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La noix d’or | Cristina Campo sur Simone Weil

 

 

« Simone Weil avance toujours dans une seule direction parce qu’elle cherche toujours une seule chose » — et cette chose n’est rien d’autre que le centre de gravité des situations, qui ne peut être pour elle que de nature spirituelle, quelle que soit la violence de sa projection dans les faits.

À l’instar des Grecs, ses maîtres spirituels, ce qui intéresse Simone Weil dans la tragédie, c’est surtout l’action : non pas comme événement, encore moins comme psychologie, mais comme projection extrême d’une conscience : une action, pour ainsi dire, «immobile ». Pour le formuler avec ses propres mots : « L’action serait comme un langage. Comme les oeuvres d’art, etc. Sur la scène — la lente maturation d’un acte, avec l’univers autour — puis l’acte précipité dans le monde.»

Cristina Campo, La noix d’or, Traduit de l’italien par Monique Baccelli et Jean-Baptiste Para, L’arpenteur, 2006, p.98.

 

 

 

Cristina Campo | Impardonnable, le poète l’est plus que tout autre

 

 

 

Mais c’est vrai, plus que la mort
ils craignent la beauté,
plus redoutable pour eux que la mort.

William Carlos Williams

 

Perfection, beauté. Qu’est-ce à dire ? Parmi les définitions, il en est une possible. C’est un caractère aristocratique. Mieux encore, c’est la suprême aristocratie. De la nature, de l’espèce, de l’idée. Même au sein de la nature, elle est culture. La démarche souple et altière d’une jeune Africaine de la Côte-de-l’Or est l’œuvre de siècles de nage, de jarres d’argiles portées d’aplomb sur le crâne, de danses et de chants plus difficiles que le grégorien le plus pur. Si un seul des trois éléments faisait défaut : piété, libre jeu, arts féminins, la perfection ne langerait pas de son voile chaste et impérieux le corps de la jeune fille. A travers les millénaires, en quelque sorte, l’arbre du paradis exprima l’oiseau-lyre; à force de se joindre en prière, les mains devinrent un jour des arcs gothiques.

Aujourd’hui, tout cela est offensé, renié, détruit. Introuvable et néanmoins présent, comme sous un ongle une épine empoisonnée. Ainsi l’homme a-t-il dû convertir la perfection en objet d’horreur sacrée. Que tout souvenir du temps céleste soit maintenant banni, enterré à jamais dans le jardin du potier. Et surtout, qu’il soit proscrit. Car l’on sait que la perfection est d’abord cette chose perdue, endurance et sereine immobilité. L’homme qui médite, la femme sur le seuil, le moine agenouillé, le silence prolongé du roi. Ou l’animal aux aguets, la besogne habile d’une bête. Ce poids aérien et terrible – silence, attente, durée – l’homme l’a exclu de son être. Et voici qu’il vit désormais une terreur paranoïde face à ce qui est «sentiment et précision, humilité, concentration, élégance.» Comment exiger, d’autre part, le courage du cri déchirant : « Beauté, éloigne-toi de moi, je te crains, ton souvenir me lacère, va et sois maudite » ? Comme le cri d’Ève chassée de l’Éden, tout cela réclame des voiles, l’obscurité d’une sylve. Et voici les attentats indirects contre les servantes de l’irretrouvable : grâce, légèreté, ironie, sens subtils, regard ferme et pointilleux. Ou, pour user intellectuellement de termes théologiques : clarté, finesse, agilité, impassibilité.
Impardonnable, dans ces conditions, le poète l’est plus que tout autre.

Cristina Campo, Les Impardonnables, Traduit de l’italien par Francine de Martinoir, Jean-Baptiste Para et Gérard Macé (Traduction des Impardonnables pp. 97 & S. de Jean-Baptiste Para) L’Arpenteur, 2012, pp. 100 et 101.

 

 

Cristina Campo | Le Tigre Absence


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Le maître archer

Toi, Absent qu’il faut aimer…
Terme qui nous échappes et nous poursuis
Comme l’ombre d’un oiseau sur le sentier :
Je ne veux plus te chercher.

Je vibrerai sans presque ajuster ma flèche
Pourvu que soit tendue la corde de mon cœur :
Voilà ce que m’enseigne le maître archer zen
Qui depuis trois mille ans Te voit.

(Jardin Bonacossi octobre 1954, à B.B.)

Cristina Campo, Le Tigre Absence, [Le maître archer], Poèmes traduits et présentés par Monique Baccelli, Arfuyen, 1996, p 31

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