Archives de catégorie : [DOMAINE LIBANAIS]

Khalil Gibran | Le sable et l’Écume


 

 

Une fois, j’ai rempli ma main de brume.
Quand je l’ai ouverte, la brume était une larve.
J’ai fermé et ouvert ma main à nouveau, et il y avait alors un oiseau.
Et j’ai refermé et ouvert ma main à nouveau, et dans son creux se trouvait un homme au visage triste, tourné vers le ciel.
Une fois encore, j’ai fermé ma main, et quand je l’ai ouverte il n’y avait rien que brume.
Mais j’ai entendu une chanson d’une douceur excessive.

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Ils me disent dans leur éveil : toi et le monde dans lequel tu vis n’êtes qu’un grain de sable sur le rivage infini d’une mer infinie, et tous les mondes ne sont que des grains de sable sur mon rivage. 

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Une seule fois je suis resté muet. Ce fut quand un homme m’a demandé : « Qui es-tu ? »

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La première pensée de Dieu fut un ange.
Le premier mot de Dieu fut un homme.

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Nous étions des créatures voletantes, errantes et désirantes des milliers d’années avant que la mer et le vent dans la forêt nous apprennent la parole.
À présent, comment pouvons-nous exprimer ce qui en nous est immémorial avec les seuls bruits de notre passé?

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Une fois j’ai vu le visage d’une femme, et j’ai aperçu tous ses enfants qui n’étaient pas encore nés.
Et une femme a regardé mon visage, et elle y a reconnu tous mes ancêtres, morts avant qu’elle ne soit née.

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Une perle est un temple bâti par la douleur autour d’un grain de sable.
Quelle nostalgie bâtit nos corps et autour de quels grains ?

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Donnez-moi le silence et j’affronterai la nuit.

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L’humanité est un fleuve de lumière coulant de la création vers l’éternité.

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Seuls ceux en dessous de moi peuvent m’envier ou me haïr.
Je n’ai jamais été envié ou haï; je ne suis au-dessus de personne.
Seuls ceux au-dessus de moi peuvent me louer ou me rabaisser.
Je n’ai jamais été loué ni rabaissé; je ne suis en dessous de personne.

Khalil Gibran, Le sable et l’Écume, traduit de l’anglais par Thierry Gillyboeuf et de l’arabe par Elie Dermarkar, Préface de Thierry Gillyboeuf,Points Poésie, 2008, pp. 19-23.

 

 

 

 

Issa Makhlouf | Leurs rêves endormis flottent sur les vagues

 

Leurs rêves endormis flottent sur les vagues
Nonza 11 juin 2019 Photographie Sylvie-E. Saliceti

Le sang n’a pas coulé,
mais leurs rêves endormis
flottent sur les vagues.

Est-ce le cœur
de la Méditerranée,
ou les cœurs
de ses naufragés,
ce battement ultime ?

Issa Makhlouf, Leurs rêves endormis flottent sur les vagues, Traduit de l’arabe (Liban) par Nabil El Azan, Éditions Imprévues, Collection Accordéon,143/200, 2016, p.6/6.

 

Yasmine Ghata | La nuit du calligraphe


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Dieu ne s’intéresse pas à l’alphabet latin. Son souffle dense n’arrive pas à glisser sur ces lettres séparées et trapues. Atatürk a chassé Dieu du pays, répètent les calligraphes. Désormais, seul au pouvoir, le Loup gris, admirateur de la culture occidentale, ennemi de l’illettrisme, a réformé l’écriture, comme on substitue un lait maternel. Élimination des mots arabo-persans, remplacés par des mots turcs. La nouvelle langue dispose de huit voyelles phonétiques, là où l’arabe n’en a que trois, les lettres ne sont plus liées. Les caractères n’ont plus d’accent et les lettres ne changent plus de forme selon leur position dans la phrase. Nous écrivons désormais de gauche à droite. On raconte que les spécialistes linguistiques ont demandé cinq ans à Atatürk pour définir un alphabet, il ne leur a accordé que trois mois.
Les calligraphes sont meurtris, le Coran aussi. La langue arabe est bannie de tout usage public et les sourates ne sont plus enseignées dans les écoles. Nous ne comptons plus avec le soleil, nous mesurons désormais le temps suivant la méthode de la journée internationale de vingt-quatre heures.

