Archives de catégorie : [DOMAINE HELVÉTIQUE]

Valère Novarina | Les mots sont comme des cailloux

 

 


Les mots sont comme des cailloux. (…) au sol,
incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse.

 

 

Je n’utilise pas les mots ; je n’en ai jamais cherché aucun. Ce ne sont pas des outils. Devant le langage, les sensations sont de l’ordre du toucher : quelque chose parle, là, derrière l’oreille. On ressent la matérialité de tout. Les mots sont comme des cailloux, les fragments d’un minerai qu’il faut casser pour libérer leur respiration. Tout un livre peut provenir d’un seul mot brisé. Le mot est fermé, enveloppé, secret, enfoui : quelque chose doit apparaître de dedans — de l’intérieur du mot et pas du tout de l’intérieur de l’écrivain. Les mots en savent beaucoup plus que nous — mais il faut les prendre avec amour entre ses mains et les porter à son oreille. Les mots sont au sol, incompréhensibles et comme des noyaux. Je les ramasse, j’écoute dedans ; je les brise : apparaît une phrase, une scène, toute la construction respiratoire du livre.

Valère Novarina, Devant la parole, Le débat avec l’espace, Éditions P.O.L, 1999, pp.59 et 60.

 

J’suis caillou
Auteur : Allain Leprest
Interprète : Francesca Solleville

 

 

 

Robert Walser | Retour dans la neige

 

 

 

À mon avis, un beau poème est nécessairement un beau corps, qui doit s’épanouir à partir des mots déposés sur le papier discrètement, distraitement, presque sans idées. Les mots constituent la peau, qui est bien tendue sur le contenu, c’est-à-dire le corps. Le comble de l’art consiste à ne pas énoncer des mots, mais à façonner un corps-poème, autrement dit, à veiller à ce que les mots ne soient que le moyen de former ce corps.

Robert Walser

 

C’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour Photographie S.-E. Saliceti  Niesen 12/18

 

Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner quelque part un air de mon pays. Mes pas étaient vifs malgré la profondeur de la neige dans laquelle je continuais à progresser avec ténacité. Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant. Tout ce qui avait existé autrefois fleurissait et m’enveloppait gaiement d’une roseraie comme un parfum juvénile. Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps.

(…)

De quelle manière il m’attire et pourquoi je suis attiré, le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu’au petit lac lui-même où elle s’arrête avec moi et ne peut s’étonner assez de sa beauté inattendue, pressentie en secret. Mais laissons-la parler elle-même dans son exubérance coutumière : c’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour, c’est le ciel, un bleu transparent, à demi couvert ; c’est de l’eau, de l’eau si semblable au ciel qu’elle ne peut être que le ciel, et le ciel de l’eau bleue ; c’est un doux silence bleu et chaud et c’est le matin ; un beau, un beau matin.

Robert Walser, Retour dans la neige, Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar, Éditions Zoé, 1999.

 

 

 

Bertrand Lacarelle | Arthur Cravan, précipité

 

 

Cravan chimique

Précipité. n. m. T. de Chimie. – Corps solide prenant naissance dans une réaction en milieu liquide et tombant au fond du récipient.
Vieux dictionnaire de l’Académie française.

Arthur Cravan est porté disparu depuis 1918. Sa légende naît cette année-là, au large du Mexique, alors qu’il se trouve à bord d’un bateau aussi mystérieux qu’un vaisseau fantôme.
Le poème de la mer ne saurait rendre son corps, ni lui rendre justice. Il est temps maintenant d’essayer la poésie chimique, la science des précipités, pour retrouver Cravan corps et âme.

Le corps et l’âme sont les deux piliers de la vie selon Arthur Cravan.
Dans le tube à essai, le mythe doit être dilué pour laisser place à l’essence d’une vie. D’abord, en mélangeant Cravan avec les hommes et les femmes de son époque, de son quotidien, puis avec des personnalités d’autres temps susceptibles de réagir avec lui.

Apollinaire et Duchamp, Debord et Desnos, quelques gouttes d’Hofmannsthal, entre autres, se combinent ici avec le grand élément de référence, si complexe, si riche en propriétés hautement actives.

