Archives de catégorie : Rahmy ( Philippe )

Mouvement par la fin | Philippe Rahmy


**

*

Ils entourent le mort étendu sur la passerelle. Ils allument une bougie, la posent par terre, puis lisent à tour de rôle La Grande Pâque de Jacques Besse : «Je me demande de quel poids d’Amour, de quel impôt d’Amour qui ne soit pas l’impôt du sang / nous devrons payer la nécessité de tous nos actes prosaïques / en face du Ciel qui nous convie / nous, le plus absurde des peuples, à la plus poétique des alliances !»

Ce sont des funérailles de pauvres qui dispersent dans la nuit blanche et noire des paroles comme des ombres.

Ils se taisent, ils sont frappés par le silence qui vient d’eux et se propage autour du mort sur la ville. Ils se font le baiser du clochard, un baiser sans langue de vipère. Puis ils soulèvent le mort et le font doucement basculer par-dessus la rambarde.

Frère, es-tu moins seul, qui habites avec moi le néant de l’écriture ?

◊◊◊

Toi qui souffres, pourquoi distinguer ta douleur de la mienne ? Tiens bon, frère, soeur, tiens-toi ferme. Regarde ! Aussi vrai que j’écris de mon corps lequel est appelé livre, et que tu peux m’y voir heureux, aussi vrai je me tiens debout à ton côté et toi au mien. Ainsi nous apparaissons singuliers l’un pour l’autre et notre misère n’est plus du livre, ni du corps, mais faite de notre ressemblance. Elle est la nature profonde de la fraternité. La solitude absolue s’affirmerait insensible à la douleur.

Philippe Rahmy, Mouvement par la fin, Un portrait de la douleur, Postface de Jacques Dupin, Cheyne Editeur, Collection Grands Fonds, 2005, pp.51 à 53.

*

**