Archives de catégorie : [DOMAINE RUSSE]

[Ligne du jour] Le soleil est un illusionniste

 

 

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

il s’allume et c’est un crépuscule
il s’éteint et c’est une aube
magicien métaphysique de l’espace et du temps
le soleil ouvre le lac avec sa barque
qui traverse d’un versant de la montagne à l’autre où se hèlent
les solitudes de fruits mûrs
à flanc des coteaux dominant les hauteurs du Pirée au milieu des parfums
dont on ne sait plus d’où ils viennent
les mandariniers
les sophoras
le brasier des arbres rouges à grenades consumant la nuit
qui nous appartient

mage proche et lointain il va et vient sur les ailes
du moineau
dans le logis
puis surgit du gosier de la foudre avant l’éclipse
les rayons tournent le crane de la Terre
les mains sortent du chapeau le vent et le troupeau
hébétés
sous le châle de prière

le soleil est un psalmiste

 

le soleil est un illusionniste
il sort de sa manche mon cœur
il le gaspille

Sylvie-E. Saliceti 2 mai 2020

Le soleil est un psalmiste Phot. S.-E.S.

Le soleil s’est éteint
Auteur : Sergueï Essenine
Compositeur, interprète : Elena Frolova

 

 

 

Ossip Mandelstam | Minuit à Moscou

 

 

Minuit à Moscou. Somptueux été bouddhique.
Dans leurs étroites bottines ferrées, les rues volubiles se séparent ;
les boulevards périphériques variolés de noir respirent la béatitude.
À Moscou pas de trêve même la nuit, où
dessous les sabots de chevaux le calme fuit…
On dira : tiens ! là-bas dans le polygone
ils sont au boulot, les clowns Bim et Bom !
Et de cliqueter peignes et marteaux…
Ou tantôt l’on perçoit un harmonica,
un piano d’enfant au timbre laiteux :
– do-ré-mi-fa,sol-fa-mi-ré-do.

Alors comme aux temps de ma jeunesse
armé d’un ciré, je m’engageais parfois
dans l’infini lacis des boulevards
où les jambes-allumettes de la tsigane luttent avec ses longs pans
où perpétuel menchevik de la nature
l’ours aux arrêts, prend le frais,
où l’arôme du laurier-cerise monte à la tête…
– Eh, ça va ! Pas plus de laurier que de cerisier.

Le balancier en culot de bouteille à pas menus trotte…
à la pendule de la cuisine je vais le régler !
Si âpre au toucher que soit le temps
j’aime à le saisir par la queue.
De sa propre course est-il responsable ?
Quoique… il lui arrive parfois de frauder un tantinet.

(…)

Déjà le jour. Dans les jardins crépite le télégraphe vert.
Raphaël se rend chez Rembrandt.
Mozart et lui en raffolent à Moscou
des yeux noirs, de la griserie pépiante.
Et comme des pneumatiques,
ou des chauds-froids de méduses en Mer Noire,
d’appartement en appartement
les courants d’air se succèdent en convois tels les chahuts étudiants de mai…

 

22 mai-juin 1931

 

Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Préfacé, traduit du russe et présenté par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.58 à 61.

Sur Ossip Mandelstam | Nouveaux poèmes 1930-1934

 

 

D’un pas pressé comme Dante, sa plume court les lieux où file la rumeur du monde et “saute de jonque en jonque” pour traverser tout le fleuve du vivant – que ce soit la rue, le logis communautaire, la chose publique, la biologie, les toiles qu’il aime, un visage, la mort… Pour ce fou de musique, la poésie est une suite de thèmes et variations et une écriture harmonique à plusieurs niveaux. De même que le poète joue savoureusement de la “joyeuse cacophonie” des chuintantes, des fricatives et des sifflantes propres à la langue russe, aussi bien que des rubatos ou “notes dérobées” et harmoniques des mots, seuls susceptibles d’exprimer la pensée-louve et les résonances perdues.