Précipité de nature, précipité en raison de la brièveté de sa vie, précipité dans le monde, Arthur Cravan, sans cesse, change et surprend. Il n’est pas simplement l’homme du scandale et de la provocation, l’un des précurseurs officiels du dadaïsme et du surréalisme, mais également par bien des aspects un homme de la Renaissance et du gai savoir. Si son écriture est nouvelle, inventive, et son style inouï, c’est parce qu’il n’oublie pas d’apprendre des maîtres et du passé. Cravan est à la fois sur les routes, sur le ring et dans la bibliothèque. Dans l’action, un livre à la main.

Bertrand Lacarelle, Arthur Cravan, précipité, Éditions Grasset & Fasquelle, 2010, Ed. num.

Philippe Jaccottet | À Henry Purcell

 

Philippe Jaccottet

 

À HENRY PURCELL

Écoute : comment se peut-il
que notre voix troublée se mêle ainsi
aux étoiles ?

Il lui a fait gravir le ciel
sur des degrés de verre
par la grâce juvénile de son art.

Il nous a fait entendre le passage des brebis
qui se pressent dans la poussière de l’été céleste
et dont nous n’avons jamais bu le lait.

Il les a rassemblées dans la bergerie nocturne
où de la paille brille entre les pierres.
La barrière sonore est refermée :
fraîcheur de ces paisibles herbes à jamais.

Ne croyez pas qu’il touche un instrument
de cyprès et d’ivoire comme il semble :
ce qu’il tient dans les mains
est cette Lyre
à laquelle Véga sert de clef bleue.

À sa clarté,
nous ne faisons plus d’ombre.

Songe à ce que serait pour ton ouïe,
toi qui es à l’écoute de la nuit,
une très lente neige
de cristal.

On imagine une comète
qui reviendrait après des siècles
du royaume des morts
et, cette nuit, traverserait le nôtre
en y semant les mêmes graines…

Nul doute, cette fois les voyageur
ont passé la dernière porte :

ils voient le Cygne scintiller
au-dessous d’eux.

Pendant que je t’écoute,
le reflet d’une bougie
tremble dans le miroir
comme une flamme tressée
à de l’eau.

Cette voix aussi, n’est-elle pas l’écho
d’une autre, plus réelle ?
Va-t-il l’entendre, celui qui se débat
entre les mains toujours trop lentes
du bourreau ?
L’entendrai-je, moi ?

Si jamais ils parlent au-dessus de nous
entre les arbres constellés de leur avril.

Tu es assis
devant le métier haut dressé de cette harpe.

Même invisible, je t’ai reconnu,
tisserand des ruisseaux surnaturels.

 

 

Philippe Jacccottet, Leçons, Oeuvres, Bibliothèque de La Pléiade, Préface de Fabio Pusterla, Édition établie par José-Flore Tappy, avec Hervé Ferrage, Doris Jakubec et Jean-Marc Sourdillon, Éditions Gallimard, 2014, p. 737 à 739.

 

À Henry Purcell
Auteur : Philippe Jaccottet
Diction : André Velter

Jaccottet | Sur Rilke — L’accomplissement

 

 

NIESEN DEPUIS FAULENSEE   PHOTOGRAPHIE SYLVIE-E. SALICETI

 

L’accomplissement

Dans cette vie d’errant sans patrie nommée, en réalité soumise à des lois moins visibles mais plus fortes, dans cette vie où Rilke rompait un à un tous les liens qui ne lui étaient pas essentiels pour la resituer sans relâche, au prix d’efforts souvent cruels pour les autres et pénibles pour lui, dans la constellation des purs rapports, dans cette vie au fond très cohérente, aux quelques lieux qui avaient joué un rôle déterminant : la Russie, Paris, Capri, la Provence, Duino, l’Egypte et Tolède, allait maintenant s’ajouter et en permettre l’accomplissement, le Valais. Avant même de s’installer à Muzot, Rilke écrit à Marie de La Tour et Taxis: (…) Mais ce qui d’autre part me retient encore, c’est ce merveilleux Valais : je fus assez imprudent pour descendre dans cette vallée, jusqu’à Sierre et à Sion; je vous avais parlé de la magie combien singulière que ces lieux exerçaient sur moi, lorsque je les vis pour la première fois, l’an dernier à l’époque des vendanges. Le fait que dans la physionomie de ce paysage l’Espagne et la Provence s’entrepénètrent de façon si étrange, m’avait déjà fortement ému naguère; car ces deux pays au cours des dernières années d’avant-guerre m’ont tenu un langage plus puissant et plus décisif que tout le reste : et dès lors jugez du fait d’entendre leurs voix réunies dans une vaste vallée des montagnes de la Suisse ! (…)

