Archives de catégorie : [DOMAINE TIBÉTAIN & TIBÉTOLOGIE]

Jetsun Taranatha | Le soleil de la confiance

 

 

La vie du Bouddha montre comment un homme, un simple être humain, peut, à l’aide de la juste aspiration et du juste effort, dépasser la vanité de naître uniquement pour vieillir, être malade et mourir ; autrement dit comment l’être humain a le pouvoir de ne plus répéter l’erreur égoïste et les gestes du corps, de la parole et de l’esprit qui provoquent la souffrance et en perpétuent les causes. Le Soleil de la confiance de Jetsun Taranatha, écrivain et mystique tibétain des XVIe-XVIIe siècles, est une « vie du Bouddha » originale à maints égards. Illuminée autant par son sujet que par le style de l’auteur, cette biographie est une source d’inspiration particulièrement recommandée par de grands maîtres tibétains comme Dudjom Rinpoché, Dilgo Khyentsé Rinpoché et Kangyour Rinpoché. Les pratiquants du Theravada aussi bien que du Mahayana reconnaîtront leur voie dans cette œuvre compilée à partir des sources anciennes, où l’on trouvera non seulement le récit de la vie et de l’éveil de Siddhartha Gautama, mais aussi la façon extraordinaire dont se forma la communauté des êtres qui suivirent son exemple.

Le Bouddha se rendit ensuite à Bénarès. À cette époque, les Cinq Ascètes vivaient dans la Forêt des Gazelles, au Parc de la Pluie de Reliques. En apercevant le Tathagata qui arrivait au loin, ils décidèrent entre eux : « Voici Gautama, l’agité, le goulu, qui vient vers nous. Pas question de lui parler, de se lever, de lui témoigner du respect ou de lui proposer un siège. » Mais à mesure que le Tathagata s’approchait d’eux, les cinq compagnons se sentaient de plus en plus attirés par sa splendeur. Se levant, ils vinrent incliner leur tête à ses pieds pour lui rendre hommage. (…) C’est à cette époque que le Bouddha enseigna les quatre nobles vérités pour la première fois. Il les expliqua trois fois de suite, de douze manières différentes. C’est pour cela qu’on dit qu’il fit tourner douze fois la roue de la Loi. D’entre les Cinq Ascètes, Kaundinya l’omniscient vit la vérité, ainsi que quatre-vingt mille dieux. Par la suite, lorsque le Bouddha lui demanda : « Kaundinya, comprends-tu tous les enseignements ? », il répondit : « Bhagavan, je les comprends. » Le Bouddha lui posa toutes sortes de questions et Kaundinya répondit à la perfection. De ce jour il fut appelé Kaundinya l’omniscient. De la demeure des nuisants maîtres du sol jusqu’au ciel le plus haut, l’espace tout entier résonna d’une exclamation de joie spontanée : «La roue de la Loi a été mise en mouvement ! ».

Jetsun Taranatha, Le Soleil de la Confiance, Traduction française par le Comité de traduction Padmakara, Éditions Padmakara, 2003, p.108& S.

Hermann Hesse | Siddhartha

 

 

 

— Est-ce que le fleuve t’ a aussi initié à ce mystère : que le temps n’existe pas?

— Oui, Siddhartha, lui répondit-il. Tu veux dire sans doute que le fleuve est partout simultanément : à sa source et à son embouchure, à la cataracte, au bac, au rapide, dans la mer, à la montagne : partout en même temps et qu’il n’y a pas pour lui la moindre parcelle de passé ou la plus petite idée d’avenir, mais seulement le présent ?

— C’est cela, dit Siddhartha. Et quand j’eus appris cela, je jetai un coup d’œil sur ma vie, et elle m’apparut aussi comme un fleuve, et je vis que Siddhartha petit garçon n’était séparé de Siddhartha homme et de Siddhartha vieillard par rien de réel, mais seulement par des ombres. Les naissances antérieures de Siddhartha n’étaient pas plus le passé que sa mort et son retour à Brahma ne seront l’avenir. Rien ne fut, rien ne sera ; tout est, tout a sa vie et appartient au présent.

