Archives de catégorie : [DOMAINE GREC]

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Omorphi ke paraxeni patrida

 

 

ionatos

Omorphi Ke Paraxeni Patrida
Auteur : Odysseus Elytis
Compositeur, interprète, traducteur: Angélique Ionatos

 

Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
στήνει στην γη καράβι
κήπο στα νερά
κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
μπαίνει σ” ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα

**

*

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des pois­sons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jar­dins sur l’eau
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Belle mais étrange patrie…

Odysseus Elytis, Traduction d’Angélique Ionatos.

Le chef-d’oeuvre monstrueux | Yannis Ritsos


 

 

au loin la fumée des navires la Crète silhouettée l’azur & l’autre azur
ancres mouettes foc au mât le cap Malée calebasses mordorées
acétylènes étoiles pharillons les grosses pieuvres les rougets les noyés avec
la montre au poignet
cris depuis la Citadelle nuits avec les fantômes les antiques assiegés les
hiboux
& un marteau dans la gueule du chien & un cahier oublié sur la pierre

& que dire des Jeudis Saints au Christ-aux-Liens avec lentes cloches
marines & fleurs d’oranger
en ce jour est suspendu au bois Celui qui suspendit la terre au-dessus des
eaux & les sirènes
qui arrêtent les navires en haute mer & s’enquièrent d’Alexandre le Grand
parmi les phoques

ô comme fourmillent étoiles & asticots sur la peau du monde ( comme
dirait Kazantzakis)
veillées solennelles de la Madone de Chrysapha les yeux enfumés à
attendre la Comète

Yannis Ritsos, Le chef-d’oeuvre monstrueux, Mémoires d’un homme tranquille qui ne savait rien, Édition bilingue, Traduction et notes Pascal Neveu, postface Dominique Grandmont, Ypsilon.éditeur, 2017, pp. 24 à 27.

 

 

Photis Ionatos chante Homère | Elegio


Une pensée amicale pour Photis Ionatos, poète et musicien grec, cantopoète à la sensibilité rare et subtile au pays de Cavafis, Ritsos, Elytis, Hatzopoulos, Kaïteris, Alexandrou …

S.-E. S.

Elegio

C’est l’homme aux mille tours,
Muse, qu’il faut me dire,
celui qui tant erra,
quand de Troade, il eut pillé
la ville sainte,
celui qui visita les cités
de tant d’hommes,
et connut leur esprit,
Celui qui, sur les mers,
passa par tant d’angoisses,
en luttant pour survivre
et ramener ses gens

Homère, Texte accompagnant le Livre-disque «Elegio» paru en avril 2017, sur une traduction de Photis Ionatos.

**

*

Elégie ( extrait )
Auteur : Homère
Traducteur : Photis Ionatos
Compositeur : Photis Ionatos
Interprète : Photis Ionatos

 

 

 

Constantin Cavafy et Photis Ionatos | Ithaque


Ithaque

Lorsque tu feras voile pour Ithaque
souhaite que la route soit longue
pleine d’aventures, pleine d’expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le furieux Poséidon, ne le crains pas,
tu ne trouveras pas de choses pareilles sur ta route
si ta pensée reste élevée, si une délicate émotion
anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le farouche Poséidon, tu ne les verras pas
si tu ne les portes dans ton âme
si ton âme ne les dresse devant toi.

Souhaite que la route soit longue.
Que soient nombreux les matins d’été
où — avec quel plaisir, quelle joie —
tu entreras dans des ports vus pour la première fois;
arrête-toi dans des bazars phéniciens
et achète les bonnes marchandises,
nacres et coraux, ambres, ébènes,
et parfums voluptueux de toutes sortes,
le plus possible de parfums voluptueux.
Va dans plusieurs villes égyptiennes
apprends et apprends encore des sages.

Ithaque doit toujours être présente à ton esprit.
Y arriver est ton destin.
Mais ne presse nullement le voyage.
Mieux vaut qu’il dure plusieurs années
et que, vieillard enfin, tu abordes dans l’île,
riche de ce que tu auras gagné en chemin
n’espérant pas qu’Ithaque te donne des richesses.