Car dans la nuit soviétique tout s’enfouit. Et si le poète dissimule son visage sous celui d’autrui, si ses vers abondent en jeux de double sens, s’il a recours au vocabulaire des malfrats ou des mots tabous, et s’il manie avec délectation la métaphore héraclitéenne qui décrit les phénomènes sans qu’il n’en reste rien, qu’importe ! Qu’importe que ne soient pas perçus ces diverticules et “feux-follets” sémantiques ! Pas plus qu’il n’importe au reste d’être publié. “Et Chénier, il l’était, publié ? Et Sapho, elle l’était ? Et Jésus-Christ, il l’était ?” lançait-il en fureur du haut de l’escalier à un jeune poète qui s’en plaignait, en le flanquant dehors. La poésie pour lui c’est vivre, tout simplement. En poésie tout est battement de cils et vise à l’éphémère. C’est “de l’air volé” à tous les sens du terme. Et avec elle, si ombrageux qu’il fut parfois, le poète retrouve ce terreau de joie légère dont témoigne Nadiejda : “Chacun visait à quelque chose, lui pas. Il vivait, et se réjouissait.” Âme d’enfant espiègle aux fous rires célèbres même au cœur du drame

il sourit, malicieux, à la fenêtre ailée…

Pour autant, pas question néanmoins de quitter le concret, de perdre de vue la réalité de chaque jour ou ce qu’il appelle “la monnaie d’or du fait” dont sa femme rendra plus tard un subtil écho dans ses souvenirs. Chaque vers réfère à une expérience concrète. Et pour rendre ce ton juste auquel il tient par-dessus tout, il “ajuste” les mots (d’où naît au sens littéral la mélodie : mel– en grec, ajuster), avec une grande économie de moyens condensant le maximum de sens et de sonorités, en passant de l’impair verlainien au vers libre, d’un parler familier à une langue apocalyptique.

Ses rares lectures publiques après 1930 furent chaque fois un événement dans les cercles littéraires médusés par la liberté et les audaces de ce fou battant des bras, le visage transfiguré : “Le spectacle, dit un témoin, fut réellement grandiose. Mandelstam, patriarche à barbe grise, chamanisa pendant plus de deux heures en disant ses vers des deux dernières années. Il proférait des incantations si inquiétantes que bien des auditeurs en étaient atterrés. Pasternak marmonna : je vous envie votre liberté (…) Et tandis que Chklovski célébrait l’émergence d’un ‘nouveau’ Mandelstam, ce dernier, altier, lui donna la réplique avec la superbe d’un roi ou d’un poète, prisonnier.

Traduire ce travail de filigrane, tropes, syncopes et béances, avec ses jeux de sonorités, n’est-ce pas vanité des vanités comme dit Mandelstam, et que la rime ne saurait être la norme du mystère. Traduire en somme, ne serait-ce pas plutôt de l’ordre du toucher comme le pianiste, au plus près de la partition et de l’intonation juste, ou pour reprendre une image du poète “des doigts clairvoyants de l’aveugle qui reconnaissent l’image intérieure du poème”, et tentent de restituer le visage entrevu, et ce chant du destin et de la mort, ou babil et cri d’enfant, qu’est la poésie pour ce poète hors du commun.

Christiane Pighetti, Préface ( extrait) de Ossip Mandelstam, Nouveaux poèmes 1930-1934, Édition revue et corrigée, Traduit du russe et présentée par Christiane Pighetti, Allia, 2018, pp.13 à 16.

 

 

Anna Akhmatova | En route, par toute la terre

 

 

 

Longtemps j’ai attendu
Le grand hiver :
J’accueille ce moine blanc
Et dans un traîneau léger
Me suis assise, sereine …
Vers toi Kitège *,
Avant la nuit je serai de retour.
Après l’ancien arrêt
Il y a un passage…
Avec la fille de Kitège
Nul n’ira,
Ni voisine, ni frère,
Ni le premier fiancé,
Seule une branche de conifère
Et un vers ensoleillé,
Perdu par un mendiant
Et ramassé par moi …
À ma dernière demeure
Donne-moi la paix.

Maison de la Fontanka
Mars 1940

 

Anna Akhmatova, En route, par toute la terre, Bilingue, Traduit du russe par Christian Mouze, Éditions Alidades, Collection Bibliothèque Russe, 1995, p.6.