Siddhartha parlait avec enthousiasme, car la lumière qui s’était faite en lui le comblait de joie. Oh ! toute souffrance n’était-elle donc pas dans le temps, toute torture de soi-même, toute crainte, n’étaient-elles pas aussi dans le temps ? Est-ce que tout ce qui dans le monde pesait sur nous ou nous était hostile ne disparaissait pas et ne se surmontait pas dès qu’on avait vaincu le temps, dès que par la pensée on pouvait faire abstraction du temps ?

Hermann Hesse, Siddhartha, Préface de Jacques Brenner, Traduction de Joseph Delage, Le Livre de Poche, Grasset, 1975/2020, pp.120/121.

Dôgen | La Présence au monde

 


 Uji — Sylvie-E. Saliceti

 

Le temps d’une présence
Uji

Un buddha ancien dit : « Avec le temps, je m’élève plus haut que les cimes des monts ; avec le temps, je descends plus profond que les fonds des mers. Avec le temps, je prends l’aspect de l’esprit guerrier ; avec le temps, je revêts le corps doré de seize pieds. Avec le temps, je me fais bâton ou balayette ; avec le temps, je deviens pilier ou lanterne. Avec le temps, je me confonds avec toute personne ordinaire ; avec le temps, je me fais un avec l’étendue terrestre et la voûte du ciel. » Ce que j’appelle « le temps d’une présence » veut dire que la présence participe du temps et que le temps participe de la présence. « Le corps doré haut de seize pieds » n’est autre que le temps. […]« L’esprit guerrier » n’est autre que le temps.

Dôgen, La Présence au monde, Textes traduits du japonais et présentés par Věra Linhartová, édition électronique du livre, Numéro d’édition : 361264, 2020, p.27.

Note de la traductrice : La présente version des quatre chapitres du Shōbōgenzō a été établie selon l’édition Taishō shinshū daizōkyō, Tōkyō, 1924-1935, vol. 82, no 2582.

Ella Maillart | La piste perdue

 

La piste perdue

Aujourd’hui, 15 mai, nous partons vers l’inconnu, vers le sud. Au centre de Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche : à l’est Sining, d’où nous venons, au sud Lhassa, à l’ouest Tchertchen où nous voulons aller. (…) Nous ne sommes qu’à 2800 mètres. Et nous devons grimper jusque tout près de 5000 mètres. Sommes-nous imprudents ? Je ne le crois pas, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’un danger me permettrait enfin d’utiliser mon énergie dormante. Je me demande toujours quelle sera mon attitude dans une difficulté éventuelle et, d’autre part, si confiants que Peter et moi soyons l’un dans l’autre, je ne puis m’empêcher de me demander aussi quelle sera son attitude à lui. Cette curiosité ajoute un certain piquant à notre départ.

La vie est belle…Mais il fait trop chaud et nous avançons sans piste dans un désert absolu de terre grise et dure comme le fond d’un lac asséché. Peter me demande ironiquement si j’ai peur d’avoir froid, car j’ai attaché sur ma selle presque tous mes habits chauds, me méfiant du climat de la Tartarie. Mais rira bien qui rira le dernier ! Voici les bras dispersés du Boron Kol dont nous remonterons le cours pendant dix jours; l’eau épaisse et jaune a le reflet huileux des couleurs dont j’ai peint tant de fois le pont de nos bateaux. Puis nous traversons une région à peine réelle, couverte de dunes en forme de croissants, aux dos striés comme des peaux de tigre.

Et soudain une bourrasque glaciale, d’une violence folle, surgit de l’Ouest. la terre noire se couvre d’un voile de sable blanc qui avance comme la nappe d’écume d’un lac en furie, et le gravier même se soulève. La montagne rocheuse, qui comme une île nous servait d’amer, a disparu. C’est à mon tour de hurler à Peter : « Avez-vous assez chaud? » En bras de chemise, il se débat contre sa veste que le vent l’empêche d’enfiler; mais les claquements de l’étoffe terrifient Greys, qui s’emballe et disparaît avec son cavalier dans un tourbillon. Ce soir-là, épuisés, à bout de souffleet le visage brûlant, nous dressions la tente contre une falaise, au pied des montagnes. Heureusement, une bonne tranche d’antilope ne tarda pas à nous ragaillardir.