Ithaque t’a donné le beau voyage.
Sans elle tu n’aurais pas pris la route.
Elle n’a rien d’autre à te donner.

Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu, avec tant d’acquis
tu dois avoir déjà compris ce que sont les Ithaques.

Constantin Cavafy, Poèmes, traduit du grec par Ange S. Vlachos, Éditions Héros-Limite, 2010, pp 51-52.

 

Pia Thelissi Theou
Interprète : Photis Ionatos
Album Ithaque
Auteurs : K.G. Karyotakis/Photis Ionatos
Compositeurs : K.G. Karyotakis/ Photis Ionatos

 

 

Yannis Ritsos | Rappelle-toi

 

 

Rappelle-toi. Quand tu creuses profondément, tu trouves la lumière.
Celui-ci, aux yeux naufragés dans ses paumes,
celui-ci, aux yeux qui trouent le mur,
les tables, les verres. Quand tu creuses. Rappelle-toi.

Mon beau, mon brave, comme le monde est fort —
le bruit que font les trains, de l’autre côté des nuits,
et les fleuves, roulant leurs eaux jusqu’à la mer,
et celui-là qui enferme le rythme de la mer dans sa chaussure,
et celui-là, qui fend la nuit en deux pour passer sa tête au milieu,
mettant ses paumes en cornet pour y crier :
C’est nous ! C’est nous ! Rappelle-toi quand tu creuses.

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp. 39/40.

 

 

Yannis Ritsos | Lettre à la France

 

 

 

Lettre à la France

Notre sœur la France,
notre sœur bien-aimée la France,
nous t’écrivons rapidement deux mots sur le genou,
deux mots tout simples comme notre amour,
comme sont le pain, la lumière, le sel et notre cœur.
Tout simples. Cela ne nous irait pas devant toi de porter nos cravates,
nous avons chemise et poitrine déboutonnées,
nous avons notre orgueil déboutonné de haut en bas,
et notre rêve est déchiré, seul dans le vent,
et notre âme n’est pas rasée
de la barbe des partisans qui se sont retranchés,
à cheval sur la mort — en haut des rochers de la gloire.
Notre sœur, dans le sang nous te donnons la main,
pour te serrer ta main ensanglantée.
Toi au moins, tu n’es pas une étrangère.
(…)
Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ton histoire, nous la relisons au fond de notre cœur,
là toujours une rose est pour toi auprès de notre thym,
là les nuages les plus noirs, à tes côtés, se savent éclairés.
Ils savent qui tu es, nos pas sur les pierres de l’été,
pierres à sacrifice dorées par le soleil et par le sang,
et notre chanson, même sans le dire, elle aussi sait bien qui tu es

(…)

Et tes chansons à toi nous sont toutes connues,
comme nous est connu ce paysage d’oliviers et de patience,
comme ce dur sentier plein de lauriers amers et de joncs poussiéreux,
à l’heure où va tomber l’orange de la nuit tombante,
et où un va-nu-pieds d’ange au pantalon rapiécé, le fusil sur l’épaule,
entreprend sa lente montée là-haut sur un âne couleur de cendre.

Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ah oui. Par ici, nous avons toujours du soleil à revendre,
peu de pain, beaucoup de prisons,
et beaucoup de cœur, tu le sais.
Que dire ? Bien sûr, tu l’auras appris, qu’un grand nuage rouillé
vient de repasser comme un gros rouleau compresseur
sur les épis tout neufs encore de notre avril,
sur les Kalavryta rasés de notre gloire,
et sur les blonds villages où s’apprêtait à fleurir
le rouge coquelicot nouveau-né de la poudre.

 

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp.33/35.

