Archives de catégorie : [DOMAINE GREC]

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Comme un jardin la nuit

 

 

 

Opus remarquable d’Angélique Ionatos accompagnée par Katerina Fotinaki. La chanteuse grecque accomplit là un travail complet d’adaptation musicale  du texte poétique,  viatique en vérité de ce que la cantologie poétique — matière délicate, savante et ignorée par la critique — exigerait méthodiquement, c’est-à-dire un savoir-faire à chaque étape du changement de forme : traduction, composition, interprétation. L’on remarque au passage la vie du texte, ses évolutions naturelles au gré de la voix et de la mélodie : j’ai quelque chose à dire de transparent, j’ai quelque chose à dire d’inconcevable, comme le chant d’un oiseau en plein champ de bataille

Plongez au cœur de l’expérience toujours mouvante de la poésie dite, chantée, traduite. Et comparez la traduction avec celle — écrite — du livre couronnant le disque, livre titré Le soleil sait, une anthologie vagabonde d’Odysseus Elytis parue dans la belle collection D’une voix l’autre dirigée par J.-B. Para aux Éditions Cheyne.

En vérité, voici l’oeuvre — exemplaire — d’Angélique Ionatos : oeuvre sur l’oeuvre dont la portée, du point de vue de l’artisanat et de la pertinence critique, fait figure de modèle — aux côtés d’Elena Frolova en Russie, puis en France de Babx, Les Têtes Raides, Arthur H. et quelques autres : tous font la matière au sens le plus littéral du poiein grec. Ils ont jeté les fondations d’un art, les ont esquissées si bien que voilà ce groupe de cantopoètes devenu sans crier gare référence pure et simple du domaine si spécifique —  donc appelant un besoin de théorisation pour l’heure absent — du poème chanté.

Et l’on n’a plus de doute  : le chant  garde la poésie vivante — le soleil sait.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

odysseus elytis le soleil sait

 

 

J’ai quelque chose à dire de limpide et d’inconcevable
Comme un chant d’ oiseau en temps de guerre

 

*

Je prends le printemps avec précaution et je l’ouvre :

Me frappe une chaleur arachnéenne
un bleu qui embaume l’haleine du papillon
toutes les constellations de la marguerite mais aussi
beaucoup de reptiles ou volatiles
petites bêtes, serpents, lézards, chenilles et autres
monstres bigarrés aux antennes en fil de fer
écailles lamées or rouge et paillettes

On dirait que tout ce monde est prêt à se rendre au bal masqué d’Hadès.

Journal d’un avril invisible, 1984.

 

Odysseas Elytis, Le soleil sait, Traduit par Angélique Ionatos, Postface de Ioulita Iliopoulou, Édition bilingue, Collection D’une voix l’autre, Cheyne, 2015, pp. 60/61 et 98/99.

 

Ouverture ( Comme un jardin la nuit)
Auteur : Odysseus Elytis
Angélique Ionatos & Katerina Fotinaki : Voix, guitares, arrangements

 

Odysseus Elytis par Angélique Ionatos | Omorphi ke paraxeni patrida

 

 

ionatos

Omorphi Ke Paraxeni Patrida
Auteur : Odysseus Elytis
Compositeur, interprète, traducteur: Angélique Ionatos

 

Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Ρίχνει να πιάσει ψάρια πιάνει φτερωτά
στήνει στην γη καράβι
κήπο στα νερά
κλαίει φιλεί το χώμα ξενιτεύεται
μένει στους πέντε δρόμους αντρειεύεται
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα
Κάνει να πάρει πέτρα την επαρατά
κάνει να τη σκαλίσει βγάνει θάματα
μπαίνει σ” ένα βαρκάκι πιάνει ωκεανούς
ξεσηκωμούς γυρεύει θέλει τύρρανους
Όμορφη και παράξενη πατρίδα
ω σαν αυτή που μου “λαχε δεν είδα

*

 

 

Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle jette les filets pour prendre des pois­sons
Et c’est des oiseaux qu’elle attrape
Elle construit des bateaux sur terre
Et des jar­dins sur l’eau
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Elle menace de prendre une pierre
Elle renonce
Elle fait mine de la tailler
Et des miracles naissent
Belle mais étrange patrie
Que celle qui m’a été donnée
Avec une petite barque
Elle atteint des océans
Elle cherche la révolte
Et s’offre des tyrans
Belle mais étrange patrie…

Odysseus Elytis, Traduction d’Angélique Ionatos.

