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Hawad | Tamajaght

 

 

 

TAMAJAGHT

Elle garde ses chèvres
sur les dunes lissées par le vent
Elle a laissé sa tente
au creux de la falaise
où rôdent hyènes, renards, charognards
sous le vélum des étoiles cieux
ternis par la fumée des usines
qui déchiquettent les entrailles de la terre
Son bébé incrusté sur le dos
grain de beauté
peau tannée par le soleil
ocre visage ridé
par les rêves suspendus
le sursaut des cauchemars
elle est assoiffée
maigre, grande, cou élancé
antilope
Elle porte un collier de croix
géométries où le cosmos est réduit
en bulles de lumière
Elle est sauvage
prête à s’effaroucher
comme l’autruche chatouillée
par une araignée
Ses yeux sont aigus
comme ceux d’un fennec
qui sort de son trou au crépuscule
Ses mains sillonnées de veines
bleuies par la famine angoisse

Elle tresse une natte en feuilles de palmes
pour son mari qui a conduit la caravane
hors des frontières
agenouillé par les chaînes des prisons
et le brasier des tortures

ou pour son frère en exil
errant d’une étoile à une autre
pour éviter le manteau étroit des cités
et leurs cellules d’asile

Non
Natte trame
qui raccommode le tissage des mythes
Espoir qui détresse les douleurs
Gestes qui tisonnent la lueur des souvenirs
pour démêler les nœuds coulants
d’une vie étranglée entre sa couche et ses puits

Soigne les ailes brisées du souffle en vol
entre son gîte et sa destinée liberté
mélodie qui tranche enficelages et entraves
Ô mouvement de l’archet
Aiguise les lames de l’aurore
et fends la grimace des serres machines
qui troussent les jupons de la nuit
où se love le sommeil
des enfants touaregs

Hawad, Furigraphie, Poésies 1985/2015, Traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, Préface d’Hélène Claudot-Hawad, Poésie/Gallimard, 2017, pp.29/30/31.

Fly shadow fly
Dhafer Youssef

 

 

 

 

Cercle de vie | Dassine Oult Yemma

 

 

 

Tu écris ce que tu vois et ce que tu écoutes avec de toutes petites lettres serrées, serrées comme des fourmis, et qui vont de ton coeur à ta droite d’honneur.

Les Arabes, eux, ont des lettres qui se couchent, se mettent à genoux et se dressent toutes droites, pareilles à des lances : c’est une écriture qui s’enroule et se déplie comme le mirage, qui est savante comme le temps et fière comme le combat.

Et leur écriture part de leur droite d’honneur pour arriver à leur gauche, parce que tout finit là : au coeur.

Notre écriture à nous, en Ahaggar, est une écriture de nomades parce qu’elle est toute en bâtons qui sont les jambes de tous les troupeaux. Jambes d’hommes, jambes de méhara, de zébus, de gazelles, tout ce qui parcourt le désert.

Et puis les croix disent si tu vas à droite ou à gauche, et les points, tu vois, il y a beaucoup de points. Ce sont les étoiles pour nous conduire la nuit, parce que nous, les Sahariens, nous ne connaissons que la route, la route qui a pour guide, tour à tour, le soleil puis les étoiles.

Et nous partons de notre coeur, et nous tournons autour de lui en cercles de plus en plus grands, pour enlacer les autres coeurs dans un cercle de vie, comme l’horizon autour de ton troupeau et de toi-même.

Dassine Oult Yemma, musicienne et poétesse targuie du début du XXème siècle, citée par Kamel Daoud, Zabor ou Les Psaumes, Actes Sud, 2017, p.9.