 

 

Yannis Ritsos | Notre pays

 

 

 

Notre pays

Nous sommes allés sur la colline pour voir notre pays —
quelques pauvres terrains, des pierres, des oliviers.
Des vignes qui descendent le long de la mer. Près de la charrue,
fume un petit feu. Les habits du grand-père,
nous en avons fait un épouvantail pour les corneilles
Nos journées
s’en vont leur chemin pour un peu de pain et beaucoup de lumière.
Sous les peupliers brille un chapeau de paille.
L’oiseau sur la clôture. La vache dans le jaune.
Comment se fait-il que d’une main de pierre nous ayons pu aménager
nos maisons, notre vie ? Sur les chambranles de nos portes,
il y a encore la fumée des cierges de Pâques —
de toutes petites croix noires tracées, d’année en année,
par les morts
qui venaient de fêter la Résurrection. On l’aime beaucoup, ce pays,
avec patience, avec fierté. Toutes les nuits, du puits asséché,
les statues sortent avec précaution et montent sur les arbres.

Léros, 13.XII.67

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, p 64.

 

 

Vélimir Khlebnikov | Le livre

 

 

 

LE LIVRE

J’ai vu les noirs Véda
le Coran et l’Évangile
et les livres aux plats
de soie des Mongols
eux-mêmes faits de la cendre des steppes
du kizäk odorant
comme le font
les femmes kalmoukes chaque matin
faire un feu
et se coucher soi-même sur lui
veuves blanches
cachées dans un nuage de fumée
pour accélérer la venue
du livre
Ce livre un
bientôt vous le lirez       bientôt
Blanches     les mers brillent
dans les côtes mortes des baleines
Chant sacré      voix sauvage mais juste
Et les fleuves azur      sont les marque-pages
où le lecteur lit
où est l’arrêt des yeux qui lisent
Ce sont les grands fleuves —
la Volga où la nuit on chante à Razine
où on allume des feux sur les barques
le Nil jaune      où l’on prie le soleil
le Yang-Tsé-Kiang      où est la fange épaisse des humains
la Seine      où sont vendues des femmes aux yeux sombres
et le Danube      où toutes les nuits brillent
des hommes blancs sur les vagues     sur des barques en chemises blanches
la Tamise      où est l’ennui gris et les bâtiments — dieux pour les foules
l’Ob renfrogné      où on fouette le dieu tous les soirs
et où on danse devant un ours à l’anneau de fer sur son cou blanc
avant qu’il ne soit mangé par toute la tribu
et le Mississipi      où les hommes ont pris pour pantalon le ciel étoilé
et portent un chiffon de ce ciel sur des bâtons
Le genre humain est le lecteur du livre
et la couverture porte l’inscription du créateur
mon nom      archaïques caractères bleus
Mais tu lis nonchalamment
plus d’attention !
Tu es trop distrait et tu regardes en paresseux
comme si c’était les leçons d’un catéchisme
Ces grandes chaînes de montagnes enneigées et ces grandes mers
ce livre un
bientôt      bientôt tu vas le lire
Dans ces pages saute la baleine
et l’aigle      qui a plié la page de l’angle
se pose sur les vagues marines
pour se reposer sur le lit du pygargue

 

[1920] ms.automne 1921

Vélimir Khlebnikov, Œuvres 1919-1922, Traduit du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot, Verdier, Collection « Slovo », 2017, pp. 287/288.

 

 

Antonis Fostieris | Mangez des feuilles de mûrier

 

 

 

Mangez des feuilles de mûrier, si vous voulez
que votre morve devienne de la soie.
Soyez avant tout des vers. Qui en rampant…
Et cetera et cetera
Comme souvent la nature devient immorale
et vile ! Nous y voilà ;
Comment laisser un petit enfant dans les champs
Qui va l’éduquer ?
Des lierres baise-mains des papillons bon marché
(Ils boivent aux lèvres des fleurs et disparaissent)
Des arbres qui te font signe de leurs feuilles, et soudainement
Coupent des sommeils paisibles, ces impolis.

Antonis Fostieris, Anthologie de la poésie grecque 1975-2005, Kostas Nassikas et Démosthène Agrafiotis, Bilingue grec-français, Traduit du grec par Kostas Nassikas et Hervé Bauer, Poésie/ L’Harmattan, 2012, p 79.