 

 

Mes soeurs sorcières | Angélique Ionatos

Pour Anna

Mes sœurs sorcières
O αδελφέç µου µάγισσεç

 

Ô mes sœurs sorcières, mes vieilles compagnes
Les enfants et les hommes ont déserté vos maisons.
Vos charmes se sont évanouis, vos cheveux ont blanchi,
Les jasmins se sont fanés et votre feu s’est éteint.

Ô mes sœurs sorcières, avec cette ride profonde entre vos sourcils
comme un sillon accablé, le sillon de la douleur.
Ô mes sœurs sorcières, mes pauvres servantes orphelines à présent
vous comptez les chagrins, les heures et les jours.

Ô mes sœurs sorcières, mes fées oubliées
Prenez des filaments de lune dorés et argentés
Brodez des étoiles brillantes, des gouttes de rosée
Des rêves et des espoirs sur nos ailes froissées.

 

0 αδελφέ< µου µάγισσε<
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< , παλιέ< µου φιλενάδε< Αδειάσανε τά σπίτια σα< από παιδιά κι από άντρε<
Λυθήκανε τά µάγια σα< κι ασπρίσαν τά µαλλιά σα< Μαράθηκαν τά γιασεµιά κι έσβησε η φωτιά σα<.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< µέ τή βαθιά ρυτίδα
ανάµεσα στά φρείδια σα< τού πόνου η σφραγίδα.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< φτωχέ< µου παρακόρε< τώρα µετράτε τού< καηµού< , τί< µέρε< καί τί< ώρε<.
Ώ αδελφέ< µου µάγισσε< , νεράïδε< ξεχασµένε< πάρτε κλωστέ< τού φεγγαριού χρυσέ< , µαλαµατένιε<
Κ < δροσοσταλίδε<
ωµένα µα< φτερά , ονείρατα κι ελπίδε<.

Angélique Ionatos,  Si l’arbre brûle, reste la lumière, Livret 2015.

 

Angelique_Ionatos-Reste_la_lumiere

Mes soeurs sorcières
Auteur, compositeur, interprète et traduction française : Angélique Ionatos

 

 

Et voilà mon frère | Yannis Ritsos par Nikos Xylouris

 

Yannis Ritsos a écrit ce poème alors qu’il était détenu, en 1948.

Και να, αδελφέ μου,
που μάθαμε να κουβεντιάζουμε
ήσυχα ήσυχα κι απλά.
Καταλαβαινόμαστε τώρα
δεν χρειάζονται περισσότερα.
Και αύριο λέω θα γίνουμε
ακόμα πιο απλοί
θα βρούμε αυτά τα λόγια
που παίρνουν το ίδιο βάρος
σε όλες τις καρδιές,
σ’ όλα τα χείλη
έτσι να λέμε πια τα σύκα :
σύκα, και τη σκάφη : σκάφη
έτσι που να χαμογελάνε οι άλλοι
και να λένε: «τέτοια ποιήματα
σου φτιάχνουμε εκατό την ώρα».
Αυτό θέλουμε και μεις.

Γιατί εμείς δεν τραγουδάμε για να ξεχωρίσουμε, αδελφέ μου,
απ’ τον κόσμο εμείς τραγουδάμε για να σμίξουμε τον κόσμο.

 

Et voilà mon frère,
Nous avons appris à nous parler
Posément, posément et simplement
Nous nous comprenons maintenant
Plus rien d’autre ne compte

Et je dis que demain nous serons
Encore plus simples
Nous trouverons ces paroles
Qui valent le même poids
Dans tous les cœurs
Sur toutes les lèvres

Désormais nous dirons simplement
les choses telles qu’elles sont
Désormais les autres riront et diront :
« de tels poèmes nous pouvons t’en faire cent dans l’heure ».
C’est aussi ce que nous voulons.

Parce que nous ne chantons pas pour nous distinguer, mon frère,
Ici bas, nous chantons pour unir le monde.

