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Une histoire d’amour et de ténèbres | Amos Oz


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Le grand écrivain israélien Amos Oz est mort ce 28 décembre 2018.

S.-E.S.

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Des livres, en revanche, on en avait à profusion, les murs en étaient tapissés, dans le couloir, la cuisine, l’entrée, sur les rebords des fenêtres, que sais-je encore? Il y en avait des milliers, dans tous les coins de la maison. On aurait dit que les gens allaient et venaient, naissaient et mouraient, mais que les livres étaient éternels. Enfant, j’espérais devenir un livre : les hommes se font tuer comme des fourmis. Les écrivains aussi. Mais un livre, même si on le détruisait méthodiquement, il en subsisterait toujours quelque part un exemplaire qui ressusciterait sur une étagère, au fond d’un rayonnage dans quelque bibliothèque perdue, à Reykjavík, Valladolid ou Vancouver.

Lorsque – et cela s’était produit à deux ou trois reprises – il n’y avait pas assez d’argent pour préparer le sabbat, ma mère regardait mon père qui, comprenant que le moment était venu de choisir l’agneau du sacrifice, se dirigeait vers la bibliothèque : en homme de principes, il était conscient que le pain venait avant les livres et que le bien de son enfant l’emportait sur tout le reste. Je me rappelle son dos voûté quand, franchissant la porte avec trois ou quatre de ses chers volumes sous le bras, il se rendait tristement à la boutique de M. Maier pour lui vendre quelques précieux ouvrages – on aurait dit qu’il taillait dans le vif. Abraham, notre père, devait avoir cet air-là en quittant sa tente à l’aube, portant Isaac sur son dos, en route vers le mont Moriah.

Je devinais son chagrin : mon père entretenait un rapport charnel avec les livres. Il aimait les manipuler, les palper, les caresser, les sentir. C’était une véritable obsession, il ne pouvait s’empêcher de les toucher, même si c’étaient ceux des autres. Il faut dire que, jadis, les livres étaient beaucoup plus sensuels qu’aujourd’hui : il y avait largement de quoi sentir, caresser et toucher. Certains avaient une couverture en cuir odorante, un peu rugueuse, gravée en lettres d’or, qui vous donnait la chair de poule, comme si l’on avait effleuré quelque chose d’intime et d’inaccessible qui se hérissait et frissonnait au contact des doigts. D’autres possédaient une jaquette en carton recouverte de toile au parfum de colle très érotique. Chaque livre avait son odeur propre, mystérieuse et excitante. Et lorsque la jaquette de toile baillait, telle une jupe impudique, on avait toutes les peines du monde à se retenir de loucher sur l’interstice entre le corps et le vêtement et s’enivrer des effluves qui s’en exhalaient.

Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, Traduction de Sylvie Cohen, Éditions Gallimard, Collection du Monde Entier, 2004, pp. 42/43.

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