 

*

Antonis Fostieris (1953) : Etudes de droit (Athènes) et d’Histoire de Droit (Paris). Traducteur (Max Jacob, Henri Miller, Boris Vian). Auteur de six recueils poétiques, co-directeur de la revue « I Lexi ».

 

 

Constantin Kaïteris | Le Z

 

Je vous remercie monsieur Presle. Et si vous étiez gentil, vous m’en feriez une liste, de tous ces mots-là.
— C’est ça, elle commencera par amour et se terminera par Zeb. J’y penserai.

Raymond Queneau, Le journal intime de Sally Mara.

Le Z
est donc tombé dans quelque trappe.

Roland Barthes, S/Z.

Zeugma, zététiques zaventures,
zarrivons-nous zenfin, zatteignons Zathènes.
Zénon ! Zozo Zénon ! Zénon zélé !
Zonzonnas zistoires : zagaies zimmobiles !
Zrälùkz Zagreb : zingueurs zoliens,
Zadar : Zapporogues, Zante zingaros !
zexemplaires zamants ! Zénana zet
zamazones zavancent. Zathènes ! Zalexis ?
— « Zut, zinzinule-t-elle, zil zézaie ! »
— « Zoui, ze zuis zici,
zouons zentiment, zolie zibeline ! »
Zigzagua-t-il, zincs zaprès zincs, zavec
zouaves, zombis, zazous ? Zoopsie zétaciste :
zieutant zizis, zibous, ziaux, zygènes ?
Zizanie ? Zoomer Zeus ? Zéro ! Zorro, zoui !
Zorro Zénithal, zest, zici !
Zébrant zavec zèlz zozos, zigottos, zou !
Zestant zozoteurs zézaiements.
(Zoubliés zainsi Zambinella’s zizi ).
— Zalexis : « Zalors zonons-nous zici, zécoutant Zoot
Zims zou zapons-nous zaux zéphyrs zen zodiac.
Zeila : zèbres, zébus zains, zensuite
Zanzibar, zone zinzolin ? »
— Zénana : « Zou ! Zanzibar !
Zut zà Zipff zet Zamenhof,
Zieute, zieute, zieux zieutez! »

Constantin, Kaïteris, A/Z, Les aventures tumul/tueuses & passion/ nées d’Anna-Lise Zénana, K Éditions, 2005, p.26.

 

 

Titos Patrîkios | Les montagnes

 

 

Les montagnes

D’abord il y eut la mer.
Je suis né entouré d’îles
Je suis une île surgie le temps de voir
La lumière, dure comme la pierre
Puis sombrer.
Les montagnes sont venues après.
Je les ai choisies.
Il fallait bien que je partage un peu le poids
Écrasant ce pays depuis des siècles.

Mai 1968

Titos Patrîkios, in Anthologie de la poésie grecque contemporaine (1945-2000), Choix et traduction de Michel Volkovitch, préface de Jacques Lacarrière, Poésie/Gallimard, 2007, p 132

 

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | L’espace de l’Égée

 

 

L’espace de l’Égée

Un homme qui se réveille à l’aube devant un petit port mauve et qui aurait voulu n’avoir jamais appris à lire et écrire — quel miracle ! Il descend au petit rocher détacher la barque. Bientôt, l’une des crêtes de la montagne va rougir. D’un moment à l’autre le Kouros apparaîtra, et derrière lui les lignes des autres îles,  la goélette délestée, une chapelle consacrée au prophète Élie. Puis, tout s’éteindra, et il restera le visage brun et pur, aux grands yeux, du pêcheur au panier, ton voisin d’aujourd’hui, mais aussi l’éternel Apôtre, pêcheur des trésors — et des hommes.

Odysseus Elytis, L’espace de l’Égée, Images d’Etel Adnan, Traduit du grec par Malamati Soufarapis, L’échoppe, 2015, p.25.