Yasmine Ghata, La nuit du calligraphe, Le Livre de poche, 2006, p.55.

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Salah Stétié | Obscure lampe de cela


 

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Accrue dans le feu l’herbe
A dénaturé l’origine et cuit le pain
— Profonde entre les cils

Oeil enseigné de cils
Ou blé où se désigne
Le blé des larmes

Feu est raison             l’herbe
N’est pas le feu mais le déni de l’herbe
A la fin déracinée par l’oubli
 

Salah Stétié, Obscure lampe de cela, Bois gravés de Raoul Ubac, Éditions Jacques Brémond, 2003, exemplaire N° 00326, Non pag. N°14.

 

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Georges Schehadé | C’est par les jardins


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VI

C’est par les jardins que commencent les songes de folie
Un art essaye d’animer les bois
Et qui n’entend qu’une voix est un homme alourdi
Et qui ne voit qu’un oiseau est l’aveugle de la barque
Les soleils montent au grand bonheur
L’herbe et les bêtes sont en position du soir
Tu veux remarquer un chant que tu as aimé
Il n’y a pas de chant dans la forêt mais des yeux noirs
Ton adolescence était suivie
D’une longue chaîne de montagnes
Tu aimes t’abandonner au bruit des villes endormies
Tu aimes t’exposer au miracle de l’air
Tu ne comprends pas encore les dômes de la musique
Maintenant tu t’assieds au seuil de ta maison
Tu lis qu’en Espagne un général lève des armées
Et tu songes à des fanfares éparpillées
La nuit va descendre la Tour de l’esprit
Sur les seins des femmes il y aura des étoiles égarées
Les arbres porteront le deuil des conquêtes
Aimeront-ils être au bord de ton amour
Comme les barques de macédoine
Tu as vu la jeune fille qui vient de la mer
Elle porte dans ses cheveux les roses d’Alexandrie
Elle marche dans la rue la plus nocturne
Il n’y aura pas plus d’étoiles qu’au premier jour du monde
Mais tu penses que si tu devais la suivre
Tu habiterais les feuillages de la mer
C’est par les jardins que commencent les songes de folie
L’aube a salué les yeux noirs
Mêmes chameaux amers sur les routes libres

Georges Schehadé, Les Poésies, Préface de Gaëtan Picon, Poésie/Gallimard, 2009, p 27.

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Vénus Khoury-Ghata | Un lieu d’eau sous la voûte


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Un lieu d’eau sous la voûte

Un lieu d’eau sous la voûte
s’y enfoncent mât et voilier
s’arque la coque
s’éclabousse la carène

Écluse rouge pour celui harcelé par son sang
il ajuste le soc sur le sillon marin
puis cingle l’attelage vers l’impossible issue

Mort brève si fugace
halte à l’orage qui force la mer à boire son contenu d’eau

Tu t’emmêles dans ta voile
nages vers sa chair d’angle
gravites autour des chairs abaissées

Tu humes sa vase et son argile
aspires son herbe maculée
là où se divisent les berges
se meurent les genoux du fleuve

Tu la remplis de pierres feintes
colmates la caverneuse la creuse
la close sur son vide
navigable en temps de crue

Tu es chair de soutènement quand oscillent les murs
traverse verticale qui relie le creux au plein
corps du jour manipulé dans l’ombre
cheminement du lait dans le noir labyrinthe
Tu es à la fois barque et timonier

Tu oeuvres en chambre passagère
bagué de miel à la racine
le chemin vertical pleure sous ton pas d’arpenteur
Force l’anneau obscur
va loin dans la citerne
fais surgir l’eau dure
celle qui arque le cri
romps l’écume
Bois à genoux l’eau de l’indigène

Tu écartes berges et galets
repousses algues et digue
assistes muet à la levée des eaux

Mords son cri à la racine
viole l’espace circulaire
vole le sang circulaire
qui inonde le passage à chaque appel de lune

Laisse la femme pleurer son humidité jusqu’aux pieds du jour

Tu détisses son chanvre
sondes son puits
oublies tes lèvres sur son angle
refermes son corps dégrafé
puis la laisses s’éloigner dans son nu.

Vénus Khoury-Ghata, Anthologie personnelle, Poésie, [Un lieu d’eau sous la voûte], Actes Sud, 1997, pp 145/146

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