Le lendemain, transie de froid, je mets le nez dehors. Notre tente est couverte de neige fraîche et, saturée des platitudes du Tsaidam, je ne me lasse pas d’admirer les noires et austères parois qui s’élèvent de tous côtés. C’est au milieu des giboulées que nous doublons le Kitin Kara – la Froide Montagne Noire – enveloppé de brouillard, et toute la journée nous suivons par hauts et par bas le défilé dantesque où roule le jaune Boron Kol. Mon cœur bat lorsque, longeant l’abîme, un chameau heurte sa caisse contre un rocher. Au bas du passage le plus escarpé, un obo témoigne de la crainte pieuse des voyageurs. A son sommet se dresse une curieuse pièce de bois sculptée, me semble-t-il, en forme de fleur.

Ella Maillart, Oasis interdites. De Pékin au Cachemire, une femme à travers l’Asie centrale, en 1935, Paris, Payot, Réed. 1984; Petite bibliothèque Payot, Préface de Nicolas Bouvier, 2005, p 139

 

 

Jacques Bacot | Le Tibet révolté


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Le Tibet révolté
Le Tandjur et le Kandjur

A Litang on imprime le Tandjur et le Kandjur, non loin de ma maison. On arrive à une cour pleine de yacks et de caravaniers où l’on charge des livres enveloppés de peaux cousues. Le crottin accumulé et foulé couvre le dallage d’un matelas élastique. Au fond, l’imprimerie, pareille à nos grands ateliers d’usine, montre vingt corps de rayons dont on ne voit pas la fin et qui portent les cinquante mille planches burinées dans le bois dur. On imprime en rouge, et l’édifice entier rougeoie fantastiquement; le sol, les murs, les cinquante mille planches, les caves à encre, les tampons, les rouleaux, les bras des moines : tout est rouge. Ils impriment sur du papier humide qu’on étale ensuite au soleil dans les cours et sur les toits. Il faut quatre-vingts yacks pour transporter les deux ouvrages et cent soixante avec les reliures.

Jacques Bacot, Le Tibet révolté, Vers Népémakö, la Terre promise des Tibétains 1909-1910, Editions Phébus, 1997, p. 116.

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Chantal Detcherry | Les larmes du Tibet (extraits)


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Les larmes du Tibet

Moi je reste un peu à l’écart, je m’installe dans un creux de rocher d’où l’on peut voir la vallée et les montagnes, et aussi les trois jeunes enfants sauvages qui demeurent immobiles comme des gardiens de temple. Je lis le livre de la voyageuse qui est venue ici, au Tibet, au début du XXe siècle. Les péripéties de son voyage accompagnent le mien.

En Occident, les livres de cette Parisienne ont fait grand bruit car ils parlent d’un pays plus mythique que celui du Roi Arthur. Elle a mis sur pied des expéditions dangereuses, elle a traversé les déserts et les contrées effrayantes pour atteindre le pays de ses désirs, le Toit du Monde. Elle y a étudié les sciences ésotériques et le tantrisme, elle a vu des maîtres s’élever dans les airs devant elle, et y rester suspendus, sereins. Elle s’est cachée dans les régions les plus sauvages, fuyant les autorités d’occupation qui avaient décelé sa présence et la pourchassaient. Elle a rencontré des brigands redoutables qu’elle a vaincu par la seule force de son rire. Elle a croisé des lamas voyageant dans l’hypnose, parcourant, à un demi-mètre au-dessus du sol, des contrées immenses, qu’ils traversaient à la vitesse d’un cheval au galop. Auprès des ascètes, elle a appris l’art de faire fondre la glace par la seule chaleur de son corps.

