tranche enficelages et entraves
Ô mouvement de l’archet
Aiguise les lames de l’aurore
et fends la grimace des serres machines
qui troussent les jupons de la nuit
où se love le sommeil
des enfants touaregs

Hawad, Furigraphie, Poésies 1985/2015, Traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, Préface d’Hélène Claudot-Hawad, Poésie/Gallimard, 2017, pp.29/30/31.

Fly shadow fly
Dhafer Youssef

 

 

 

 

Zéno Bianu et Dylan | Just like a woman en trois versions

Just like a woman
Auteur, compositeur, interprète : Bob Dylan

*

le soleil rugit à la fin de ma prière
s’exalte Dylan Thomas
la poésie
c’est ton combustible
ta tourbe de création vivante
cette poussée d’ardeur
qui te libère
et te permet d’ausculter
le désastre du siècle
avec rigueur et flamboyance
chacun sera salé de feu
dit l’Évangile

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, pp.83.

**

*

Just like a woman
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Charlotte Gainsbourg & Calexico

*

démesurément célèbre
alors que tu aurais voulu entrer
au catalogue des grands anonymes
au plus profond de nous
dis-tu
nous n’avons pas de nom
alors que tu aurais souhaité
répéter en silence
le mantra des âmes évanouies
humant la terre humant le ciel
en quête de tes trois somptueux fantômes
William Blake Walt Whitman Dylan Thomas

Zéno Bianu, Visions de Bob Dylan, Le Castor Astral, 2014, p. 96.

*

Tout comme une vraie femme
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Adaptation française et traduction : Francis Cabrel
Interprète : Francis Cabrel

Giuseppe Ungaretti | Chant bédouin


Chant bédouin

Une femme se lève et chante
Et la suit le vent qui l’enchante
Sur la terre l’étend
Le vrai songe la prend.

Cette terre qui est nue
Cette femme qui est grue
Et ce vent qui est si fort
Et ce songe c’est la mort.

1932

Giuseppe Ungaretti, Vie d’un homme, Poésie 1914-1970, Traduit de l’italien par P. Jaccottet, Pierre Jean Jouve, Jean Lescure, A. Pieyre de Mandiargues, Francis Ponge et Armand Robin, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Éditions de Minuit/ Gallimard, 2005, p. 197.

 


Bi yadi el afafi
Chants des bédouins

 

Constantin Cavafy et Photis Ionatos | Ithaque


Ithaque

Lorsque tu feras voile pour Ithaque
souhaite que la route soit longue
pleine d’aventures, pleine d’expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le furieux Poséidon, ne le crains pas,
tu ne trouveras pas de choses pareilles sur ta route
si ta pensée reste élevée, si une délicate émotion
anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le farouche Poséidon, tu ne les verras pas
si tu ne les portes dans ton âme
si ton âme ne les dresse devant toi.

Souhaite que la route soit longue.
Que soient nombreux les matins d’été
où — avec quel plaisir, quelle joie —
tu entreras dans des ports vus pour la première fois;
arrête-toi dans des bazars phéniciens
et achète les bonnes marchandises,
nacres et coraux, ambres, ébènes,
et parfums voluptueux de toutes sortes,
le plus possible de parfums voluptueux.
Va dans plusieurs villes égyptiennes
apprends et apprends encore des sages.

Ithaque doit toujours être présente à ton esprit.
Y arriver est ton destin.
Mais ne presse nullement le voyage.
Mieux vaut qu’il dure plusieurs années
et que, vieillard enfin, tu abordes dans l’île,
riche de ce que tu auras gagné en chemin
n’espérant pas qu’Ithaque te donne des richesses.

Ithaque t’a donné le beau voyage.
Sans elle tu n’aurais pas pris la route.
Elle n’a rien d’autre à te donner.

Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu, avec tant d’acquis
tu dois avoir déjà compris ce que sont les Ithaques.

Constantin Cavafy, Poèmes, traduit du grec par Ange S. Vlachos, Éditions Héros-Limite, 2010, pp 51-52.

 

Pia Thelissi Theou
Interprète : Photis Ionatos
Album Ithaque
Auteurs : K.G. Karyotakis/Photis Ionatos
Compositeurs : K.G. Karyotakis/ Photis Ionatos

 

 

Kérouac song par Xavier Grall

 

 

 

Kérouac song

J’ai touché le livre noir qui disait la mort de Kérouac et les vents se sont levés sur les grises villes américaines

Pleurez, femmes de Lowell et filles de la forêt
Pleurez, galets de la mer armoricaine
Kérouac est mort qui portait sur les lèvres les noroîts de la grand’route

Néons frais aux bouches des magasins. Putains sur la couverture des magazines…Flics de la Treizième Avenue…Et les gares et les railways du monde occidental…Où allez-vous, vous qui allez quelque part ?