*

Je considère la poésie comme une source d’innocence emplie de forces révolutionnaires. Ma mission est de concentrer ces forces sur un monde que ne peut admettre ma conscience, de telle manière qu’au moyen de métamorphoses successives, je porte ce monde à l’exacte harmonie de mes rêves. Je me réfère à une sorte de magie moderne dont la mécanique nous conduit à la découverte de notre vérité profonde.

Odysseus Elytis, Athènes, 27 mars 1972.

O Erotas
Compositeur, interprète : Angélique Ionatos

Érotas

I

Éros
l’archipel
et la proue de l’écume
et les mouettes de leurs rêves
Hissé sur le plus haut mat
le marin fait flotter un chant
Éros
son chant
et les horizons de ses voyages
et l’écho de sa nostalgie
sur le rocher le plus mouillé la fiancée
attend un bateau
Éros
son bateau
Et la douce nonchalance de son vent d’été
et le grand foc de son espoir
sur la plus légère ondulation une île se berce
le retour.

II

Les eaux joueuses
les traversées ombreuses
disent l’aube avec ses baisers
qui commence
horizon –
Et la sauvage colombe
fait vibrer un son dans sa caverne
bleu éveil dans le puits
du jour
soleil –
Le noroît offre la voile
à la mer
caresses de chevelure
pour ses rêves insouciants
rosée –
Vague dans la lumière
à nouveau donne renaissance aux yeux
Là où la vie cingle vers le large
Vie
vu du lointain –

III

La Mer fait glisser ses baisers sur le sable caressé – Éros
la mouette offre à l’horizon
sa liberté bleue
Viennent les vagues écumantes
questionnant sans trêve l’oreille des coquillages
Qui a pris la jeune fille blonde et bronzée ?
la brise de la mer avec son souffle transparent
fait pencher la voile du rêve
Tout au loin
Éros murmure sa promesse – Mer qui glisse.

Odysseus Elytis, De la mer Egée. Traduction de Gil Pressnitzer sur son site Esprits Nomades, auquel il est renvoyé pour un dossier complet sur le poète.

 

 

Yòrgos Markòpoulos | Tu entres au Pirée


**

*

TU ENTRES AU PIRÉE

Soir profond. Tu entres au Pirée
apportant caisses de poissons et farine.

Salut Pirée, toi et ta crasse, ton huile, tes wagons,
et les barbeaux durs comme l’acier dans tes beuglants.
Les lanternes pisseuses des bars
au plafond de ton ciel nous éclairent la nuit
des mollets de coq arpentent la rue boueuse,
des fesses d’hommes desséchées
comme le cul d’un chien mal nourri.

Hippies de Petràlona, bellâtres de Troùba.

Salut Pirée, toi et ta pauvreté,
tes putes, les entrepôts de raisin sec.
Dimitràkis, la furie dans la tête,
a jailli comme l’obus qui part tout seul.
Une courbe de fusée, il s’est éteint là-haut,
avant la chute.
Notre meilleur ami s’est pointé soudain
après dix ans… — « Salut, vous me remettez ? »
Et nous — »Mìtsos, comment va », mais lui
est reparti, dans le vent… et dans les rues criaient, s’injuriaient
brutes et voyous, trafiquants et camés.

Voilà ta vie, Pirée, voilà mon bien.

Voilà tes filles tapineuses, décorées comme des orgues de barbarie,
prenant les passes comme on communie,
dans les bordels de Filolàou, qui puent la moisissure,
nues sur le dos, comme des cuvettes sèches
attendant l’eau de pluie dans le lit obscur,
les visiteurs toujours troubles, solitaires,
des hommes immenses comme les anciennes maisons,
des chagrins qui émergent à marée basse.

Voilà tes filous, Pirée,
qui refilent des montres à bas prix dans les rues
Les camés qui sans rémission descendent
les loukoums à la régalade
Voilà les chauffeurs, pas rasés, buvant leur salep
souillé de jurons, croix et saintes vierges
Les marins chômeurs dans les gargotes
Les travailleurs pakistanais
drapés dans leur solitude sur les bancs
voilà les mères de l’équipage du bateau naufragé
devant les bureaux de la compagnie, fermés.