 

Καπνισμένο τσουκάλι, Μετακινήσεις (1942-1949). Ποιήματα, Β´. Εκδόσεις «Κέδρος», 1961. 250.
Traduction française de Sophie D., que je remercie pour son autorisation de publication ( http://dornac.eklablog.com/ ).

Et voilà mon frère
Auteur : Yannis Ritsos
Traduction : Sophie D.
Compositeur : Christos Leontis (Χρήστος Λεοντής)
Interprétation: Nikos Xylouris
Voix qui ouvre le chant : Yannis Ritsos

Un jour en mai | Yannis Ritsos par Mikis Thedorakis

Un jour en mai tu es parti
(Μέρα Μαγιού μου μίσεψες- méra maguiou mou misepsès).

Μέρα Μαγιού

Μέρα Μαγιού μου μίσεψες μέρα Μαγιού σε χάνω
άνοιξη γιε που αγάπαγες κι ανέβαινες απάνω

Στο λιακωτό και κοίταζες και δίχως να χορταίνεις
άρμεγες με τα μάτια σου το φως της οικουμένης

Και μου ιστορούσες με φωνή γλυκιά ζεστή κι αντρίκεια
τόσα όσα μήτε του γιαλού δεν φτάνουν τα χαλίκια

Και μου ‘λεγες πως όλ’ αυτά τα ωραία θα ‘ν’ δικά μας
και τώρα εσβήστης κι έσβησε το φέγγος κι η φωτιά μας

*

Un jour en mai

Un jour en mai tu es parti, et je te perds,
mon fils, qui aimais tant monter, après l’hiver

sur la terrasse et tout voir à la ronde,
trayant des yeux sans fin la lumière du monde

et me conter de ta voix douce, chaude et fière
plus d’histoires qu’il n’est de galets dans la mer.

Tu disais, ces trésors un jour seront à nous,
mais sans toi j’ai perdu feu et lumière et tout.

Από τη σύνθεση « ΕΠΙΤΑΦΙΟΣ ». Βλ. τη συγκεντρωτική
έκδοση του Ρίτσου, Ποιήματα (Α’ τόμος, 1978, σ. 168)

yannis ritsos
Yannis Ritsos


Un jour en mai ( Épitaphe)
Auteur : Yannis Ritsos
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : V. Leandros
Traduction de Michel Volkovitch

Chandelle dans la nuit | Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pour Angélique Ionatos

 

les poètes sont les chandelles dans la nuit
d’Athènes
l’archer de gaieté noire scintille au fond des vallées
de Strefi et d’Ardittou
en plein minuit sous la déloyale concurrence de Vénus
le désespoir tremble moins que la mer
diamantine
tu passes le puits de juillet — portant le panier
des chants grecs
les oliviers et les lunes de fer

tu traverses dans un lieu affranchi de la géographie
un territoire immense pour le petit luth
la corbeille que le maçon
accroche
au clou de la maison
et puis ce fameux potager coloré qui embaume Archiloque et Héraclite

tu traverses mais voilà : quelqu’un prend peur devant les îles
pleines de lumière
peur devant l’espace de l’Égée —

l’oiseau de pluie perché sur l’étoile de paille entre alors

par la fenêtre
il trouve refuge dans ton cou
le cycle de l’eau s’achève et rien ne manque
la poésie habite sur ton épaule
la beauté ne fait pas le deuil des soleils à venir
le moineau dans la main, je longe
le petit mur bordé de mûriers qui écorchent les jambes.

 

Sylvie-E. Saliceti 29 avril 2020

ionatos

O kyklos to nerou Le cycle de l’eau
Auteur : Dimitra Manda
Compositeur : Mikis Theodorakis
Interprète : Angélique Ionatos

Photis Ionatos chante Homère | Elegio

 

 

Une pensée amicale pour Photis Ionatos, poète et musicien grec, cantopoète à la sensibilité rare et subtile au pays de Cavafis, Ritsos, Elytis, Hatzopoulos, Kaïteris, Alexandrou …

S.-E. S.

 

 

Elegio

C’est l’homme aux mille tours,
Muse, qu’il faut me dire,
celui qui tant erra,
quand de Troade, il eut pillé
la ville sainte,
celui qui visita les cités
de tant d’hommes,
et connut leur esprit,
Celui qui, sur les mers,
passa par tant d’angoisses,
en luttant pour survivre
et ramener ses gens

Homère, Texte accompagnant le Livre-disque «Elegio» paru en avril 2017, sur une traduction de Photis Ionatos.