Kérouac est mort…Il y aura demain sur sa tombe des filles dingues et des tas de défoncés. Il y aura des genêts au vert pays de la Bretagne originelle. Il y aura des genêts dans ses yeux bleus quand la terre aura chanté son dernier été

Il y a un nègre dans la rue. Il y a un blues dans la gueule du nègre

Il y a un barde qui s’en va. Il y a un barde qui s’en vient

Kérouac est mort…Il pleut sur Brest. Il pleut sur Lowell. Il pleut sur la verte prairie canadienne

Kérouac est mort. Et les vents se sont levés sur les villes de verre. Et sur l’humanité, bouquet de musiques et de glaïeuls. Les épagneuls reniflent la résine dans les noires cheminées

Kérouac est mort. Il y aura demain sur sa sépulture des goélands venus du Finistère. La gwerz dans le bec…

Les bateaux sur la mer, les matelots, le cri des paquebots, et les trains et les trains et le boeing de la Pan-Am dans les nuées imaginent la mort des voyageurs

Rêvons d’une poésie crépitée sur l’infâme béton des cités, rêvons d’une poésie coulée sur la ville comme une lave brûlante, rêvons d’une poésie trépidante, ardente, incandescente – et qu’elle crève enfin l’ennui, la grande muraille de l’ennui et de la banalité

Rêvons aux princes et aux ducs et aux rois et faisons de Jack Le Bris de Kérouac le grand aristocrate de la divine chevalerie de la route

Rêvons aux plus grandes des grandes amours et à la bonté incalculable de Dieu. Rêvons aux portes aimantes qui battent sur la venue du bourlingueur. Rêvons à la bonté inaltérable de la si bonne chanson

Xavier Grall, Oeuvre poétique, Présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Photographies de Gabriel Quéré, Éditions Rougerie, 2011, pp 72/73.

 

 

Juan Gelman | Jacques Ancet | Cuarteto Cedron

 

 

 

Chez cet homme dont on a décimé la famille, qui a vu mourir ou disparaître ses amis les plus chers, nul n’a pu tuer la volonté de dépasser cette somme d’horreur en un choc en retour affirmatif et créateur de vie nouvelle. Peut-être le plus admirable de sa poésie est-il cette presque inconcevable tendresse là où serait beaucoup plus justifié le paroxysme du refus et de la dénonciation…

Julio Cortázar

*

Ce qui fait crier les poèmes de Juan Gelman, c’est la douceur. Une douceur glissée entre les lignes du fracas du monde. Des mots contre la cruauté. 

Jean Portante

 

*

 

commentaire XX

on a pris un homme et on a dit
qu’il soit chassé de toi mais sans mourir / on a
levé le coeur de cet homme on l’a jeté
comme le monde ou la douleur
et il a brûlé un moment
s’est éteint n’a pas ressuscité comme un petit chien /
il n’a pas remué la queue après
son combat contre la nuit / ni n’a levé le visage /
ni dit adieu / ni été vert /
ni rien écrit dans l’air /
ni n’a éclaté comme un arbre /
ni n’a été changé en ambre / non /
ni n’a fait un peu d’ombre / n’a eu sur lui d’herbe /
ni un os à jouer de la flûte / et
la seule musique qu’il a faite
c’est sa tristesse crépitante /
tristesse grande comme un animal /
comme ton absence / comme un ciel
où les oiseaux passaient
tremblants sous le soleil

Juan Gelman, L’opération d’amour, Traduit de l’espagnol (Argentine) par Jacques Ancet. Postface de Julio Cortázar, Présentation du traducteur, Collection Du monde entier, Gallimard, 2006.

*

Tango

Le tango qui dit il y a une douleur
qui ne se soigne pas avec des larmes
veille un rêve.
Dans le ciel du temps là où
l’on dompte les orages
avec un parfum furieux
vit une trace de sang que
l’infamie a laissé sur le chemin.
Il faut faire un paquet de soleil,
avec les membres du soleil.

Juan Gelman/Jacques Ancet, L’entrelangues / Entrelanguas, traduit par Jacques Ancet/Rafael-José Diaz, Peintures de Mimouni El Houssaïne, Al Manar, 2008, p.12.

*

MADRUGADA

Jugos del cielo mojan la madrugada de la ciudad violenta.
Ella respira por nosotros.

Somos los que encendimos el amor para que dure,
para que sobreviva a toda soledad.

Hemos quemado el miedo, hemos mirado frente a frente al dolor
antes de merecer esta esperanza.

Hemos abierto las ventanas para darle mil rostros.