Voilà ta vie, Pirée, voilà mon bien.

L’ange est mort dans le drap
quand ses cheveux de soie ont marqué le monde
un peu au-delà du front
un peu au-dessus des lèvres, à la porte de l’hosto.

Laissez-moi donc le voir. Le Christ enfant.

Sa chemise pleine de sang, de poussière de ciment
et le patron dans le couloir, dénouant sa cravate.
Laissez-moi donc le voir.

Le Christ enfant.

Le Christ, ils l’ont bouffé, sans que jamais il sache
ce qu’il a donné dès sa jeunesse à notre monde.

Soir profond. Tu entres au Pirée
apportant caisses de poissons et farine.

Seul.
Et la ville qui te suit de loin, fidèle.
Comme la poésie, fidèle,
aux derniers instants de ta vie.

Yòrgos Markòpoulos, Tristesse de la banlieue, Traduction de Michel Volkovitch, Edition Desmos, Coll. Cahiers grecs, 2000, p. 39.

*

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Mes soeurs sorcières Angélique Ionatos | O αδελφέç µου µάγισσεç

Pour Anna

Mes sœurs sorcières

Ô mes sœurs sorcières, mes vieilles compagnes
Les enfants et les hommes ont déserté vos maisons.
Vos charmes se sont évanouis, vos cheveux ont blanchi,
Les jasmins se sont fanés et votre feu s’est éteint.

Ô mes sœurs sorcières, avec cette ride profonde entre vos sourcils
comme un sillon accablé, le sillon de la douleur.
Ô mes sœurs sorcières, mes pauvres servantes orphelines à présent
vous comptez les chagrins,les heures et les jours.

Ô mes sœurs sorcières, mes fées oubliées
Prenez des filaments de lune dorés et argentés
Brodez des étoiles brillantes, des gouttes de rosée
Des rêves et des espoirs sur nos ailes froissées.

 

*

 

 

0 αδελφέ< µου µάγισσε<
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< , παλιέ< µου φιλενάδε< Αδειάσανε τά σπίτια σα< από παιδιά κι από άντρε<
Λυθήκανε τά µάγια σα< κι ασπρίσαν τά µαλλιά σα< Μαράθηκαν τά γιασεµιά κι έσβησε η φωτιά σα<.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< µέ τή βαθιά ρυτίδα
ανάµεσα στά φρείδια σα< τού πόνου η σφραγίδα.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< φτωχέ< µου παρακόρε< τώρα µετράτε τού< καηµού< , τί< µέρε< καί τί< ώρε<.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< , νεράïδε< ξεχασµένε< πάρτε κλωστέ< τού φεγγαριού χρυσέ< , µαλαµατένιε<
Κ < δροσοσταλίδε<
ωµένα µα< φτερά , ονείρατα κι ελπίδε<.

Angélique Ionatos,  Si l’arbre brûle, reste la lumière, Livret 2015.

 

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Mes soeurs sorcières
Auteur, compositeur, interprète : Angélique Ionatos

 

Angélique Ionatos | Et si l’arbre brûle, reste la lumière Αισιοδοξια (Κι αν το δεντρο καιγεται)


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OPTIMISME

Et si l’arbre brûle, reste la lumière – Αισιοδοξια, Κι αν το δεντρο καιγεται

Et si l’arbre brûle reste la cendre et la lumière
dans le désert les cactus prennent racine.
Si les sources se sont taries il pleuvra à nouveau
le jeune fils reviendra
à la maison abandonnée.
Sous la neige épaisse les graines veillent
à la frontière de la cour le vent mauvais s’épuise.
Et si nous sommes restés nus et entourés de loups
notre décision de nous battre reste intacte.

