Norge par Jeanne Moreau et Thomas Vinau | Peuplades

norge

 

 

Norge (1898-1990)

Georges Mogin dit Norge n’est pas le plus punk d’entre nous. Il vient d’une famille de lainiers belges, traverse le XXe siècle tranquillement en devenant d’abord représentant de commerce, puis antiquaire. Il fait des études classiques, se marie, a des enfants. Il se fait même, après ses premiers succès poétiques, gentiment chahuter par les surréalistes. Mais voilà, ce copain de Queneau est une gentille bombe à retardement. Vous savez, ces bombes de terre et de graines qu’on peut balancer n’importe où pour faire exploser des fleurs. Norge est un bonbon inconnu qu’on se passe sous le manteau. Il a été bien édité, puis bien oublié par Gallimard, Flammarion, Seghers et consorts. Sa voix est unique, et lorsqu’on la connaît, elle se retrouve tout de suite. L’humour et l’horreur s’y tapent sur l’épaule. La fantaisie et le tragique y vident godet sur godet. La simplicité et l’invention s’y rasent mutuellement les jambes. C’est du tout doux et du tout bon. Concentré comme un expresso de thé vert. Le monde est stupéfiant comme un Oignon. Lui garde les deux pieds dans la merde et la tête dans le ciel. Il est du côté des Cerveaux brûlés, ceux qui goûtent tous les goûts en grillant leurs fusibles. Ceux qui font des guili-guili aux lions qui leur bouffent les pieds. Bien sûr, ça n’empêche pas les lions de bouffer. En plus, les lions font du bruit en mâchant. C’est pas ça qui l’empêchera de rigoler.

Thomas Vinau, 76 clochards célestes ou presque, Préface et bibliographie d’Éric Poindron, Éditions Le Castor Astral, collection Curiosa & Caetera, 2016.

jeanne moreau chante norge moreau-jeanne-moreau-chante-norge-1

Peuplades
Auteur : Norge
Compositeur : M. Philippe-Gerard
Interprète : Jeanne Moreau

 

 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème | Thomas Vinau


 
 
 
 
 
 

Tu seras pas plus con après avoir lu ce poème

Eoraptor
est un petit prédateur
faisant partie
des dinosaures
sauropodomorphes
basaux
qui vivait
en Argentine
voici 230 millions
d’années
probablement
un des plus anciens
au monde
son nom signifie
«Voleur d’aube»

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.406.

 
 
 
 
 
 
 

Thomas Vinau | La lumière

 

 

La lumière n’a pas besoin de stylo

Le bruit de mes pas sur la neige
l’appel d’une buse
une goutte figée à la pointe d’un barbelé
les traces de chevreuil qui vont se perdre dans les bois
aujourd’hui le poème s’est écrit sans moi

Thomas Vinau, C’est un beau jour pour ne pas mourir, 365 poèmes sous la main, Le Castor Astral, 2019, p.68.

 

 

Thomas Vinau | Il y a des monstres qui sont bons

 

 

Il y a les deux casquettes tordues. Les deux pépés sans âge. Visières à l’envers sur leur tabouret formica. Ils n’entendent presque plus rien. Ratent la boule deux fois sur trois. L’un des deux garde toujours la clef des toilettes publiques pour toute la bande.

(…)

Il y a l’homme escargot. Une boule de vieillesse qui porte toujours un énorme sac poubelle. Il arpente la lumière et récolte ce qui traîne. Les bouchons. Les papiers. Les bouteilles. Les mégots. Monsieur Gastéropode nettoie le monde. Le sillon de sa bave fait traîner les jours sales.

(…)

Eux ne sont pas salauds. Ce sont des chiens perdus. Des enfants puants ensevelis sous des couches de chair morte à force de n’avoir pas été dite. Ils sont la langue que personne ne parle. Les innocents pourrissants. Le mauvais sang du village. Ils sont le sourire tordu de la nuit. Les remugles édentés qui s’effilent autour de nos miroirs.

**
*

La poésie peut raconter des histoires. La poésie peut être un film d’horreur, une blague, un cri sauvage, une nuit blanche d’adulescent, une question, un naufrage, un dialogue. La poésie a tous les droits tant qu’elle sait s’adresser à l’autre en restant sincère.
Je voudrais qu’elle soit l’air frais que fait tourner la bête en dansant sur elle-même. Je voudrais qu’elle soit une fenêtre qui s’ouvre, pour s’échapper et se retrouver. Le sourire du monstre qui répond à notre silence.

Thomas Vinau, Il y a des monstres qui sont bons, Éditions Le Castor Astral, 2017, pp. 45/46/47.