Juan Gelman

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Madrugada
Auteur : Juan Gelman
Voix récitante : Juan Gelman
Guitare et chant : Juan Cedron
Violoncelle : Carlos Francia
Violon : Carlos Lavochnik

 

 

Henri Michaux | Magie


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MAGIE

J’étais autrefois bien nerveux. Me voici sur une nouvelle voie. Je mets une pomme sur ma table. Puis je me mets dans cette pomme. Quelle tranquillité !
Ça a l’air simple. Pourtant il y a vingt ans que j’essayais; et je n’eusse pas réussi, voulant commencer par là. Pourquoi pas ? Je me serais cru humilié peut-être, vu sa petite taille et sa vie opaque et lente. C’est possible. Les pensées de la couche du dessous sont rarement belles.
Je commençai donc autrement et m’unis à l’Escaut.

(…)

Et la magie ?
Sans doute, mais il faut alors se loger en masse presque sous le nez. Quel déséquilibre !
Et j’hésitais, occupé ailleurs, à une étude sur le langage.

 

Henri Michaux, Lointain intérieur, Entre centre et absence, Poésie/Gallimard, 1986, pp.10&s.

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Texte lu en musique par Philippe Claudel

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L’OISEAU QUI S’EFFACE

Celui-là, c’est dans le jour qu’il apparaît,
Dans le jour le plus blanc.
Oiseau
Il bat de l’aile, il s’envole.
Il bat de l’aile, il s’efface.
Il bat de l’aile, il réapparaît.
Il se pose. Et puis il n’est plus.
D’un battement il s’est effacé dans l’espace blanc.
Tel est mon oiseau familier,
L’oiseau qui vient peupler le ciel de ma petite cour.
Peupler ? On voit comment…
Mais je demeure sur place, contemplant,
Fasciné par son apparition,
Fasciné par sa disparition.

Henri Michaux, La vie dans les plis, Poésie/Gallimard, 1990.

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L’auteur a vécu très souvent ailleurs : deux ans en Garabagne, à peu près autant au pays de la Magie, un peu moins à Poddema. Ou beaucoup plus. Les dates précises manquent. Ces pays ne lui ont pas toujours plu excessivement. Par endroits, il a failli s’y apprivoiser. Pas vraiment. Les pays, on ne saurait assez s’en méfier. Il est revenu chez lui après chaque voyage. Il n’a pas une résistance indéfinie.
Certains lecteurs ont trouvé ces pays un peu étranges. Cela ne durera pas. Cette impression passe déjà.

Henri Michaux, Voyage en Grande Garabagne, Au pays de la Magie, Poésie/Gallimard, 1986.

Franck Venaille et Jacques Brel | L’Escaut et le plat pays

 

 

 

L’Escaut enfin doré ! Les écailles de soleil qui
accentuent encore le bruit de l’eau et des moteurs

L’Escaut enfin doré ! Où boivent les chevaux on
ramasse à mains pleines ce que je nomme leurs
tresses Quoi ! Serais-je passé là autrefois quand cette
terre plate m’était promise il me semble !

Et dans les près les abreuvoirs font pourquoi pas rêver
de ce nom : Antwerpen ! Devant le fleuve doré

Franck Venaille, La descente de l’Escaut, préface de Jean-Baptiste Para, Poésie/Gallimard, 2010, p 70

*

Le plat pays
Auteur, compositeur : Jacques brel / Interprète : Pierre Flynn

 

 

Erri De Luca | Prière du soldat

 

 

J’ai peur du souffle qui monte blanc dans la nuit
et fait de moi une cible,
j’ai peur seigneur : pourquoi cela à moi ?
Pourquoi n’ai-je pas le droit de vivre
et dois-je au contraire demander à genoux ?
Demain ne me suffit pas, moi je veux la durée
m’habituer aux années, aller aux noces de mes fils
et dans cette nuit de blasphème sur leurs tombes aussi.
Je veux avoir sommeil près de ma fiancée
quand elle aura les cheveux blancs.
Pourquoi dois-je te demander à genoux
de vivre, de profiter jusqu’à la lie
de la vie qui me remplit ?
Qui de nous aura droit à cela
ne sera pas le plus juste, ni le meilleur,
ce pourrait être moi aussi, seigneur, tes étoiles
éteins-les avec les nuages
que je reste invisible à la mire
et au hasard des éclats, mais même si tu ne peux
me protéger ou que tu ne veux pas
ne laisse pas mon corps sur les cailloux
et mes yeux ne les donne pas aux corbeaux.
Ne me demande pas compte de mes colères
contre toi, je ne sais pas prier dans les larmes.
Quand il gèle les larmes ne sortent pas,
je pleurerai au printemps.

Erri De Luca, Oeuvre sur l’eau, Poésie/Seghers, 2002, p.79.

 

The Partisan
Léonard Cohen
Auteur : Emmanuel D’Astier de la Vigerie
Traduction : Hy Zaret
Compositeur : Anna Marly
Interprète : Léonard Cohen