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Αισιοδοξια (Κι αν το δεντρο καιγεται)
Κι άν τό δέντρο καίγεται µένει τό φώc κι η στάκτη στήν απότιστη ερηµιά ριζοβολάν οι κάκτοι.
Οι πηγέc άν στέρεψαν πάλι θέλει βρέξει στ΄ορφανεµένο σπιτικό νιόc θά ξεπεζέψει.
Κι άν χιονιάc επλάκωσε είναι θαµµένοι οι σπόροι στήc αυλήc τό σύνορο σπάει τό ξεροβόρι.
Κι άν γυµνοί αποµείναµε , λύκοι µάc έχουν ζώσει γιά τό καινούργιο πάλεµα η απόφασή µαc πόση !
Κι άν τό δέντρο καίγεται……

Dimitris Mortoyas, Traduction du grec Angélica Ionatos, Livret « Reste la lumière -ΜΕΝΕΙ ΤΟ ΦOΣ », 2015.

 

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Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Optimisme ( Si l’arbre brûle)
Auteur: Dimitris Mortoyas
Compositeur, interprète : Angélique Ionatos

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Kostis Palamas par Angélique Ionatos | Anatolie

 

 

Les modes passent, trépassent même, mais Angélique Ionatos demeure fidèle à ses valeurs, à son univers et à sa classe innée… Chaque nouvelle escale, live ou studio, de la grande Athénienne recèle un équilibre magnifique entre ce sens rare de la mélodie, ses fines gouttelettes de guitare et évidemment une voix aussi impériale que pouvait l’être Barbara… Un texte de Pablo Neruda, de Sapho, d’Oscar Wilde ou même de Léo Ferré, Angélique Ionatos a toujours trempé cet envoûtant organe dans une matière verbale riche et lettrée. Avec Reste la lumière, elle signe un disque plus personnel que jamais. Elle témoigne ici en filigrane d’un discours politique porté par la vision d’une Grèce sous pression. Son engagement est celui de l’ouverture, de l’acceptation des angoisses pour mieux les combattre, notamment par la transmission de sa culture natale. Un disque sombre mais plein d’espoir transcendé par la force de ses convictions.

Angélique Ionatos, Reste la lumière, Livret accompagnant le disque, Récompenses 4F Télérama.

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Anatolie
Auteur : Kostis Palamas
Compositeur, interprète : Angélique Ionatos

 

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Anatolie

Chansons de Smyrne, d’Istanbul, chansons de l’Orient
lentes, traînantes et tristes.
Mon âme vous suit pas à pas !
Elle est inondée par votre musique et s’envole avec
vous.
Vous êtes nées d’une mère pleine de douleur
et de lourds parfums. Son baiser brûle, son âme est de
chair,
esclave dans un harem, adoratrice du Destin ;
la langoureuse Anatolie.

Kostis Palamas, Reste la lumière, Livret numérique  Qobuz, 2015.

 

 

 

 

Aris Alexandrou | Voies sans détour


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*

Le couteau

Comme l’acier qui tarde à devenir couteau utile et acéré
ainsi les mots tardent aussi à s’affûter en discours.
Entre-temps
alors que tu travailles sur la meule
prends garde, ne t’exalte pas
devant l’éclatant enchaînement des étincelles.
Ton but à toi, le couteau.

**
*

No man’s land

Avec tes mots, sois très attentif
tout comme si tu portais un blessé grave sur le dos.
Tandis que tu marches dans la nuit
il se peut que tu glisses dans un cratère d’obus
il se peut que tu t’empêtres dans les barbelés.
Tâtonne dans l’obscurité de tes pieds nus
et, tant que tu le peux, ne te penche pas
pour que ne traînent pas ses mains au sol.
Avance toujours avec constance
comme si tu pensais arriver avant que son coeur ne s’arrête.
Profite
des lueurs de chaque rafale de mitrailleuse
pour corriger ton orientation
toujours parallèle aux deux lignes de front.
Avance ainsi à bout de souffle
comme si tu pensais arriver là-bas au bord de l’eau
là-bas sous l’ombre verte et matinale d’un grand arbre.
Pour le moment, sois très attentif
tout comme si tu portais un condamné à mort sur le dos.