 

 

Elégie ( extrait )
Auteur : Homère
Traducteur : Photis Ionatos
Compositeur : Photis Ionatos
Interprète : Photis Ionatos

 

 

 

Stratis Pascalis | Hauts paysages de l’ascension

 

 

un passage, qui nous appelle un instant vers cela seul, vers cela seul que nous aurions bien fait de vivre
Phot. Sylvie-E. Saliceti 23 02 2020 Presqu’île de Giens

 

 

Hauts paysages de l’ascension, ciels penchés, mystère éclatant
le soir venant je vous ai vus à la jointure entre déclin  et triomphe.

L’amertume du temps retombait, pénombre violette,
lorsque aux lointains de la terre une lumière vespérale parut,
un spectre de lumière plutôt, par-dessus la ligne des collines et des vignes,
lumière verte cuivrée, sans but, sans cause, de bon augure,
comme quand s’ouvre une porte et se déverse d’une pièce fermée
la lueur. Et moi qui regardais sans pensée, de voir soudain
mon voisin en larmes j’ai compris qu’il se passait là
quelque chose de profond, source d’une émotion mêlée
de peur, tandis qu’au loin
des troupeaux d’agneaux me rappelaient les carillons
d’une vérité naturelle pour toujours sacrifiée,
tandis que devant moi cloué dans les épines j’apercevais
cœur tout rouge la rose
participant à cette heure grave tête penchée tous ses pétales
ensemble ouverts…

Hauts paysages de l’ascension, ciels penchés
La Montée des racines Phot. Sylvie-E. Saliceti 23 02 2020

 

 

Cohortes de Dieu, l’heure finit par venir où par-dessus
les tourments les épreuves
Un doux crépuscule efface le brouillard de notre vie ;
et à l’orée de la nuit, ouvre un passage, qui nous appelle
un instant
vers cela seul, vers cela seul que nous aurions bien fait de vivre.

 

Stratis Pascalis, In Les poètes de la Méditerranée, traduit du grec par Michel Volkovitch, Anthologie, Édition en français et dans toutes les langues originales, Préface d’Yves Bonnefoy, Édition d’Eglal Errera, Gallimard /Poésie, Culturesfrance, 2010, pp.92/93.

 

Phot. Sylvie-E. Saliceti 23 02 2020 Presqu’île de Giens

Yannis Ritsos (Grèce 1909 – 1990) par Melina Mercouri | La paix

Yannis Ritsos

Le rêve de l’enfant, c’est la Paix,
Le rêve de la mère, c’est la Paix,
Des mots d’amour sous les arbres, c’est la Paix.

Le père qui rentre le soir un large sourire dans les yeux
Dans les mains son panier rempli de fruits
Et sur le front des gouttes de sueur qui ressemblent
Aux gouttes d’eau gelées de la cruche posée sur la fenêtre…
C’est la Paix….

Quand se referment les cicatrices sur le visage blessé du monde
Et que dans les cratères creusés par les obus, on plante des arbres;
Quand, dans les cœurs carbonisés par la fournaise,
L’espoir fait resurgir les premiers bourgeons
Et que les morts peuvent enfin se coucher sur le côté
Et dormir sans aucune plainte, assurés que leur sang
N’a pas coulé en vain…
C’est la Paix

La Paix, c’est la bonne odeur du repas,
Le soir quand l’arrêt d’une voiture sur la route
Ne provoque aucune peur,
quand celui qui frappe à la porte, ne peut être qu’un ami
Et qu’à n’importe quelle heure, la fenêtre ne peut s’ouvrir
Que sur le ciel éblouissant nos yeux comme une fête
Des cloches lointaines de ses couleurs…
C’est la Paix

Quand les prisons deviennent bibliothèques
Et que de porte en porte, une chanson s’en va dans la nuit…
Quand la lune du printemps sort des nuages semblables
A l’ouvrier qui le samedi soir sort fraîchement rasé
De chez le coiffeur du quartier, c’est la Paix.
(…)
La Paix, ce sont des meules rayonnantes dans les champs de l’été
C’est l’alphabet de la bonté sur les genoux de l’aube.
Quand tu dis, mon frère, quand nous disons, demain, nous construirons,
Quand nous construisons et que nous chantons, c’est la Paix…

Quand la mort ne prend que peu de place dans le cœur
Et que les cheminées nous montrent du doigt le chemin du bonheur,
Quand le poète et le prolétaire peuvent à égalité
Respirer le parfum du grand œillet du crépuscule, c’est la Paix.