Pour marcher jusqu’à Lhassa, la cité sainte, en faisant tournoyer son moulin à prières, elle est devenue mendiante, elle s’est grimée en se barbouillant le visage du noir de fumée de sa marmite de fonte. Elle a connu le froid et l’épuisement. Un jour, elle a fait bouillir le cuir de ses chaussures tant la faim la tenaillait.

C’est mon livre de voyage, je le lis lorsqu’on fait une pause, je laisse Benoît à ses repérages, Sonia à ses bouderies, Philippe à ses songes.

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Trois enfants vêtus de laine brune sont apparus, les joues vermillon sous le gris de la crasse qui recouvre leurs visages. Accrochés les uns aux autres, timides, furtifs, ils ont regardé notre jeep par la fente vive de leurs yeux de renard. Ils ont essayé de nous toucher en passant leurs mains par la portière, puis se sont prestement enfuis quand nous avons mis pied à terre.

Les voilà juchés sur un rocher suspendu entre ciel et terre, en surplomb de notre véhicule. La bure de leur camisole se confond avec l’herbe roussie que les névés dégagent par plaques. Peut-être habitent-ils dans un repli de la montagne noire, sans doute gardent-ils les yacks dont on entend tinter les clochettes. Ils sucent distraitement une poignée de neige sale ramassée à leurs pieds et, tout à leur surprise, laissent pendre la lèvre. Ils ont les cheveux en touffes de foin, le nez morveux, ils ne disent rien. Leurs yeux sont des pierres dures, brillantes, qui roulent dans leurs paupières étroites. Leurs yeux sont des bêtes fascinées.

Le chauffeur tibétain fait un feu entre les pierres et jette des poignées de neige dans la théière.

Chantal Detcherry, Les larmes du Tibet, Editions Fédérop, 2008, pp 23/24/25 /26/27/28.

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Gunthang Tenpai Dreunmé | Radotages d’un vieillard


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Radotages d’un vieillard

Si ma chevelure a la blancheur de la conque,
ce n’est pas que ma crasse ait été complètement lavée :
le crachat du seigneur de la mort
est tombé sur moi comme un voile !
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Si je perds le diadème de mes dents
ce n’est pas pour en laisser pousser de toutes neuves ;
c’est la craquelure des vieux instruments,
pour moi, le temps de manger touche à sa fin.

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Mon débit s’interrompt souvent,
non que je parle un langage étranger,
mais ma langue est fatiguée
de trop s’être complue à des discours insensés.

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En vérité, ce que tu cherches, c’est une esquive à la mort,
c’est justement ce qu’on ne peut trouver nulle part.
Les bouddhas, les bodhisattvas, les grands hommes et les rois
ont tous péri, partout on meurt.

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Tous ces vivants, eux aussi, vont passer.
Peux-tu, toi seul, survivre à tous ?
Pratique le Dharma, ô jeune homme :
bien sûr l’âge affaiblira ton corps,
mais tu sauras faire naître la joie de l’esprit.
Alors, même quand la mort te frappera,
tu seras comme un enfant qui rentre à la maison.

Gunthang Tenpai Dreunmé (2), The collected Works of Gun-than dKon-mchog bs Tan-pa’iGron-mé. Vol. 9. New Delhi : Ngawang Gelek Demo, Traduction de Thubten Jinpa, 1979, pp 283/291.

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Drukpa Kunlek | En réponse à une requête d’enseignement sur la causalité


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En réponse à une requête d’enseignement sur la causalité

Le lit est l’atelier du rapport sexuel :
large et doux, il est au mieux.
Les genoux sont les messagers du sexe :
ils devraient être présentés en avant.
Les bras sont les sangles de l’acte sexuel :
il faudrait que leur prise embrasse serré.
Les fesses sont les ouvrières du rapport sexuel :
elles doivent rouler, rouler.
Voilà ma dissertation sur ce qui est possible.

Drukpa Kunlek, ‘Gro-ba ‘i mGon-po Kun-dga ‘Legs-pa’i mam thar mon spa gro sogs kyi mdzad spyod. Traduction de Thubten Jinpa, Dharamsala, Inde : Tibetan Cultural Printing Press, 1981, pp 58/61

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