Le grand mot est dit. Enfermé, abrité, au centre d’un paysage ordonné comme un poème, où s’accordent enfin de nouveau le ciel et la terre, dans un monde qui semble apaisé, Rilke peut espérer rejoindre enfin, ici ou jamais, le centre de son univers intérieur.
(…)
Alors se produit, plus généreux, plus soudain, plus violent qu’il ne l’eût jamais imaginé, après dix ans d’attente, l’afflux poétique dont nous-mêmes ne pouvons cesser d’être surpris. Ce même jour, le 7 février, il écrit la septième Elégie, la Huitième entre le 7 et le 8. Le 9, les derniers vers de la sixième (commencée en 1913) et la Neuvième. Le 11, il achève la Dixième. Aussitôt, il en annonce l’achèvement à Marie de La Tour et Taxis:

Enfin, Princesse, enfin voici le jour béni, -ô combien béni, dès lors que je puis vous annoncer la conclusion, pour autant que je prévois,- des Elégies au nombre de : DIX.  De la dernière, la grande, dont fut commencé, jadis à Duino, le début : Dass ist dereinst, an dem Ausgang der grimmigen Einsicht, Jubel und Ruhm aufsinge zustimmenden Engeln…; de cette dernière dont en effet, autrefois déjà, il était entendu qu’elle serait l’ultime-de celle-là- dis-je- la main me tremble encore ! A l’instant, ce samedi 11, vers les six heures du soir, elle vient d’être achevée ! Le tout en quelques jours; ce fut une tempête qui n’a pas de nom, un ouragan dans l’esprit -comme AUTREFOIS à DUINO; tout ce qui est « fibre et tissu » en moi, a craqué, quant à manger durant ce temps, il ne fallait pas y songer, Dieu sait, qui m’a nourri.
Mais dès lors cela est. Est. Est.
Amen.
C’est donc pour cela seul que j’ai subsisté, envers et contre tout ! Et c’était bien cela, qui faisait défaut. Rien que cela…

Philippe Jaccottet, Rilke, Points/Poésie, 2006, pp 131 à 135.

 

 

Ésotérisme et alchimie de l’écriture| Borges, Zumthor et Yourcenar

Dans la longue tradition poétique où les lettres ont valeur de signes autonomes, significative est la nouvelle L’Aleph, de Jorge-Luis Borges (on peut placer aussi, dans cette filière, le sonnet des Voyelles de Rimbaud — quitte à ne pas suivre plus loin Serge Hutin, qui inscrit sérieusement le poète dans la tradition alchimique). L’aleph est la première lettre de l’alphabet hébreu sacré et, dans la kabbale, elle indique le chemin vers l’ « En-Soph », centre de la connaissance totale, où l’esprit perçoit, en un éclair, la totalité des phénomènes, leurs causes et leur sens. Ce signe, visuellement, peut être interprété comme un homme qui montre du doigt le ciel et la terre : l’une étant le reflet et la carte de l’autre, qui évoque immédiatement pour nous « la sphère éclatante » des derniers instants de Zénon ( LOeuvre au Noir, p.322). Cette lettre, qui symbolise à la fois le point où toutes les énigmes se résolvent (comme l’espère André Breton dans le deuxième manifeste du Surréalisme), le point Oméga du Père Teilhard de Chardin, et l’illumination désirée par les alchimistes, semble bien avoir été choisie par le conteur argentin, maître du fantastique, pour ce qu’elle contient encore de magie ancestrale.« Tu te couches par terre, sur les dalles, et tu fixes ton regard sur la dix-neuvième marche et l’escalier indiqué (…). Après quelques minutes, tu vois l’Aleph. Le microcosme des alchimistes et des kabbalistes, notre concret et proverbial ami, le “ multum in parvo ” ! » (…) « Au bas de la marche, vers la droite, je vis une petite sphère moirée d’un éclat presque intolérable (Borges).» Avant même la kabbale et l’Art Secret, il y a donc un ésotérisme de l’écriture. À ses origines, elle est utilisée seulement par la classe sacerdotale (les hiéroglyphes égyptiens en sont un exemple) qui cherche à cacher au vulgaire le plein sens des secrets les plus audacieux. Par ailleurs, en analysant les alphabets, ou signes, primitifs, on ne peut s’écarter de leur symbolisme sexuel. Mais, surtout, « la virulente puissance des mots presque toujours plus forts que les choses (L’œuvre au Noir, p.322) » tient à ce que l’écriture — au départ — tend à « réduire par la graphie (c’est-à-dire par l’œuvre de la main) à notre merci l’univers » ( Zumthor, P., «Ésotérisme de l’écriture », p. 287. 44 Ibid., p. 287.).

