Et voilà mon frère | Yannis Ritsos par Nikos Xylouris

 

Yannis Ritsos a écrit ce poème alors qu’il était détenu, en 1948.

Και να, αδελφέ μου,
που μάθαμε να κουβεντιάζουμε
ήσυχα ήσυχα κι απλά.
Καταλαβαινόμαστε τώρα
δεν χρειάζονται περισσότερα.
Και αύριο λέω θα γίνουμε
ακόμα πιο απλοί
θα βρούμε αυτά τα λόγια
που παίρνουν το ίδιο βάρος
σε όλες τις καρδιές,
σ’ όλα τα χείλη
έτσι να λέμε πια τα σύκα :
σύκα, και τη σκάφη : σκάφη
έτσι που να χαμογελάνε οι άλλοι
και να λένε: «τέτοια ποιήματα
σου φτιάχνουμε εκατό την ώρα».
Αυτό θέλουμε και μεις.

Γιατί εμείς δεν τραγουδάμε για να ξεχωρίσουμε, αδελφέ μου,
απ’ τον κόσμο εμείς τραγουδάμε για να σμίξουμε τον κόσμο.

 

Et voilà mon frère,
Nous avons appris à nous parler
Posément, posément et simplement
Nous nous comprenons maintenant
Plus rien d’autre ne compte

Et je dis que demain nous serons
Encore plus simples
Nous trouverons ces paroles
Qui valent le même poids
Dans tous les cœurs
Sur toutes les lèvres

Désormais nous dirons simplement
les choses telles qu’elles sont
Désormais les autres riront et diront :
« de tels poèmes nous pouvons t’en faire cent dans l’heure ».
C’est aussi ce que nous voulons.

Parce que nous ne chantons pas pour nous distinguer, mon frère,
Ici bas, nous chantons pour unir le monde.

 

Καπνισμένο τσουκάλι, Μετακινήσεις (1942-1949). Ποιήματα, Β´. Εκδόσεις «Κέδρος», 1961. 250.
Traduction française de Sophie D., que je remercie pour son autorisation de publication ( http://dornac.eklablog.com/ ).

Et voilà mon frère
Auteur : Yannis Ritsos
Traduction : Sophie D.
Compositeur : Christos Leontis (Χρήστος Λεοντής)
Interprétation: Nikos Xylouris
Voix qui ouvre le chant : Yannis Ritsos

Un jour en mai | Yannis Ritsos par Mikis Thedorakis

Un jour en mai tu es parti
(Μέρα Μαγιού μου μίσεψες- méra maguiou mou misepsès).

Μέρα Μαγιού

Μέρα Μαγιού μου μίσεψες μέρα Μαγιού σε χάνω
άνοιξη γιε που αγάπαγες κι ανέβαινες απάνω

Στο λιακωτό και κοίταζες και δίχως να χορταίνεις
άρμεγες με τα μάτια σου το φως της οικουμένης

Και μου ιστορούσες με φωνή γλυκιά ζεστή κι αντρίκεια
τόσα όσα μήτε του γιαλού δεν φτάνουν τα χαλίκια

Και μου ‘λεγες πως όλ’ αυτά τα ωραία θα ‘ν’ δικά μας
και τώρα εσβήστης κι έσβησε το φέγγος κι η φωτιά μας

*

Un jour en mai

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Από τη σύνθεση « ΕΠΙΤΑΦΙΟΣ ». Βλ. τη συγκεντρωτική
έκδοση του Ρίτσου, Ποιήματα (Α’ τόμος, 1978, σ. 168)

yannis ritsos
Yannis Ritsos


Un jour en mai ( Épitaphe)
Auteur : Yannis Ritsos
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : V. Leandros
Traduction de Michel Volkovitch

Yannis Ritsos (Grèce 1909 – 1990) par Melina Mercouri | La paix

Yannis Ritsos

Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres, c’est la Paix.

Le père qui rentre le soir un large sourire dans les yeux
Dans les mains son panier rempli de fruits
Et sur le front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés par les obus, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait resurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix

La Paix, c’est la bonne odeur du repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
quand celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel éblouissant nos yeux comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix

Quand les prisons deviennent bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier, c’est la Paix.
(…)
La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, quand nous disons, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons, c’est la Paix…

Quand la mort ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule, c’est la Paix.

Mes frères, mes sœurs, c’est dans la Paix que se respire à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous la main, c’est cela la Paix.

Yannis Ritsos

La paix
Auteur : Yannis Ritsos
Récitante : Mélina Mercouri

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.

Yannis Ritsos, La paix, traduit du grec par l’auteur, in Revue Europe, août-septembre 1983 puis in Guerre à la guerre, Anthologie, Éditions Bruno Doucey, 2014.

Yannis Ritsos | Rappelle-toi

 

 

Rappelle-toi. Quand tu creuses profondément, tu trouves la lumière.
Celui-ci, aux yeux naufragés dans ses paumes,
celui-ci, aux yeux qui trouent le mur,
les tables, les verres. Quand tu creuses. Rappelle-toi.

Mon beau, mon brave, comme le monde est fort —
le bruit que font les trains, de l’autre côté des nuits,
et les fleuves, roulant leurs eaux jusqu’à la mer,
et celui-là qui enferme le rythme de la mer dans sa chaussure,
et celui-là, qui fend la nuit en deux pour passer sa tête au milieu,
mettant ses paumes en cornet pour y crier :
C’est nous ! C’est nous ! Rappelle-toi quand tu creuses.

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp. 39/40.