Aris Alexandrou, Voies sans détour, édition bilingue, Traduction et postface Pascal Neveu, Ypsilon éditeur, 2014, pp. 57 & 59.

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Yannis Ritsos | Il posa sa main sur la page


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Il posa sa main sur la page
pour ne pas voir la feuille blanche.
Et il vit dessus sa main nue. Alors
il ferma aussi les deux yeux, et entendit
monter en lui, ensevelie,
la ténébreuse, l’indescriptible blancheur.

Léros, 10.XI.67.

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, p 54.

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Odysseus Elytis | Axion Esti


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Axion Esti

Comme langue on m’a donné le parler grec ;
comme maison un pauvre abri sur les syrtes d’Homère.
Mon unique souci cette langue bâtie sur les syrtes
d’Homère.
Là-bas sont sargues et perches
verbes qui vibrent sous le vent
soulevant leurs verdeurs à travers l’azur
tant que j’ai vu dans mes entrailles s’allumer
éponges et méduses
avec les premiers hymnes des Sirènes
coquilles d’or rose avec leurs premières fièvres noires.
Mon unique souci cette langue avec ses premières fièvres noires.
Là-bas sont, dieux basanés,
cognassiers grenadiers, cognats et gents associés
versant l’huile translucide au fond des gigantesques jarres;
et souffles divins qui montent des ravins fleurant bon
le lentisque et l’osier
les gingembres et les genêts
avec les premiers pépiements de pinsons,
antienne douce avec les tout premiers-premiers
Gloria !
Mon unique souci cette langue avec ses tout premiers-premiers Gloria !
Là-bas sont lauriers et palmes
louanges et encensements
bénissant nos combats et nos vieux fusils trop longs.

Odysseus Elytis, Axion Esti, Préface de Xavier Bordes, Traduction de Xavier Bordes et Robert Longueville, Poésie/Gallimard, 2010, pp. 75/76.

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Yannis Ritsos | Temps pierreux


 

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Temps pierreux

Un soleil de pierre a voyagé à nos côtés
brûlant l’air et les ronces de la solitude.
L’après-midi, il s’est tenu à la lisière de la mer
comme un globe jaune sur une vaste forêt de mémoire.

Nous n’avions pas de temps pour ces choses-là — malgré tout,
nous jetions un œil de ci de là — et sur nos couvertures
entre les tâches d’huile, la poussière et les noyaux d’olives,
restaient quelques épines de pin, quelques feuilles de saules.

Ces choses-là avaient leur poids — rien d’important —
l’ombre d’une fourche dans un enclos, lente au crépuscule,
la passage d’un cheval à minuit,
un reflet rosé qui meurt dans l’eau
laissant derrière lui le silence plus seul encore,
les feuilles mortes de la lune parmi les roseaux et les canards sauvages.

Nous n’avons pas de temps — nous n’en avons pas,
quand les portes sont comme des bras croisés
quand la route est comme celui qui dit « Je ne sais rien ».

Pourtant, nous le savions, nous, que plus loin, au grand croisement,
il y a une ville et ses lumières colorées,
des hommes se saluent là-bas d’un seul mouvement du front —
nous les reconnaissons à la position des mains,
à la façon dont ils coupent le pain,
à leur ombre sur la table du dîner
à l’heure où s’endorment toutes les voix dans leurs yeux
et qu’une étoile unique les signe sur l’oreiller.

Nous les reconnaissons à la ride du combat entre les sourcils
et plus que tout — le soir, quand le ciel grandit au-dessus d’eux —
nous les reconnaissons à ce geste mesuré du partisan
lorsqu’ils jettent leur cœur comme un tract illégal
sous la porte close du monde.

Yannis Ritsos, Temps pierreux – Makronissiotiques,Traduit du grec par Pascal Neveu, édition bilingue, Ypsilon Éditeur, 2008, p 39.

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