Geneviève Spencer-Noël, Zénon ou le thème de l’alchimie dans l’Oeuvre au Noir de Marguerite Yourcenar suivi de Notes, Éditions A.-G. Nizet, 1981, Format numérique 2018, L’Aleph de Borges, p.13/29.

Zénon ou le thème de l'alchimie dans l'oeuvre au noir

 

Aude Seigne | Le mot «ravissement»

 

 

 

J’aime le mot «ravissement». Je n’aime pas sa sonorité, son côté rêche et benêt, son étendue. Mais j’aime sa double acception : ravi du temps, enlevé à l’instant présent, et par voie de fait ravi, heureux, ébaubi de beauté. «Le jeu nous ravit» avait dit un professeur de philosophie aux mains maigres, et il m’avait ainsi fait éprouver pour la première fois l’étrange polysémie du terme. Il y a ici quelque chose de l’ordre de Rimbaud, de Dante, de Claudel, quelque chose de la beauté par l’absence. Et une des manières de rapprocher la lecture du voyage est encore cette absence. (..)

Et Dostoïevski, justement, me ravit. Je lis L’Idiot à Ouagadougou et l’idiot ne me rend pas heureuse mais me sort du temps où je vis. Dans le silence vertical de la rue ouagalaise aux heures brûlantes, je vois s’élever une datcha, des calèches, des duvets de neige. D’élégantes dames très pâles se promènent dans leurs manteaux de fourrure au milieu des mamas noires suantes et colorées. Les jeunes hommes russes déchaînent leurs passions vers de jeunes Africaines aux courbes suaves. En vérité, les passions qu’on n’a pas la force d’exprimer ici, le bouillonnement intérieur qu’on tait faute d’air, faute d’espace, semble vivre chez ces quelques têtes brûlées, chez ces Slaves blancs lointains de papier. Je suis enlevée à moi-même. Ravie mais pas enchantée. Enchantée, je le suis à Adélaïde, dans la froide Melbourne de septembre. Je me lève dans l’aube grise pour lire dans une cour humide, à ciel ouvert; agréable pourtant, familière. J’ai peu dormi, la fête battait son plein, je dansais, je me montrais, la nuit était courte. Mais Frédéric m’attend. Je l’ai laissé hier soir dans un désespoir adolescent qui, je le comprends d’heure en heure, est infini. Mais je compte sur Flaubert pour que cet infini me ravisse. Je suis dans une cour grise. L’air humide attaque mes joues ensommeillées. Un thé chaud à la main, une lampe radiateur. L’Éducation sentimentale me berce. J’oublie que je suis malade, j’oublie que je suis jeune, lointaine et absente. la maladresse de Frédéric me renvoie à cet instant où si ombre, si semblable à lui, si paradoxale, je ne peux lire que lui. Je ne cherche pas à ne pas être paradoxale d’ailleurs, au contraire. Je cultive. J’aime, je danse, virevolte, enivre et échappe. Pour être la liseuse attentive, l’intellectuelle absente, la figure de la jeune fille qui lit, à l’aube suivante. Quand je me rappelle encore des lectures de voyage, des lectures qui rapprochent du monde en faisant semblant de nous en ravir, elles produisent souvent le même effet. Tu lis ? Oui. Je lis. Je lis Ella Maillart Parmi la jeunesse russe à Kiev. Elle traverse quelques villes que je viens de quitter, puis se ballade. Nous nous rejoignons en Ukraine. Je vois son bateau arriver sur le port d’Odessa. Je compare sa description des grands escaliers à ce que je vois. Tout a changé, Ella. Mais il ne faut pas s’en attrister. Je suis certaine que tu y aurais trouver du bon. Je lis Ella dans ma petite chambre toute rose au huitième étage de la banlieue de Kiev. Je lis avec le ravissement délicieux des heures qui passent. La lumière fait le tour de la pièce puis s’en va. Elle revient le jour suivant, et le jour encore d’après, et les jours passent ainsi à attendre un être que j’aime dans une solitude ravie. Je lis quelques poèmes de Char et de Tardieu avec un autre être que j’aime sur le balcon de Barni, en Italie du Nord. L’elliptique poésie s’accorde à ces moments, à ce silence, à cette émotion du vide. Je lis encore Houellebecq en Inde. Duras en Hongrie, et un peu les auteurs des lieux que je traverse. Un peu Karen Blixen au Danemark, un peu Arto Paasilina en Finlande, mais en ce qui me concerne la question n’est pas l’adéquation à un lieu, à une pensée. Toute lecture s’articule en ressemblance ou en contraste avec le lieu que j’habite à ce moment. Toute lecture est question de défi : cela me ravira-t-il ? Et qu’advient-il de soi quand on se ravit du ravissement qu’est déjà le voyage ?

