Archives de catégorie : Textes divers ( biographies

Dôgen | La Présence au monde

 


 Uji — Sylvie-E. Saliceti

 

Le temps d’une présence
Uji

Un buddha ancien dit : « Avec le temps, je m’élève plus haut que les cimes des monts ; avec le temps, je descends plus profond que les fonds des mers. Avec le temps, je prends l’aspect de l’esprit guerrier ; avec le temps, je revêts le corps doré de seize pieds. Avec le temps, je me fais bâton ou balayette ; avec le temps, je deviens pilier ou lanterne. Avec le temps, je me confonds avec toute personne ordinaire ; avec le temps, je me fais un avec l’étendue terrestre et la voûte du ciel. » Ce que j’appelle « le temps d’une présence » veut dire que la présence participe du temps et que le temps participe de la présence. « Le corps doré haut de seize pieds » n’est autre que le temps. […]« L’esprit guerrier » n’est autre que le temps.

Dôgen, La Présence au monde, Textes traduits du japonais et présentés par Věra Linhartová, édition électronique du livre, Numéro d’édition : 361264, 2020, p.27.

Note de la traductrice : La présente version des quatre chapitres du Shōbōgenzō a été établie selon l’édition Taishō shinshū daizōkyō, Tōkyō, 1924-1935, vol. 82, no 2582.

Hermann Hesse | Siddhartha

 

 

 

— Est-ce que le fleuve t’ a aussi initié à ce mystère : que le temps n’existe pas?

— Oui, Siddhartha, lui répondit-il. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément : à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne : partout en même temps et qu’il n’y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d’avenir, mais seulement le présent ?

— C’est cela, dit Siddhartha. Et quand j’eus appris cela, je jetai un coup d’œil sur ma vie, et elle m’apparut aussi comme un fleuve, et je vis que Siddhartha petit garçon n’était séparé de Siddhartha homme et de Siddhartha vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances antérieures de Siddhartha n’étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l’avenir. Rien ne fut, rien ne sera ; tout est, tout a sa vie et appartient au présent.

Siddhartha parlait avec enthousiasme, car la lumière qui s’était faite en lui le comblait de joie. Oh ! toute souffrance n’était-elle donc pas dans le temps, toute torture de soi-même, toute crainte, n’étaient-elles pas aussi dans le temps ? Est-ce que tout ce qui dans le monde pesait sur nous ou nous était hostile ne disparaissait pas et ne se surmontait pas dès qu’on avait vaincu le temps, dès que par la pensée on pouvait faire abstraction du temps ?

Hermann Hesse, Siddhartha, Préface de Jacques Brenner, Traduction de Joseph Delage, Le Livre de Poche, Grasset, 1975/2020, pp.120/121.