Mes frères, mes sœurs, c’est dans la Paix que se respire à pleins poumons
L’univers entier avec tous ses rêves…
Mes frères, mes sœurs, donnez-vous la main, c’est cela la Paix.

Yannis Ritsos

La paix
Auteur : Yannis Ritsos
Récitante : Mélina Mercouri

Le rêve de l’enfant, c’est la paix.
Le rêve de la mère, c’est la paix.
Les paroles de l’amour sous les arbres
c’est la paix.

Quand les cicatrices des blessures se ferment sur le visage
du monde
et que nos morts peuvent se tourner sur le flanc et trouver
un sommeil sans grief
en sachant que leur sang n’a pas été répandu en vain,
c’est la paix.

La paix est l’odeur du repas, le soir,
lorsqu’on n’entend plus avec crainte la voiture faire halte
dans la rue,
lorsque le coup à la porte désigne l’ami
et qu’en l’ouvrant la fenêtre désigne à chaque heure le ciel
en fêtant nos yeux aux cloches lointaines des couleurs,
c’est la paix.

La paix est un verre de lait chaud et un livre posés devant
l’enfant qui s’éveille.

Lorsque les prisons sont réaménagées en bibliothèques,
lorsqu’un chant s’élève de seuil en seuil, la nuit,
à l’heure où la lune printanière sort du nuage
comme l’ouvrier rasé de frais sort de chez le coiffeur du quartier,
le samedi soir
c’est la paix.

Lorsque le jour qui est passé
n’est pas un jour qui est perdu
mais une racine qui hisse les feuilles de la joie dans le soir,
et qu’il s’agit d’un jour de gagné et d’un sommeil légitime,
c’est la paix.

Lorsque la mort tient peu de place dans le cœur
et que le poète et le prolétaire peuvent pareillement humer
le grand œillet du soir,
c’est la paix.

Sur les rails de mes vers,
le train qui s’en va vers l’avenir
chargé de blé et de roses,
c’est la paix.

Mes Frères,
au sein de la paix, le monde entier
avec tous ses rêves respire à pleins poumons.
Joignez vos mains, mes frères.
C’est cela, la paix.

Yannis Ritsos, La paix, traduit du grec par l’auteur, in Revue Europe, août-septembre 1983 puis in Guerre à la guerre, Anthologie, Éditions Bruno Doucey, 2014.

Stratis Pascalis ( Grèce 1958 – ) | Cartographie de la lumière

 

 

Cartographie de la lumière

wp-15781661168331623445346303480129.jpgLa lumière est aux aguets partout Phot. S.-E. S.

 

 

La lumière est aux aguets partout
Cachée dans les veines du vent.
Au fond des yeux de l’aube l’ancienne prisonnière
Dans les sentiers rudes et obscurs de la mer
Ou le crépuscule des cyprès qui seuls additionnent les morts
Et mieux que personne résistent au déchirement de l’éclat
Dans les cloîtres aux confins.
Tandis que le volcan qui soudain tressaille
Terrifie la bête assoiffée qui cherche dans les genêts la rosée
Puis l’éclat descendu de très haut.

 

wp-15781661502135711610702011093331.jpg

qui cherche dans les genêts la rosée puis l’éclat descendu de très haut Phot. S.-E.S.

 

Stratis Pascalis, In Les poètes de la Méditerranée, traduit du grec par Michel Volkovitch, Anthologie, Édition en français et dans toutes les langues originales, Préface d’Yves Bonnefoy, Édition d’Eglal Errera, Gallimard /Poésie, Culturesfrance, 2010, pp.84/85.

Constantin Cavafy et Photis Ionatos | Ithaque


Ithaque

Lorsque tu feras voile pour Ithaque
souhaite que la route soit longue
pleine d’aventures, pleine d’expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le furieux Poséidon, ne le crains pas,
tu ne trouveras pas de choses pareilles sur ta route
si ta pensée reste élevée, si une délicate émotion
anime ton esprit et ton corps.
Les Lestrygons et les Cyclopes
le farouche Poséidon, tu ne les verras pas
si tu ne les portes dans ton âme
si ton âme ne les dresse devant toi.