Aude Seigne, Chroniques de l’Occident nomade, Zoé Poche, 2013, pp.21 à 25.

 

 

Anne Perrier | La Voie nomade ( extraits)

 

 

 

 

[…]
Je ne suis pas de ceux qui restent
La maison le jardin tant aimés
Ne sont jamais derrière mais devant
Dans la splendide brume
Inconnue

 

*

 

L’âme bleue de froid
Quelle surprise pour la mort
Qui l’ouvrira
D’y trouver la fraîcheur sucrée
De la figue mûre

 

*

 

Ô rendez-moi la fougue et l’espace et l’audace
Et la royale autorité
Du danseur de corde

 

*

[…]

Une pelisse d’étoiles
Sur mon ombre humaine

 

Une pelisse d’étoiles sur mon ombre humaine            Photographie Sylvie-E. Saliceti

 

 

Anne Perrier, Le Livre d’Ophélie et La Voie nomade, Préface de Doris Jakubec, Éditions Zoé / Poche, 2018, pp.99, 111, 113.

 

 

 

Gustave Roud | Le bûcheron à la poitrine froissée


Le bûcheron à la poitrine froissée par un de ces longs sapins qui s’effondrent en hésitant, bondissant soudain par un imprévisible ressaut sur un de leurs meurtriers, le bûcheron en s’éveillant de son premier sommeil depuis des nuits ose enfin tourner la tête vers la petite fenêtre au fond de sa chambre. Il voit un morceau de colline lavé par les pluies, d’un vert doux un peu jaune, et sur le gris du ciel la fine gerbe de ramures d’un pommier solitaire. Une molle vague de vent tiède roule au long des murs jusqu’à son visage. Il rêve. mars ? Avril ? Demain il rouvrira les yeux avec surprise, baigné d’une lumière pâle et froide comme la craie; son fils, tout noir contre la fenêtre aveuglante, les lèvres aux carreaux, fera périr de sa seule haleine tout un jardin de givre qui renaît sans cesse. Il fait triste et il fait bon dans cette chambre étroite. Une lampe à pétrole qu’on vient d’éteindre est posée sur la commode, à côté d’une fouine qui crie silencieusement vers la porte. Tout près, un plateau de tôle peinte en rouge sombre avec une couronne de feuillages d’or supporte un verre vide, une luisante bouteille. On voit encore un fusil pendu à la paroi, de biais sous une lithographie ancienne : Avec le courant (un batelier a lâché les rames et s’est assis à côté de la jeune passagère que son bras amoureusement enlace; à leurs pieds croule une montagne de raisins et de pastèques où ils mordront bientôt). Personne ne vient, personne n’appelle. Le visage amaigri, tout proche, se laisse reprendre sans angoisse par le sommeil.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 82/83

Valère Novarina | Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles

 

 

