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Natalia Ginzburg | Les mots de la tribu (extraits)


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On vivait toujours, à la maison, dans la hantise des scènes de mon père qui explosaient à l’improviste, pour des motifs souvent futiles : pour une paire de chaussures introuvables, pour un livre dérangé, pour une lampe grillée, pour un léger retard dans les repas, pour un plat trop cuit. On vivait aussi dans la hantise des disputes qui éclataient brusquement entre mes frères Alberto et Mario : tout à coup, arrivait de leur chambre un bruit de chaises renversées et de murs cognés, suivi de hurlements déchirants et sauvages. Alberto et Mario étaient deux grands garçons, très forts, qui, dans leurs bagarres à coups de poings, ne s’épargnaient pas et s’en tiraient avec des nez en sang, des lèvres enflées et des vêtements déchirés.
— Ils sont en train de s’asasiner ! criait ma mère qui, dans son affolement, oubliait de prononcer correctement.
— Beppino, viens ! Ils s’asasinent, criait-elle en appelant mon père à la rescousse.
L’intervention de mon père était, comme tous ses actes, violente. Il se jetait entre les deux garçons agrippés l’un à l’autre pour se battre et il les assommait de gifles. J’étais petite alors ; et je garde le souvenir terrifié de ces trois hommes qui luttaient sauvagement. Les motifs qui poussaient Alberto et Mario à se battre étaient futiles, eux aussi : un livre qu’on avait égaré, une cravate introuvable, la priorité pour la salle de bains. Un jour, Alberto se présenta en classe la tête bandée et le professeur lui demanda ce qui s’était passé. Il se leva et dit :
— Mon frère et moi nous voulions prendre un bain.

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Ma mère, elle, était optimiste de caractère et elle attendait quelque magnifique coup de scène. Elle s’attendait à ce qu’ « on renversât », un beau jour, Mussolini.
Ma mère sortait le matin, en disant :
— Je vais voir si le fascisme tient toujours debout. Je vais voir si l’on a renversé Mussolini.
Elle recueillait des allusions et des racontars dans les magasins et elle en tirait de réconfortants auspices. À table, elle disait à mon père:
— Il y a du mécontentement dans l’air. Les gens n’en peuvent plus.
— Qui te l’a dit ? hurlait mon père.
— C’est mon marchand de légumes qui me l’a dit, répondait ma mère.

Natalia Ginzburg, Les mots de la tribu, Traduit de l’italien par Michèle Causse, Préface de Dominique Fernandez, Les Cahiers Rouges, Grasset, 2015, pp.52/53 & S.

 

 

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