Mahmoud Darwich chanté par Walead Ben Selim | Le lanceur de dés

 

 

En os, ivoire, bois ou métal, jeu du hasard et jeu du nombre, le dé du destin se lance comme l’art d’écrire. Et si « sur cette terre, il y a ce qui mérite vie », appelons-en à la mémoire du maître, Darwich ici mis en musique par un trio dont l’harmonie fait advenir des arabesques envoûtantes, où le poète est chanté avec une vraie maturité pour ce que signifie le poème : une trace visuelle et sonore, aussi vive que l’éclair, aussi furtive que la magie des rencontres fraternelles.

Au bout du geste, demeure à peine une lueur saillante sur la nuit. La main retombant ainsi qu’une question. Un écho de la foudre dans le ciel des poètes : « Qui suis-je pour vous dire ce que je vous dis, moi qui ne fus pierre polie par l’eau pour devenir visage ni roseau troué par le vent pour devenir flûte. Je suis le lanceur de dés. Je gagne des fois, je perds d’autres fois. Je suis comme vous ou un peu moins … »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Je n’ai pour rôle dans le poème
que d’obtempérer à sa cadence :
mouvement des sens,
pâmoison dans l’écho des mots,
mon image partie
de mon moi à un autre,
ma confiance en moi
et ma nostalgie de la source.

Je n’ai de rôle dans le poème
que si l’inspiration tarit
et l’inspiration est l’atout du talentueux
s’il s’applique.

J’aurais pu ne pas tomber amoureux de la jeune fille
si elle ne m’avait demandé l’heure,
si je n’avais été en chemin pour le cinéma…
Elle aurait pu ne pas être la métisse qu’elle était
ni une idée foncée et ambiguë.

Ainsi naissent les mots. J’exerce mon cœur
à l’amour pour qu’il contienne
les roses et les épines …
Mystiques mes termes, charnelles mes envies
et je ne suis celui que je suis aujourd’hui
que si le couple se forme :
mon moi et son autre féminin.
Amour ! Qui es-tu ?
Tu es tellement toi et pas toi.
Amour. Lève-toi sur nous,
tempêtes tonnantes,
que nous devenions ce que tu souhaites,
l’incarnation du céleste dans la chair,
et dissous-toi dans un déversoir
qui déborde de tous côtés,
car, lisible ou déguisé,
tu n’as pas de forme
et nous t’aimons lorsque nous tombons amoureux
par hasard.
Tu es la chance des malheureux.

J’ai eu la malchance de souvent échapper à la mort
par amour
et je demeure, par chance, fragile
pour encore tenter l’expérience !

L’amoureux avisé dit en son for intérieur :
L’amour est notre mensonge sincère.
L’amoureuse l’entend et dit :
Ainsi est l’amour, il s’en vient et s’en va
comme éclair et foudre.

À la vie, je dis : Doucement, attends
que la lie de ma coupe soit sèche …

 

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

Auteur : Mahmoud Darwich
Composition musicale : Walead Ben Selim, Agathe Di Piro, Nidhal Jaoua
Piano : Agathe Di Piro
Chant : Walead Ben Selim
Kanoun : Nidhal Jaoua

 

 

Prochaine représentation : Opéra de Montpellier, 18 janvier 2020

…لا دَوْرَ لي في القصيدة
غيرُ امتثالي لإيقاعها :
حركاتِ الأحاسيس حسّاً يعدِّل حساً
وحَدْساً يُنَزِّلُ معني
وغيبوبة في صدي الكلمات
وصورة نفسي التي انتقلت
من أَنايَ إلي غيرها
واعتمادي علي نَفَسِي
وحنيني إلي النبعِ /

لا دور لي في القصيدة إلاَّ
إذا انقطع الوحيُ
والوحيُ حظُّ المهارة إذ تجتهدْ

كان يمكن ألاَّ أُحبّ الفتاة التي
سألتني : كمِ الساعةُ الآنَ ؟
لو لم أَكن في طريقي إلي السينما …
كان يمكن ألاَّ تكون خلاسيّةً مثلما
هي ، أو خاطراً غامقاً مبهما …