Voici que les hommes s’échangent maintenant les mots comme des idoles invisibles, ne s’en forgeant plus qu’une monnaie : nous finirons un jour muets à force de communiquer ; nous deviendrons enfin égaux aux animaux, car les animaux n’ont jamais parlé mais toujours communiqué très-très bien. Il n’y a que le mystère de parler qui nous séparait d’eux. A la fin, nous deviendrons des animaux : dressés par les images, hébétés par l’échange de tout, redevenus des mangeurs du monde et une matière pour la mort. La fin de l’histoire est sans parole. A l’image mécanique et instrumentale du langage que nous propose le grand système marchand qui vient étendre son filet sur notre Occident désorienté, à la religion des choses, à l’hypnose de l’objet, à l’idolâtrie, à ce temps qui semble s’être condamné lui-même à n’être plus que le temps circulaire d’une vente à perpétuité, à ce temps où le matérialisme dialectique, effondré, livre passage au matérialisme absolu — j’oppose notre descente en langage muet dans la nuit de notre corps par les mots et l’expérience singulière que fait chaque parlant, chaque parleur d’ici, d’un voyage dans la parole ; j’oppose le savoir que nous avons, qu’il y a, tout au fond de nous, non quelque chose dont nous serions propriétaire (notre parcelle individuelle, notre identité, la prison du moi), mais une ouverture intérieure, un passage parlé.

Chaque terrien d’ici le sait bien, qu’il n’est pas fait que de terre. Et s’il le sait, c’est parce qu’il parle. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que l’intérieur est le lieu non du mien, non du moi, mais d’un passage, d’une brèche par où nous saisit un souffle étranger. A l’intérieur de nous, au plus profond de nous, est une voie grande ouverte : nous sommes pour ainsi dire troués, à jour, à ciel ouvert -comme les toitures des cabanes de soukhot. Nous le savons tous très bien, tout au fond, que la parole existe en nous, hors de tout échange, hors des choses, et même hors de nous.

Qu’est-ce que les mots nous disent à l’intérieur où ils résonnent? Qu’ils ne sont ni des instruments qui se troquent, ni des outils qu’on prend et qui se jettent, mais qu’ils ont leur mot à dire. Ils en savent sur le langage beaucoup plus que nous. Ils savent qu’ils sont échangés entre les hommes non comme des formules et des slogans mais comme des offrandes et des danses mystérieuses. Ils en savent plus que nous; ils ont résonné bien avant nous; ils s’appelaient les uns les autres bien avant que nous ne soyons là. Les mots préexistent à ta naissance. Ils ont raisonné bien avant toi. Ni instruments ni outils, les mots sont la vraie chair humaine et comme le corps de la pensée : la parole nous est plus intérieure que tous nos organes du dedans. Les mots que tu dis sont plus à l’intérieur de toi que toi. Notre chair physique c’est la terre, mais notre chair spirituelle c’est la parole ; elle est l’étoffe, la texture, la tessiture, le tissu, la matière de notre esprit.

Valère Novarina, Devant la parole, P.O.L, 1999, pp. 13 & S.

 

 

 

 

Jacques Chessex

Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Photographie S.-E.Saliceti décembre 2018

 

 

J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour

Et tu sais aussi que j’aime le brouillard parce qu’il me ressemble
À ce regret qui est en moi
Entre l’heure et les plis de la mémoire
Quand j’ai la vertu de regarder ma mort
Les claires ruines et tout l’après
Où je n’aurai plus de structure
Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Plus d’arête
aucune catégorie dans le vide
Aucun vide du vide
J’aime le brouillard de m’y faire réfléchir

S’il ressemble tant soit peu à ce destin défaisant mon heure
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien

Jacques Chessex, La poésie suisse romande, Anthologie des Éditions de l’Aire en coédition avec les Écrits des Forges et le Castor Astral, Claude Beausoleil, 1993.

