Le fado de Fernando Pessoa | Lina & Raül Refree

 

Dédicace d’aujourd’hui spécialement pour J.-B.

 

Dans ce disque magistral paru fin  janvier 2020, Lina & Raül Refree réinventent le fado. Raül Fernandez Miró dit Raül Refree — musicien et producteur barcelonais — dans un précédent disque déjà avait substantiellement  revisité le répertoire flamenco aux côtés de la chanteuse catalane Rosalia. Puis avec Sílvia Pérez Cruz, il avait mis en musique les poèmes de Lorca — on se rappelle notamment une version magnifique de Pequeño vals vienés. En substance, il transforme en or tout ce qu’il touche. Cet opus de fado offre un bonheur d’écoute hors de toute frontière, et donne si bien son nom aux musiques dites du monde — ne le sont-elles pas toutes ? On ne doute plus : la musique n’est pas la géographie. Juste l’émotion pure.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Toute poésie — et la chanson est une poésie assistée — reflète ce que l’âme n’a pas. Aussi la chanson des peuples tristes est-elle gaie, et la chanson des peuples gais est triste.
Mais le fado n’est ni gai ni triste. C’est un épisode d’intervalle. L’âme portugaise l’a conçu quand elle n’existait pas, et désirait tout sans avoir la force de le désirer.
Les âmes fortes attribuent tout au Destin; seuls les faibles font confiance à la volonté personnelle, parce qu’elle n’existe pas.
Le fado est la lassitude de l’âme forte, le regard de mépris du Portugal au Dieu en qui il a cru et qui l’a aussi abandonné.
Dans le fado, les Dieux reviennent, légitimes et lointains.

Fernando Pessoa, Proses II, 1923-1935, Éditions de la différence, 2014, N°58.

NDLE : à l’exception des textes 9 et 60, traduits par Dominique Touati ; 34, traduit par Joaquim Vital ; 19, 20, 30, 31, 42, 46, 50, 51, 54, traduits par Parcídio Gonçalves, l’ensemble des Proses, la chronologie et les notes en fin de volume ont été traduits par Simone Biberfeld. Les ajouts à la chronologie et les notes complémentaires ont été traduits par Parcídio Gonçalves. La préface de cette deuxième édition a été traduite par Parcídio Gonçalves.

 

Lina-Raul-Refree (1)

Medo
Auteur : Reinaldo Ferreira
Compositeur : Alain Oulman
Arrangements: Raül Refree
Interprète : Lina
Récompense 4F Télérama

Eugénio de Andrade (Portugal 1923-2005)| Chanter

 

 

 

 

 

 Ce clavecin bien tempéré de vos poèmes …

Marguerite Yourcenar s’adressant à E. de Andrade

 

 

Chanter

Le corps brûle dans l’ombre,
cherche sa source.

Je sais maintenant
où commence la tendresse :
je reconnais
l’arbuste du feu.

J’ai connu le désert
de la chaux.

La racine du lin
a été mon aliment,
a été mon tourment.

Mais alors je chantais.

De même que la nuit remonte aux sources,
moi-même je reviens vers les eaux.

 

Eugénio de Andrade, À l’approche des eaux, Traduction de Michel de Chandeigne, La Différence, 2000, p. 47.

 

 

Gens de ma terre | Amália Rodrigues par Mariza

 

 

 

Gens de ma Terre
C’est le mien et c’est le vôtre, ce fado,
Destinée qui nous amarre,
Bien qu’il puisse être refusé
Aux cordes d’une guitare

 

 

Qu’une femme se mette à chanter était très mal vu au début du XXe siècle. D’autant que le fado est, à l’instar du blues ou du tango, une musique maudite, qui a poussé dans les bas-fonds. Est-il d’origine arabe, emprunte-t-il son tempo au mouvement des vagues ou résulte-t-il d’un brassage de musiques rurales portugaises et de traditions africaines ou brésiliennes arrivées avec les bateaux ? Ce qui est sûr, c’est que ce style s’est épanoui dans les quartiers populaires de Lisbonne à la fin du XIXe siècle.

Amália Rodrigues, qui excellait dans l’improvisation ornementée, sut très vite s’imposer comme l’âme du fado et l’ambassadrice d’un peuple. Sa voix torturée enflait, se cassait, se faisait âpre et caressante, portée par les notes cristallines de la viola, guitare à douze cordes héritée du cistre de la Renaissance.

Éliane Azoulay sur Amália Rodrigues.

