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Idea Vilariño | Rentrer

 

 

Rentrer

J’aimerais être chez moi
parmi mes livres
mon air mes murs mes fenêtres
mes tapis râpés
mes rideaux usés
manger à la petite table de bronze
écouter ma radio
dormir entre mes draps.
J’aimerais être endormie au cœur de la terre
Pas endormie
Être morte et sans mots
Ne pas être morte
Ne pas être
C’est ce que j’aimerais
Plus qu’arriver chez moi.
Plus qu’arriver chez moi
et voir mon lustre
et mon lit et ma chaise et mon armoire
avec l’odeur de mes habits
et dormir sous le poids familier
de mes vieilles couvertures.
Plus qu’arriver chez moi un de ces soirs
Et dormir dans mon lit.

Idea Vilariño, Ultime anthologie, Édition bilingue, Traduction depuis l’Espagnol ( Uruguay) par Éric Sarner, Éditions La Barque, 2017, p.68.( traduction française/ pp.11/112 en version originale).

À propos

L’ouvrage en traduction française réunit des poèmes choisis par Idea Vilariño elle-même. En 2003, l’éditrice, femme de lettres et critique littéraire Inés Larre Borges, directrice des éditions Cal y Canto (Montevideo), propose à Idea Vilariño de sélectionner les textes qui lui sont les plus chers afin de constituer une petite anthologie. Ultima antologia paraîtra en 2004. Il s’agit principalement de poèmes d’amour la plupart implicitement dédiés à Juan Carlos Onetti…

Mais Idea n’écrit pas que des poèmes d’amour. Depuis toujours engagée contre les injustices et les terribles abus infligés aux peuples d’Amérique latine, elle sait hurler, de désespoir et parfois d’espérance. Elle évoque le Nicaragua, Cuba et la Baie des Cochons, le Vietnam, le Guatemala : oppression et résistance dans la grande et la petite histoire des hommes qui… finira mal, qui finira… mais où demeurera, sans doute, la seule parole poétique. L’écologie la concerne très tôt (Cielo, Cielo date de 1947) : les horreurs faites à la planète et aux hommes où la torture physique ou mentale égale la contamination des eaux, du lait, du pain, des fruits, éléments vitaux. Idea le sait, nous fréquentons toujours le bord des destructions. D’où cette alternance constante chez elle de mélancolie et d’indignation, cette juxtaposition de cris, de prières, d’injures et de mots d’ordre.

Idea Vilariño | Adieu permanent

 

 

Adieu permanent

Ces jours-là
les autres
ceux des nuages les plus tristes et immobiles
odeur des chèvrefeuilles
quelque tonnerre au loin.
Ces jours-là
les autres
ceux de l’air souriant et des lointains
avec un oiseau rouge sur un fil.
Ces jours-là
les autres
cet amour déchiré par le monde
cet adieu permanent de chaque jour.

Idea Vilariño, Ultime anthologie, Éditions La Barque, Bilingue, Traduction de l’espagnol ( Uruguay) & postface Éric Sarner, Avant-propos Olivier Gallon, 2017, p. 12.