J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour (…)
Photographie S.-E. Saliceti — Vers Süld, 31 décembre 2018

Les claires ruines et tout l’après (…)
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien
Photographie S.-E.Saliceti Décembre 2018

 

 

 

Gustave Roud | Bouvreuil

 

Bouvreuil

Je crois que l’homme au plein de sa vigueur et de sa force, et qui le sent assez pour ne douter pas de son regard, de son ouïe, est, à la lettre, un aveugle et un sourd. Je crois que seuls certains états extrêmes de l’âme et du corps : fatigue (au bord de l’anéantissement), maladie, invasion du cœur par une subite souffrance maintenue à son paroxysme, peuvent rendre à l’homme sa vraie puissance d’ouïe et de regard. Nulle allusion, ici, à la parole de Plotin : « Ferme les yeux, afin que s’ouvre l’œil intérieur. »

Il s’agit de l’instant suprême où la communion avec le monde nous est donnée, où l’univers cesse d’être un spectacle parfaitement lisible, entièrement inane, pour devenir une immense gerbe de messages, un concert sans cesse recommencé de cris, de chants, de gestes, où tout être, toute chose est à la fois signe et porteur de signe. L’instant suprême aussi où l’homme sent crouler sa risible royauté intérieure et tremble et cède aux appels venus d’un ailleurs indubitable.

L’univers cesse d’être un spectacle parfaitement visible Gustave Roud
Photographie S.-E. S. 29/12/2018

 

De ces messages, la poésie seule (est-il besoin de le dire) est digne de suggérer quelque écho. Souvent elle y renonce en pleurant, car ils sont presque tous balbutiés à la limite de l’ineffable. Elle s’éveille de sa connaissance, les lèvres lourdes encore de paroles absentes ou folles qu’elle n’ose redire – et qui contiennent pourtant la vérité. Ou si elle ose les redire, c’est qu’elle semble avoir oublié leur origine, leur importance. Elle divulgue en deux vers un secret bouleversant, puis se tait.

Gustave Roud, Air de la solitude et autres écrits, Préface de Philippe Jaccottet, Poésie/Gallimard, 2003, pp 78/79.

Valère Novarina | Le Monologue d’Adramélech

 

Le Monologue d’Adramélech

 

 

Maldalbulbe d’albumbliton ! Courage, mameluk, ouvre la hampe et dis salut au grand gobant : un jour il t’apporta lui-même entre ses dents. Est comme la courge et son courgeon : erreur et illusion. Le halètement suffocateur de c’t’astre jaune et rainuré répandait rien du tout du temps de mon carnage. Cette brigande-là n’y fut pour rien. Car j’en suis sorti formé tout seul. Et dû à rien, sauf mal sinon aux furieux chocs des culs. Desquels deux globes, l’affreux tapage m’assourdit mes enfances, si bien que j’en suis, jourd’hui encore, et bien que poilu et barbe au sec, abasourdi et abruti. Le martèlement de la fausse planète à harcèlement, pour rien n’y fut, car c’est au sabre que j’apparus, tout nu, direct et pas vêtu. Et bref ça n’est pas d’aujourd’hui que le vieux mameluk va se mettre à faire des p’tites courbettes à la carpette du n’importe quel des jours qui se dressent. Soleil ou pas, je le salue pas.
Tiens, voilà Ducot qui passe avec sa deux-chevaux. Me fait rappeler qu’on aurait dû s’acheter de quoi avant que ça ferme. Tonnerre, où est-ce qu’il est ce dépliant? Et qui c’est qui cogne? C’est les coups de l’aube, idiot, les premiers rais du vrai louchant. T’entends? C’est l’aube idiote, les premiers secoups du sale palpant. Répète ! Est rien que le jour ancien qui se ramène encore avec son vieil hi-han. Salut, salut, grand astre cru, tes traits de lumière vive percent le quoi ! Mieux le saluer et remercier pour les parages si joliment qu’il rillumine mécaniquement. Allez, descends et te lève plus, vilain soleil n’apparais plus ! Voeu qu’il exauce aussitôt ce p’tit con. Plus rien de rayon, vl’à d’jà la nuit qui m’tire dessus son sale plafond, et v’là l’soir avec son soleil qui tombe, et rev’là l’jour qui m’pointe dessus sa blancheur moche, et rev’là l’soir, y fait tout sombre.

