Archives de catégorie : Jaccottet (Philippe)

Philippe Jaccottet | Les deux messagers

 

 

Oui, j’aurais dû revenir à Hölderlin et notamment à l’ouverture de « Patmos », peut-être le plus bel hymne qu’il ait écrit et achevé, avant que sa pensée ne s’égare un peu :

Nah ist Und schwer zu fassen der Gott

Tout proche
Et difficile à saisir, le Dieu

Et ce qui suit, surtout :

Wo aber Gefahr ist, wächst Das Rettende auch.

Mais là où il y a danger, croît
Aussi ce qui sauve.

Il parle ensuite des aigles qui logent sur des lieux très escarpés, et très éloignés les uns des autres, et à ce dieu dont il a dit d’abord qu’il était incompréhensible, il adresse une sorte de prière :

So gib unschuldig Wasser, O Fittige gib uns…

Donne-nous une eau innocente Oh donne-nous des ailes…

Voilà de manière très extraordinaire, réunis en si peu de mots, les deux messagers privilégiés de la poésie : les oiseaux, et l’eau vive. Et je retrouve le thème du voyageur qui part et qui revient. Comme si Hölderlin disait pour moi en ce début de poème, en quelques lignes, en quelques vers, presque tout l’essentiel.

 

Philippe Jaccottet, La Clarté Notre-Dame, Éditions Gallimard, 2021, pp.43/44.

Philippe Jaccottet | À Henry Purcell

 

Philippe Jaccottet

 

À HENRY PURCELL

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.

Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l’été céleste
et dont nous n’avons jamais bu le lait.

Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.

Ne croyez pas qu’il touche un instrument
de cyprès et d’ivoire comme il semble :
ce qu’il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.

À sa clarté,
nous ne faisons plus d’ombre.

Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l’écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.

On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines…

Nul doute, cette fois les voyageurs
ont passé la dernière porte :

ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d’eux.

Pendant que je t’écoute,
le reflet d’une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l’eau.

Cette voix aussi, n’est-elle pas l’écho
d’une autre, plus réelle ?
Va-t-il l’entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L’entendrai-je, moi ?

Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.

Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.

Même invisible, je t’ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 737 à 739.

 

À Henry Purcell
Auteur : Philippe Jaccottet
Diction : André Velter

Jaccottet | Sur Rilke — L’accomplissement

 

 

NIESEN DEPUIS FAULENSEE   PHOTOGRAPHIE SYLVIE-E. SALICETI

 

L’accomplissement

Dans cette vie d’errant sans patrie nommée, en réalité soumise à des lois moins visibles mais plus fortes, dans cette vie où Rilke rompait un à un tous les liens qui ne lui étaient pas essentiels pour la resituer sans relâche, au prix d’efforts souvent cruels pour les autres et pénibles pour lui, dans la constellation des purs rapports, dans cette vie au fond très cohérente, aux quelques lieux qui avaient joué un rôle déterminant : la Russie, Paris, Capri, la Provence, Duino, l’Egypte et Tolède, allait maintenant s’ajouter et en permettre l’accomplissement, le Valais. Avant même de s’installer à Muzot, Rilke écrit à Marie de La Tour et Taxis: (…) Mais ce qui d’autre part me retient encore, c’est ce merveilleux Valais : je fus assez imprudent pour descendre dans cette vallée, jusqu’à Sierre et à Sion; je vous avais parlé de la magie combien singulière que ces lieux exerçaient sur moi, lorsque je les vis pour la première fois, l’an dernier à l’époque des vendanges. Le fait que dans la physionomie de ce paysage l’Espagne et la Provence s’entrepénètrent de façon si étrange, m’avait déjà fortement ému naguère; car ces deux pays au cours des dernières années d’avant-guerre m’ont tenu un langage plus puissant et plus décisif que tout le reste : et dès lors jugez du fait d’entendre leurs voix réunies dans une vaste vallée des montagnes de la Suisse ! (…)

Le grand mot est dit. Enfermé, abrité, au centre d’un paysage ordonné comme un poème, où s’accordent enfin de nouveau le ciel et la terre, dans un monde qui semble apaisé, Rilke peut espérer rejoindre enfin, ici ou jamais, le centre de son univers intérieur.
(…)
Alors se produit, plus généreux, plus soudain, plus violent qu’il ne l’eût jamais imaginé, après dix ans d’attente, l’afflux poétique dont nous-mêmes ne pouvons cesser d’être surpris. Ce même jour, le 7 février, il écrit la septième Elégie, la Huitième entre le 7 et le 8. Le 9, les derniers vers de la sixième (commencée en 1913) et la Neuvième. Le 11, il achève la Dixième. Aussitôt, il en annonce l’achèvement à Marie de La Tour et Taxis:

Enfin, Princesse, enfin voici le jour béni, -ô combien béni, dès lors que je puis vous annoncer la conclusion, pour autant que je prévois,- des Elégies au nombre de : DIX.  De la dernière, la grande, dont fut commencé, jadis à Duino, le début : Dass ist dereinst, an dem Ausgang der grimmigen Einsicht, Jubel und Ruhm aufsinge zustimmenden Engeln…; de cette dernière dont en effet, autrefois déjà, il était entendu qu’elle serait l’ultime-de celle-là- dis-je- la main me tremble encore ! A l’instant, ce samedi 11, vers les six heures du soir, elle vient d’être achevée ! Le tout en quelques jours; ce fut une tempête qui n’a pas de nom, un ouragan dans l’esprit -comme AUTREFOIS à DUINO; tout ce qui est « fibre et tissu » en moi, a craqué, quant à manger durant ce temps, il ne fallait pas y songer, Dieu sait, qui m’a nourri.
Mais dès lors cela est. Est. Est.
Amen.
C’est donc pour cela seul que j’ai subsisté, envers et contre tout ! Et c’était bien cela, qui faisait défaut. Rien que cela…

Philippe Jaccottet, Rilke, Points/Poésie, 2006, pp 131 à 135.