 

   Amalia Rodrigues, Sculpture de bois Porto Novembre 2019
Photographie S.-E. Saliceti.

 

O Gente Da Minha Terra
Auteur : Amalia Rodriguez
Interprète : Mariza

 

 

 

 

 

Variations portugaises | Fernando Pessoa le Gardeur de troupeaux & Ana Moura

 

 

 

Fernando Pessoa flotte sur Lisbonne. Et on ne peut lire Pessoa sans penser à Lisbonne.

Antoine de Gaudemar

 

 

«Holà, gardeur de troupeaux,
sur le bas-côté de la route,
que te dit le vent qui passe ? »

« Qu’il est le vent, et qu’il passe,
et qu’il est déjà passé
et qu’il passera encore.
Et à toi, que te dit-il ?»

«Il me dit bien davantage.
De mainte autre chose il me parle,
de souvenirs et de regrets,
et de choses qui jamais ne furent.»

« Tu n’as jamais ouï passer le vent.
Le vent ne parle que du vent.
Ce que tu lui as entendu dire était mensonge,
et le mensonge se trouve en toi.»

 

Fernando Pessoa, Le Gardeur de troupeaux et les autres poèmes d’Alberto Caeriro avec Poésies d’Alvaro de Campos, Préface et traduction d’Armand Guibert, Poésie/Gallimard, 2009, p.58.

 

Por Minha Conta
Ana Moura

 

 

 

Herberto Helder | L’orange

 

 

 

Je trouve dans cette orange le repos froid
et intense que je connais
tel un don impossédé.
La lumière intérieure de l’or sera sienne,
la grâce obscure de ce qui ne fait qu’effleurer
table et monde.
—Passage nocturne de l’eau que le sang
silencieusement imite. Île
qu’une innombrable, innommable
soif humaine
entoure de tous côtés.
Cette orange m’évoque quelque haute solitude
si pure qu’elle ne saurait nous revenir. Elle m’évoque
encore
une urne aussi close que glace,
où le feu de la création, doucement, préservé, serait venu puiser
à une source cachée. Où les veinures jaunes, frappées tout au long du silence
par les petits sabres des rayons ,
se déplaceraient
qui sait jusqu’à quel coeur de poème inaperçu, dément
et bien vif. Orange
parmi couteaux et fourchettes, recueillant encore,
goutte à goutte son arbre—l’oranger à l’esprit
méconnu, frère
de pluie, frère d’une nuit lentement
lustrale. Orange
trouvée entre deux moment hostiles, au centre
comme un cri
qui frappe de plein fouet les os et les veines
foudroyées. Vouée à la poésie qui attendait,
entre la rigoureuse vision et l’expérience
démesurée de la chair.
Que la main s’enhardisse à la rencontre de l’orange,
aussitôt monte à l’épaule ce pur sentiment
de lien avec le monde. Ce sont les matins impossibles
de la terre, le feu souterrain et libre
de la nuit, les eaux ourdissant
le poisson qui nage jusqu’à se consumer en lys
indolent.
Cette orange séparant l’innocence des ténèbres
d’avec ce que l’esprit a tu de lumière indivise —
sur elle, je ne desserrerai les lèvres,
comme si je l’ensevelissais dans un silence parsemé
de nombreuses présences à la force
de sel.
(…)

Herberto Helder, Le poème continu, 1961-2008, Poésie/Gallimard, 2010, pp 53/54/55, Préface de Patrick Quillier, traduit du portugais par Magali Montagné et Max de Carvalho.

 

 

 

José Saramago | Océanographie


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Océanographie

Je tourne le dos à la mer que je comprends,
A mon humanité je m’en retourne,
Et de tout ce qu’il y a dans la mer je me rends compte
Dans la petitesse que je suis et reconnais.

Des naufrages je sais plus que ne sait la mer,
Des abîmes que je sonde, je reviens exsangue,
Et pour que de moi rien ne la sépare,
Un corps noyé marche dans mon sang.

José Saramago, Les poèmes possibles, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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Oceanografia

Volto as costas ao mar que jẚ entendo,
A minha humanidade me regresso,
E quanto hẚ no mar eu surpreendo
Na pequenez que sou e reconheço.

De naufrẚgios sei mais que sabe o mar,
Dos abismos que sondo, volto exangue,
E para que de mim nada o separe,
Anda um corpo afogado no meu sangue.

José Saramago, Os poemas possiveis, Traduction du Portugais par Nicole Siganos, Éditions Jacques Brémond, 1998, p 43

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