Souhaite que la route soit longue.
Que soient nombreux les matins d’été
où — avec quel plaisir, quelle joie —
tu entreras dans des ports vus pour la première fois;
arrête-toi dans des bazars phéniciens
et achète les bonnes marchandises,
nacres et coraux, ambres, ébènes,
et parfums voluptueux de toutes sortes,
le plus possible de parfums voluptueux.
Va dans plusieurs villes égyptiennes
apprends et apprends encore des sages.

Ithaque doit toujours être présente à ton esprit.
Y arriver est ton destin.
Mais ne presse nullement le voyage.
Mieux vaut qu’il dure plusieurs années
et que, vieillard enfin, tu abordes dans l’île,
riche de ce que tu auras gagné en chemin
n’espérant pas qu’Ithaque te donne des richesses.

Ithaque t’a donné le beau voyage.
Sans elle tu n’aurais pas pris la route.
Elle n’a rien d’autre à te donner.

Si tu la trouves pauvre, Ithaque ne t’a pas trompé.
Sage comme tu l’es devenu, avec tant d’acquis
tu dois avoir déjà compris ce que sont les Ithaques.

Constantin Cavafy, Poèmes, traduit du grec par Ange S. Vlachos, Éditions Héros-Limite, 2010, pp 51-52.

 

Pia Thelissi Theou
Interprète : Photis Ionatos
Album Ithaque
Auteurs : K.G. Karyotakis/Photis Ionatos
Compositeurs : K.G. Karyotakis/ Photis Ionatos

 

 

Yannis Ritsos | Rappelle-toi

 

 

Rappelle-toi. Quand tu creuses profondément, tu trouves la lumière.
Celui-ci, aux yeux naufragés dans ses paumes,
celui-ci, aux yeux qui trouent le mur,
les tables, les verres. Quand tu creuses. Rappelle-toi.

Mon beau, mon brave, comme le monde est fort —
le bruit que font les trains, de l’autre côté des nuits,
et les fleuves, roulant leurs eaux jusqu’à la mer,
et celui-là qui enferme le rythme de la mer dans sa chaussure,
et celui-là, qui fend la nuit en deux pour passer sa tête au milieu,
mettant ses paumes en cornet pour y crier :
C’est nous ! C’est nous ! Rappelle-toi quand tu creuses.

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp. 39/40.

 

 

Yannis Ritsos | Lettre à la France

 

 

 

Lettre à la France

Notre sœur la France,
notre sœur bien-aimée la France,
nous t’écrivons rapidement deux mots sur le genou,
deux mots tout simples comme notre amour,
comme sont le pain, la lumière, le sel et notre cœur.
Tout simples. Cela ne nous irait pas devant toi de porter nos cravates,
nous avons chemise et poitrine déboutonnées,
nous avons notre orgueil déboutonné de haut en bas,
et notre rêve est déchiré, seul dans le vent,
et notre âme n’est pas rasée
de la barbe des partisans qui se sont retranchés,
à cheval sur la mort — en haut des rochers de la gloire.
Notre sœur, dans le sang nous te donnons la main,
pour te serrer ta main ensanglantée.
Toi au moins, tu n’es pas une étrangère.
(…)
Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ton histoire, nous la relisons au fond de notre cœur,
là toujours une rose est pour toi auprès de notre thym,
là les nuages les plus noirs, à tes côtés, se savent éclairés.
Ils savent qui tu es, nos pas sur les pierres de l’été,
pierres à sacrifice dorées par le soleil et par le sang,
et notre chanson, même sans le dire, elle aussi sait bien qui tu es

(…)

Et tes chansons à toi nous sont toutes connues,
comme nous est connu ce paysage d’oliviers et de patience,
comme ce dur sentier plein de lauriers amers et de joncs poussiéreux,
à l’heure où va tomber l’orange de la nuit tombante,
et où un va-nu-pieds d’ange au pantalon rapiécé, le fusil sur l’épaule,
entreprend sa lente montée là-haut sur un âne couleur de cendre.