Valère Novarina, Le Monologue d’Adramélech, P.O.L, 2009, pp 14/15

 

 

Nicolas Bouvier | Quand tisonner les mots

 

 

 

Quand tisonner les mots pour un peu de couleur
ne sera plus ton affaire
quand le rouge du sorbier et la cambrure des filles
ne feront plus regretter ta jeunesse
quand un nouveau visage tout écorné d’absence
ne fera plus trembler ce que tu croyais solide
quand le froid aura pris congé du froid
et l’oubli dit adieu à l’oubli
quand tout aura revêtu la silencieuse opacité du houx

ce jour-là
quelqu’un t’attendra au bord du chemin
pour te dire que c’était bien ainsi
que tu devais terminer ton voyage
démuni
tout à fait démuni

alors peut-être …
mais que la neige tombée cette nuit
soit aussi comme un doigt sur ta bouche.

Genève, décembre 1977

Nicolas Bouvier, Le Dehors et le Dedans, Editions Zoé, Genève, 1990, p. 37.

 

 

Ella Maillart | La piste perdue

 

La piste perdue

Aujourd’hui, 15 mai, nous partons vers l’inconnu, vers le sud. Au centre de Tsaidam, nous sommes à trente ou quarante jours de la ville la plus proche : à l’est Sining, d’où nous venons, au sud Lhassa, à l’ouest Tchertchen où nous voulons aller. (…) Nous ne sommes qu’à 2800 mètres. Et nous devons grimper jusque tout près de 5000 mètres. Sommes-nous imprudents ? Je ne le crois pas, mais je ne peux m’empêcher de penser qu’un danger me permettrait enfin d’utiliser mon énergie dormante. Je me demande toujours quelle sera mon attitude dans une difficulté éventuelle et, d’autre part, si confiants que Peter et moi soyons l’un dans l’autre, je ne puis m’empêcher de me demander aussi quelle sera son attitude à lui. Cette curiosité ajoute un certain piquant à notre départ.

La vie est belle…Mais il fait trop chaud et nous avançons sans piste dans un désert absolu de terre grise et dure comme le fond d’un lac asséché. Peter me demande ironiquement si j’ai peur d’avoir froid, car j’ai attaché sur ma selle presque tous mes habits chauds, me méfiant du climat de la Tartarie. Mais rira bien qui rira le dernier ! Voici les bras dispersés du Boron Kol dont nous remonterons le cours pendant dix jours; l’eau épaisse et jaune a le reflet huileux des couleurs dont j’ai peint tant de fois le pont de nos bateaux. Puis nous traversons une région à peine réelle, couverte de dunes en forme de croissants, aux dos striés comme des peaux de tigre.

Et soudain une bourrasque glaciale, d’une violence folle, surgit de l’Ouest. la terre noire se couvre d’un voile de sable blanc qui avance comme la nappe d’écume d’un lac en furie, et le gravier même se soulève. La montagne rocheuse, qui comme une île nous servait d’amer, a disparu. C’est à mon tour de hurler à Peter : « Avez-vous assez chaud? » En bras de chemise, il se débat contre sa veste que le vent l’empêche d’enfiler; mais les claquements de l’étoffe terrifient Greys, qui s’emballe et disparaît avec son cavalier dans un tourbillon. Ce soir-là, épuisés, à bout de souffleet le visage brûlant, nous dressions la tente contre une falaise, au pied des montagnes. Heureusement, une bonne tranche d’antilope ne tarda pas à nous ragaillardir.

Le lendemain, transie de froid, je mets le nez dehors. Notre tente est couverte de neige fraîche et, saturée des platitudes du Tsaidam, je ne me lasse pas d’admirer les noires et austères parois qui s’élèvent de tous côtés. C’est au milieu des giboulées que nous doublons le Kitin Kara – la Froide Montagne Noire – enveloppé de brouillard, et toute la journée nous suivons par hauts et par bas le défilé dantesque où roule le jaune Boron Kol. Mon cœur bat lorsque, longeant l’abîme, un chameau heurte sa caisse contre un rocher. Au bas du passage le plus escarpé, un obo témoigne de la crainte pieuse des voyageurs. A son sommet se dresse une curieuse pièce de bois sculptée, me semble-t-il, en forme de fleur.

Ella Maillart, Oasis interdites. De Pékin au Cachemire, une femme à travers l’Asie centrale, en 1935, Paris, Payot, Réed. 1984; Petite bibliothèque Payot, Préface de Nicolas Bouvier, 2005, p 139