Archives de catégorie : [DOMAINE PORTUGAIS]

Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

Variations portugaises | Fernando Pessoa le Gardeur de troupeaux & Ana Moura

 

 

 

Fernando Pessoa flotte sur Lisbonne. Et on ne peut lire Pessoa sans penser à Lisbonne.

Antoine de Gaudemar

 

 

«Holà, gardeur de troupeaux,
sur le bas-côté de la route,
que te dit le vent qui passe ? »

« Qu’il est le vent, et qu’il passe,
et qu’il est déjà passé
et qu’il passera encore.
Et à toi, que te dit-il ?»

«Il me dit bien davantage.
De mainte autre chose il me parle,
de souvenirs et de regrets,
et de choses qui jamais ne furent.»

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,
et le mensonge se trouve en toi.»

 

Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeriro avec Poésies d’Alvaro de Campos, Préface et traduction d’Armand Guibert, Poésie/Gallimard, 2009, p.58.

 

Por Minha Conta
Ana Moura

 

 

 

Herberto Helder | L’orange

 

 

 

Je trouve dans cette orange le repos froid
et intense que je connais
tel un don impossédé.
La lumière intérieure de l’or sera sienne,
la grâce obscure de ce qui ne fait qu’effleurer
table et monde.
—Passage nocturne de l’eau que le sang
silencieusement imite. Île
qu’une innombrable, innommable
soif humaine
entoure de tous côtés.
Cette orange m’évoque quelque haute solitude
si pure qu’elle ne saurait nous revenir. Elle m’évoque
encore
une urne aussi close que glace,
où le feu de la création, doucement, préservé, serait venu puiser
à une source cachée. Où les veinures jaunes, frappées tout au long du silence
par les petits sabres des rayons ,
se déplaceraient
qui sait jusqu’à quel coeur de poème inaperçu, dément
et bien vif. Orange
parmi couteaux et fourchettes, recueillant encore,
goutte à goutte son arbre—l’oranger à l’esprit
méconnu, frère
de pluie, frère d’une nuit lentement
lustrale. Orange
trouvée entre deux moment hostiles, au centre
comme un cri
qui frappe de plein fouet les os et les veines
foudroyées. Vouée à la poésie qui attendait,
entre la rigoureuse vision et l’expérience
démesurée de la chair.
Que la main s’enhardisse à la rencontre de l’orange,
aussitôt monte à l’épaule ce pur sentiment
de lien avec le monde. Ce sont les matins impossibles
de la terre, le feu souterrain et libre
de la nuit, les eaux ourdissant
le poisson qui nage jusqu’à se consumer en lys
indolent.
Cette orange séparant l’innocence des ténèbres
d’avec ce que l’esprit a tu de lumière indivise —
sur elle, je ne desserrerai les lèvres,
comme si je l’ensevelissais dans un silence parsemé
de nombreuses présences à la force
de sel.
(…)

Herberto Helder, Le poème continu, 1961-2008, Poésie/Gallimard, 2010, pp 53/54/55, Préface de Patrick Quillier, traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho.

 

 

 

José Saramago | Océanographie


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Océanographie

Je tourne le dos à la mer que je comprends,
A mon humanité je m’en retourne,
Et de tout ce qu’il y a dans la mer je me rends compte
Dans la petitesse que je suis et reconnais.

Des naufrages je sais plus que ne sait la mer,
Des abîmes que je sonde, je reviens exsangue,
Et pour que de moi rien ne la sépare,
Un corps noyé marche dans mon sang.

José Saramago, Les poèmes possibles, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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Oceanografia

Volto as costas ao mar que jẚ entendo,
A minha humanidade me regresso,
E quanto hẚ no mar eu surpreendo
Na pequenez que sou e reconheço.

De naufrẚgios sei mais que sabe o mar,
Dos abismos que sondo, volto exangue,
E para que de mim nada o separe,
Anda um corpo afogado no meu sangue.

José Saramago, Os poemas possiveis, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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