Nous pouvons donc te tutoyer,
comme nous parlons à notre mère ou au soleil.
Ah oui. Par ici, nous avons toujours du soleil à revendre,
peu de pain, beaucoup de prisons,
et beaucoup de cœur, tu le sais.
Que dire ? Bien sûr, tu l’auras appris, qu’un grand nuage rouillé
vient de repasser comme un gros rouleau compresseur
sur les épis tout neufs encore de notre avril,
sur les Kalavryta rasés de notre gloire,
et sur les blonds villages où s’apprêtait à fleurir
le rouge coquelicot nouveau-né de la poudre.

 

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, La poésie à l’épreuve du monde, pp.33/35.

 

 

Yannis Ritsos | Notre pays

 

 

 

Notre pays

Nous sommes allés sur la colline pour voir notre pays —
quelques pauvres terrains, des pierres, des oliviers.
Des vignes qui descendent le long de la mer. Près de la charrue,
fume un petit feu. Les habits du grand-père,
nous en avons fait un épouvantail pour les corneilles
Nos journées
s’en vont leur chemin pour un peu de pain et beaucoup de lumière.
Sous les peupliers brille un chapeau de paille.
L’oiseau sur la clôture. La vache dans le jaune.
Comment se fait-il que d’une main de pierre nous ayons pu aménager
nos maisons, notre vie ? Sur les chambranles de nos portes,
il y a encore la fumée des cierges de Pâques —
de toutes petites croix noires tracées, d’année en année,
par les morts
qui venaient de fêter la Résurrection. On l’aime beaucoup, ce pays,
avec patience, avec fierté. Toutes les nuits, du puits asséché,
les statues sortent avec précaution et montent sur les arbres.

Léros, 13.XII.67

Yannis Ritsos, Le mur dans le miroir et autres poèmes, Présentation, choix et traduction de Dominique Grandmont, Poésie/Gallimard, 2006, p 64.

 

 

Vélimir Khlebnikov | Le livre

 

 

 

LE LIVRE

J’ai vu les noirs Véda
le Coran et l’Évangile
et les livres aux plats
de soie des Mongols
eux-mêmes faits de la cendre des steppes
du kizäk odorant
comme le font
les femmes kalmoukes chaque matin
faire un feu
et se coucher soi-même sur lui
veuves blanches
cachées dans un nuage de fumée
pour accélérer la venue
du livre
Ce livre un
bientôt vous le lirez       bientôt
Blanches     les mers brillent
dans les côtes mortes des baleines
Chant sacré      voix sauvage mais juste
Et les fleuves azur      sont les marque-pages
où le lecteur lit
où est l’arrêt des yeux qui lisent
Ce sont les grands fleuves —
la Volga où la nuit on chante à Razine
où on allume des feux sur les barques
le Nil jaune      où l’on prie le soleil
le Yang-Tsé-Kiang      où est la fange épaisse des humains
la Seine      où sont vendues des femmes aux yeux sombres
et le Danube      où toutes les nuits brillent
des hommes blancs sur les vagues     sur des barques en chemises blanches
la Tamise      où est l’ennui gris et les bâtiments — dieux pour les foules
l’Ob renfrogné      où on fouette le dieu tous les soirs
et où on danse devant un ours à l’anneau de fer sur son cou blanc
avant qu’il ne soit mangé par toute la tribu
et le Mississipi      où les hommes ont pris pour pantalon le ciel étoilé
et portent un chiffon de ce ciel sur des bâtons
Le genre humain est le lecteur du livre
et la couverture porte l’inscription du créateur
mon nom      archaïques caractères bleus
Mais tu lis nonchalamment
plus d’attention !
Tu es trop distrait et tu regardes en paresseux
comme si c’était les leçons d’un catéchisme
Ces grandes chaînes de montagnes enneigées et ces grandes mers
ce livre un
bientôt      bientôt tu vas le lire
Dans ces pages saute la baleine
et l’aigle      qui a plié la page de l’angle
se pose sur les vagues marines
pour se reposer sur le lit du pygargue

 

[1920] ms.automne 1921

Vélimir Khlebnikov, Œuvres 1919-1922, Traduit du russe, préfacé et annoté par Yvan Mignot, Verdier, Collection « Slovo », 2017, pp. 287/288.