 

*Kitège : cité légendaire, sauvée de la destruction et cachée sous les eaux limpides d’un lac. Seules les âmes pures peuvent entendre ses cloches sacrées. Kitèje servit de sujet à un opéra de Rimsky-Korsakov.

 

 

 

Daniil Harms | À propos de Pouchkine

 

 

 

À propos de Pouchkine.

 

Il est difficile de parler de Pouchkine à quelqu’un qui ne sait rien de lui. Pouchkine est un grand poète. Napoléon est moins grand que Pouchkine. Comparé à Pouchkine, Bismarck n’est rien. Comparés à Pouchkine, Alexandre Ier, Alexandre II et Alexandre III ne sont que des bulles. Et d’ailleurs, comparé à Pouchkine, tout le monde n’est que bulles. Ce n’est que si on le compare à Gogol que Pouchkine n’est lui aussi qu’une bulle.
C’est pourquoi au lieu de parler de Pouchkine, je ferais mieux de vous parler de Gogol.
Mais Gogol est si grand qu’il est impossible de parler de lui, c’est pourquoi je vais malgré tout vous parler de Pouchkine. Après Gogol, parler de Pouchkine est quelque peu vexant. Mais impossible de parler de Gogol. C’est pourquoi il vaut mieux que je ne parle de personne.

15 décembre 1936

Daniil Harms, Oeuvres en prose et en vers, Traduit du russe par Yvan Mignot, Préface de Mikhaïl Iampolski, Éditions Verdier, 2005, p. 690.

 

 

Anna Akhmatova | Auprès de la mer

 

 

 

Auprès de la mer

I

Les baies taillent la côte basse,
Les voiles s’enfuient sur la mer,
Au soleil je sèche mes nattes
Emplies de sel,
Loin de la terre,
Sur une pierre plate,
Un poisson vert nage vers moi,
Vers moi vole une blanche mouette,
Je suis insolente, mauvaise,
Radieuse et ne sais pas
Que le bonheur c’est ça.
Dans le sable j’enterre
Ma robe jaune :
Que le vent ne l’enlève,
Qu’un rôdeur ne l’emporte
Et dans la mer je m’éloigne,
Couchée sur la vague
Noire et chaude.
Au retour, un phare à l’est
Peint sa lumière
Puis l’efface.
Et aux portes de Khersonèse
M’a dit un moine :
«Que fais-tu dans la nuit ? »

Les voisins le savent : je sens l’eau.
Et s’ils creusent un nouveau puits,
Ils m’appellent pour trouver l’endroit,
Ils ne bossent pas pour des briques,
Je ramasse aussi des balles françaises
Comme des champignons et des airelles,
Et dans ma robe je rapporte
Des morceaux de bombes rouillés.
L’air important je dis à ma soeur :
« Tsarine je ferai construire
Six canonnières et six cuirassés,
Afin de défendre mes baies
Jusqu’à Fiolent » …
Et le soir au pied de mon lit,
Devant l’icône sombre je prie:
Que la grêle ne hache pas les cerises
Et que l’on pêche toujours du gros poisson,
Et que le rusé vagabond
Ne remarque pas ma robe jaune.

Anna Akhmatova, Auprès de la mer, Traduction Christian Mouze, Harpo &, 2009.

 

 

 

Ossip Mandelstam | Et le graveur était déjà parmi la foule


 

 

Tristia et autres poèmes

à Favorski,

Et le graveur était déjà parmi la foule,
Songeur, barbu, ami des plaques résineuses de cuivre
Que l’oxyde trois fois cruel baigne d’oblique lumière,
Et sous la cire resplendit le poli de la vérité.

Comme si c’était moi, suspendu à mes propres cils,
Dans l’air peuplé, comme d’innombrables ailes, des peintures
De ces maîtres qui ont planté dans les visages
L’ordre du regard et le rite de la multitude.

Ossip Mandelstam, Tristia et autres poèmes, Choisis et traduits du russe par François Kerel, 2010, Poésie/Gallimard, p. 177.

 

 

Oleg Tchoukhontsev | Un jour infini

 


 

 

Quand le chameau passa
par le trou de l’aiguille,
le progrès se mit à fermenter,
et le mal s’engouffra dans le bien.

Le cercle de l’histoire
se brisa soudain,
et la Lumière originelle
se manifesta.

