César Vallejo par Facundo Cabral | Pierre noire sur une pierre blanche

 

Écoutez ! Grand destin que celui de Facundo Cabral, pétri d’émotion et de fidélité à soi-même, toutes valeurs condensées dans le tremblé de cette voix si proche, si chaleureuse, à la beauté inaliénable. Et même si ce n’est là en aucun cas notre humeur légère et joyeuse de ce jour, il ne faut pas oublier Cabral, ni Vallejo, ni les autres. Car aussi sûrement que d’un excès de gravité, il arrive que l’on meure d’insignifiance. Je pense à ces mots d’Ossip Mandelstam qui font écho à la vie de Cabral :  M’interdisant les mers et l’élan et l’envol, et rivant ma semelle à ce socle de terre, qu’avez-vous obtenu ? Éblouissant calcul : vous n’avez pas mis fin au remuement des lèvres. Voilà pourquoi sur le chemin de leur lumière toujours vive il est bon de cheminer, et continuer de vivre en compagnie fraternelle de ces poètes sublimes.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

cesar vallejo par Picasso
César Vallejo par Picasso

 

 

 

Me moriré en París con aguacero,
un día del cual tengo ya el recuerdo.
Me moriré en París -y no me corro-
tal vez un jueves, como es hoy, de otoño.

Jueves será, porque hoy, jueves, que proso
estos versos, los húmeros me he puesto
a la mala y, jamás como hoy, me he vuelto,
con todo mi camino, a verme solo.

César Vallejo ha muerto, le pegaban
todos sin que él les haga nada;
le daban duro con un palo y duro

también con una soga; son testigos
los días jueves y los huesos húmeros,
la soledad, la lluvia, los caminos…

*

Je mourrai à Paris par un jour de pluie,
un jour dont déjà j’ai le souvenir.
Je mourrai à Paris ‒ et c’est bien ainsi ‒
peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci.

Ce sera un jeudi, car aujourd’hui jeudi
que je propose ces vers, mes os me font souffrir
et de tout mon chemin, jamais comme aujourd’hui,
Je n’avais su à quel point je suis seul.

César Vallejo est mort, tous l’on frappé,
tous sans qu’il leur ait rien fait ;
frappé à coups de trique et frappé aussi

à coups de corde ; en sont témoins ici
les jeudis et les os humérus,
la solitude, les chemins et la pluie…

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Éditions Points, Bilingue, 2014, pp.86/87.

 

 

Facundo Cabral
Facundo Cabral

Me moriré en París con aguacero
Auteur : César Vallejo
Compositeur : Facundo Cabral & Leonardo Alvarez
Interprète : Facundo Cabral

 

 

César Vallejo | Certains jours il me vient une envie débordante

 

 

 

 

CERTAINS JOURS IL ME VIENT UNE ENVIE DÉBORDANTE

Certains jours, il me vient une envie débordante, politique,
d’aimer, d’embrasser la tendresse sur ses deux visages,
et me vient de loin aussi un autre désir
démonstratif, un autre désir d’aimer, de gré ou de force,
celui qui me hait, celui qui déchire son rôle, le gamin,
celle qui pleure pour l’homme qui pleurait,
le roi du vin, l’esclave de l’eau,
celui qui s’est caché dans sa colère,
celui qui sue, celui qui passe, celui qui agite sa personne dans mon âme.
Et je veux alors ordonner la tresse
de quiconque me parle : les cheveux du soldat ;
la lumière du grand ; la grandeur du petit.
Je veux repasser directement
un mouchoir pour celui qui ne peut pas pleurer
et, lorsque je suis triste ou que le bonheur me fait mal,
rapiécer les enfants et les génies.

Je veux aider le bon à être un peu méchant
et j’ai l’urgent besoin d’être assis
à la droite du gaucher, et de répondre au muet,
essayant d’être utile autant
que je le peux, et j’ai très envie aussi
de laver le pied du boiteux
et d’aider à dormir le borgne, mon prochain.

Ah, quel amour est celui-là, le mien, cet amour mondial,
interhumain et tout proche, immémorial !
Il tombe opportunément,
des fondations, de l’aine publique,
et, venant de loin, donne envie d’embrasser
le chanteur sur son écharpe,
celui qui souffre sur sa fournaise,
le sourd sur sa rumeur crânienne, impavide ;
celui qui me donne ce que j’ai oublié dans mon cœur,
sur son Dante, sur son Chaplin, sur ses épaules.

Je veux, pour terminer,
quand je suis aux rives tant chantées de la violence,
ou que j’ai le cœur gonflé de force, je voudrais
aider à rire celui qui sourit,
mettre un petit oiseau en pleine nuque du méchant,
soigner les malades par la colère,
aider le tueur à tuer — chose terrible —
et je voudrais être bon avec moi-même
en tout.

6 novembre 1937

César Vallejo, Poèmes humains, Préface de G. Semprun, Traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, Édition bilingue, Éditions du Seuil, 2011, pp.249 à 251.

 

Bailar Cantado Fiesta Mestiza En El Perù
Chef d’orchestre : Jordi Savall
Interprète : La Capella Reial de Catalunya