هكذا تولد الكلماتُ . أُدرِّبُ قلبي
علي الحب
كي يَسَعَ الورد والشوكَ … » محمود درويش

Mahmoud Darwich, Le Lanceur de dés et autres poèmes, traduits de l’arabe par Elias Sanbar  Photographies d’Ernest Pignon-Ernest, Éditions Actes Sud, 2010, pp.64/65/66.

 

 

 

Mahmoud Darwich | Nous choisirons Sophocle

 

 

 

Nous choisirons Sophocle
[ Quatrains ]

1

Je vois ce que je veux du champ … moi je vois
des tresses de blé peignées par le vent, je ferme les yeux :
ce mirage mène au nahawand
et cette quiétude, à l’azur.

2

Je vois ce que je veux de la mer… moi je vois
la flambée des goélands au couchant, je ferme les yeux :
cette errance mène à l’Andalousie
et cette voile est mon oraison funèbre par les pigeons.

5

Je vois ce que je veux de la paix … moi je vois
une gazelle, de l’herbe et un ruisseau…je ferme les yeux :
cette gazelle sommeille sur mon bras
et son chasseur dort à côté de ses enfants en un lieu lointain

8

Je vois ce que je veux de l’éclai r… moi je vois
des champs aux récoltes dilapidées par les plantes. Bravo
à la chanson des amandes, blanche, qui, sur la fumée des villages…se pose,
pigeons avec lesquels nous partageons le pain de nos enfants.

13

Je vois ce que je veux des hommes : leur quête de tendresse
pour quoi que ce soit, leur lenteur à aller au travail,
leur hâte à revenir aux leurs …
et leur besoin d’un salut, au matin …

Mahmoud Darwich, Nous choisirons Sophocle et autres poèmes, Traduit de l’arabe (Palestine ) par Elias Sanbar, Actes Sud, 2011, p 83 & s.

 

 

 

Fatina Goura | Femme de menthe


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Femme de menthe

Elle extrait la sensualité de la douleur de l’épine
Elle la murmure…elle te remplit de temps gorgé de soleil
Elle conduit à ses confins l’arôme de l’instant fugace
Elle masse son éclat avec le parfum du printemps
Elle dessine toujours les limites de l’halètement
Seule l’ortie la satisfait
Car elle seule pave la douceur de la langue de ses épines
Tandis que son goût humidifie la douceur de la scène
Occupe le corps abandonné de la blancheur
Arrache la chasteté de la menthe avec le bruissement de ses feuilles montagnardes
Et y laisse des cicatrices
Ses épines, son éclat continu
Arrêtent la respiration l’espace d’un instant éternel
Puis mâchent une feuille de menthe en la piquant sans pitié

Fatina Goura, Femmes poètes du monde arabe, Anthologie présentée par Maram al-Masri, Le Temps des Cerises, 2013, p. 131.

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Mahmoud Darwich | Entretiens sur la poésie


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Entretiens sur la poésie

(…) certains poètes se complaisent dans l’isolement et cherchent à couper les ponts avec le public, alors que nulle évolution « naturelle » de leurs textes ne justifient une telle attitude.
Il est des poètes qui croient grandir en s’isolant du public. Or le public ne veut pas d’une poésie qui le méprise. Le poète, encore une fois, n’est pas seul au monde. Il est l’un des sommets du « triangle » poétique, les deux autres étant la langue, qui s’impose au poète, et le lecteur sans lequel l’acte créateur ne se réalise pas complètement. Pour qu’il aboutisse, cet acte exige une certaine relation entre le poète et le lecteur.

Mahmoud Darwich, Entretiens sur la poésie, avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun, Traduit de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey, Actes Sud, 2006, p 47

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