C’était un jour infini,
avide de chaleur,
et le lilas humide
cognait à la vitre.

C’était une heure infinie,
perçante comme un poème,
et quelque chose germait en nous,
de plus grand que nous-mêmes.

Inaudible à l’oreille,
invisible à nos yeux,
l’Esprit unique errait
nous métamorphosant.

Il sifflait dans le bois
sur tous les tons comme un pinson
prêt à rompre ses attaches
à chaque instant.

Et le son ténu
se perdait au loin,
et j’étais suspendu
dans l’instabilité des choses.

Oleg Tchoukhontsev , Poèmes, Revue Europe, Cahier de création, Octobre 1996, N°810, pp.168/169.

 

 

 


 

Traduire Pouchkine | Nata Minor

 

 

 

 

Sans doute est-ce que l’acte de traduire d’une langue étrangère constitue toujours une rencontre, mais lorsque la langue à traduire se trouve être une langue d’origine devenue muette depuis longtemps, on assiste à de troublantes retrouvailles. quelque chose se réalise alors que l’on a certainement toujours su, qui a trait à l’héritage, à la lignée, au fait que les générations qui précèdent laissent à celles qui les suivent leur poids de mémoire et que le passé de notre futur est toujours là, sous la peau, à disposition.
L’acte de traduire revient alors à restaurer sur le terrain de la vie quotidienne le paysage d’une terre éloignée, les sonorités, le suc et les rumeurs d’une langue un jour entendue, un jour balbutiée, et qui accompagne clandestinement, la marquant de sa trace, la langue d’usage, la langue d’adoption.

Traduire Pouchkine a la saveur d’une nostalgie.
Intériorisé, modulant la langue quotidienne, présent dans le rire, dans l’émotion, Pouchkine, par son oeuvre, par sa vie si brève, par sa fin tragique, fait partie de la vie russe. Jaillie au plus profond du terroir, y revenant sans cesse, ayant avec lui partie liée, l’oeuvre qu’il a laissée est porteuse et constituante de la mémoire d’un peuple; sa vocation est de lui appartenir.
Sitôt écrits, les vers de Pouchkine étaient appris par coeur et faisaient le tour du pays. pays où la transmission orale a si longtemps été la seule, où mémoriser fut jusqu’à nos jours le dernier recours pour préserver sa propre intégrité.

La poésie, comme l’imagine Pouchkine, consiste à rappeler des sons déjà entendus, des rêves déjà rêvés qui, lors du travail poétique, se débarrassent de leur croûte de graffiti barbares, des écailles du temps et dévoilent le tableau d’un génie ( Abram Tertz, Promenades avec Pouchkine).
[…]

Exilé par ordre du tsar Alexandre Ier, placé sous surveillance policière alors qu’il n’a que vingt ans, Pouchkine écrira Eugène Oniéguine durant sept ans, quatre mois et dix-sept jours, comme on écrit son journal, quotidiennement, interrompant parfois ses personnages pour prendre lui-même la parole dans une langue qui délie le temps. Langue prise aux sources mêmes de la parole, là où les mots épousent ce qu’ils désignent, le pénètrent, l’énoncent et où ceux qui se présentent sont comme la traduction du plus profond, du plus lointain de chacun. L’acte de traduire une telle traduction porte nécessairement la marque de la fragilité.

Nata Minor, mai 1990, Avant-Propos à Eugène Oniéguine, Roman en vers d’Alexandre Pouchkine, Traduit du russe par Nata Minor, Annexes et notes de Léonid et Nata Minor, Éditions du Seuil, 2018, pp.7 à 10.

 

 

 

Vladislav Khodassevitch

 

 

À travers le jour maussade, hivernal
– Elle porte un sac, et lui une malle –

Tous deux vont clopinant, femme et mari,
Sur le parquet des flaques de Paris.

Je les avais suivis assez longtemps,
Pour atteindre une gare finalement.
Elle se taisait, et lui tout autant.

Qu’auraient-ils pu se dire, mon ami Jacques ?
Lui avec sa malle, elle avec son sac…
Quatre talons qui piétinaient les flaques.

1927

Vladislav Khodassevitch, Poésie, Éditions Circé, 2016.