 

 

Yannis Ritsos | Lettre à la France

 

 

 

Lettre à la France

Notre sœur la France,
notre sœur bien-aimée la France,
nous t’écrivons rapidement deux mots sur le genou,
deux mots tout simples comme notre amour,
comme sont le pain, la lumière, le sel et notre cœur.
Tout simples. Cela ne nous irait pas devant toi de porter nos cravates,
nous avons chemise et poitrine déboutonnées,
nous avons notre orgueil déboutonné de haut en bas,
et notre rêve est déchiré, seul dans le vent,
et notre âme n’est pas rasée
de la barbe des partisans qui se sont retranchés,
à cheval sur la mort — en haut des rochers de la gloire.
Notre sœur, dans le sang nous te donnons la main,
pour te serrer ta main ensanglantée.
Toi au moins, tu n’es pas une étrangère.
(…)
Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ton histoire, nous la relisons au fond de notre cœur,
là toujours une rose est pour toi auprès de notre thym,
là les nuages les plus noirs, à tes côtés, se savent éclairés.
Ils savent qui tu es, nos pas sur les pierres de l’été,
pierres à sacrifice dorées par le soleil et par le sang,
et notre chanson, même sans le dire, elle aussi sait bien qui tu es

(…)

Et tes chansons à toi nous sont toutes connues,
comme nous est connu ce paysage d’oliviers et de patience,
comme ce dur sentier plein de lauriers amers et de joncs poussiéreux,
à l’heure où va tomber l’orange de la nuit tombante,
et où un va-nu-pieds d’ange au pantalon rapiécé, le fusil sur l’épaule,
entreprend sa lente montée là-haut sur un âne couleur de cendre.

Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ah oui. Par ici, nous avons toujours du soleil à revendre,
peu de pain, beaucoup de prisons,
et beaucoup de cœur, tu le sais.
Que dire ? Bien sûr, tu l’auras appris, qu’un grand nuage rouillé
vient de repasser comme un gros rouleau compresseur
sur les épis tout neufs encore de notre avril,
sur les Kalavryta rasés de notre gloire,
et sur les blonds villages où s’apprêtait à fleurir
le rouge coquelicot nouveau-né de la poudre.

 

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp.33/35.

 

 

Yannis Ritsos | Notre pays

 

 

 

Notre pays

Nous sommes allés sur la colline pour voir notre pays —
quelques pauvres terrains, des pierres, des oliviers.
Des vignes qui descendent le long de la mer. Près de la charrue,
fume un petit feu. Les habits du grand-père,
nous en avons fait un épouvantail pour les corneilles
Nos journées
s’en vont leur chemin pour un peu de pain et beaucoup de lumière.
Sous les peupliers brille un chapeau de paille.
L’oiseau sur la clôture. La vache dans le jaune.
Comment se fait-il que d’une main de pierre nous ayons pu aménager
nos maisons, notre vie ? Sur les chambranles de nos portes,
il y a encore la fumée des cierges de Pâques —
de toutes petites croix noires tracées, d’année en année,
par les morts
qui venaient de fêter la Résurrection. On l’aime beaucoup, ce pays,
avec patience, avec fierté. Toutes les nuits, du puits asséché,
les statues sortent avec précaution et montent sur les arbres.

Léros, 13.XII.67

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, p 64.

 

 

Yannis Ritsos | Il posa sa main sur la page


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Il posa sa main sur la page
pour ne pas voir la feuille blanche.
Et il vit dessus sa main nue. Alors
il ferma aussi les deux yeux, et entendit
monter en lui, ensevelie,
la ténébreuse, l’indescriptible blancheur.

Léros, 10.XI.67.

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, p 54.

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Yannis Ritsos | Temps pierreux


 

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Temps pierreux

Un soleil de pierre a voyagé à nos côtés
brûlant l’air et les ronces de la solitude.
L’après-midi, il s’est tenu à la lisière de la mer
comme un globe jaune sur une vaste forêt de mémoire.

Nous n’avions pas de temps pour ces choses-là — malgré tout,
nous jetions un œil de ci de là — et sur nos couvertures
entre les tâches d’huile, la poussière et les noyaux d’olives,
restaient quelques épines de pin, quelques feuilles de saules.

Ces choses-là avaient leur poids — rien d’important —
l’ombre d’une fourche dans un enclos, lente au crépuscule,
la passage d’un cheval à minuit,
un reflet rosé qui meurt dans l’eau
laissant derrière lui le silence plus seul encore,
les feuilles mortes de la lune parmi les roseaux et les canards sauvages.

Nous n’avons pas de temps — nous n’en avons pas,
quand les portes sont comme des bras croisés
quand la route est comme celui qui dit « Je ne sais rien ».

Pourtant, nous le savions, nous, que plus loin, au grand croisement,
il y a une ville et ses lumières colorées,
des hommes se saluent là-bas d’un seul mouvement du front —
nous les reconnaissons à la position des mains,
à la façon dont ils coupent le pain,
à leur ombre sur la table du dîner
à l’heure où s’endorment toutes les voix dans leurs yeux
et qu’une étoile unique les signe sur l’oreiller.

Nous les reconnaissons à la ride du combat entre les sourcils
et plus que tout — le soir, quand le ciel grandit au-dessus d’eux —
nous les reconnaissons à ce geste mesuré du partisan
lorsqu’ils jettent leur cœur comme un tract illégal
sous la porte close du monde.

Yannis Ritsos, Temps pierreux – Makronissiotiques,Traduit du grec par Pascal Neveu, édition bilingue, Ypsilon Éditeur, 2008, p 39.

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