Archives de catégorie : Vernet ( Joël )

Joël Vernet | Carnets du lent chemin Copeaux

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti 29 11 2019 Forêt de la Sainte-Baume

 

Je m’accorde à penser que je ne suis que pour très peu dans cette sorte d’amoncellement que je n’appellerai jamais un journal, tant cela est plutôt le fruit d’une force qui me pousserait pour continuer à aller sur les routes, traverser des versants, disparaître dans des combes, des sous-bois, pour rejaillir enfin à la tombée du soir quand les dernières bêtes rentrent aux étables, plutôt qu’une oeuvre, fût-elle de rêverie.

Aux livres, j’ai souvent préféré la belle palpitation du monde et suis allé au dehors pour amasser toute la chaleur du soleil, sa bonté inouïe. J’ai flâné longtemps sans jamais me lasser de cette contemplation peu ordinaire, les hommes étant plutôt requis aux durs travaux, bien qu’eux aussi aient sans aucun doute rêvé une autre vie. Leurs visages sont sans mensonge. Les plis de leurs yeux disent la vérité. Sous ce ciel, il y a trop d’injustice et cette injustice soulève en moi des tempêtes. Ce chant massif, je l’entends. Cela vous donne, si j’osais ce mot, une sorte de responsabilité, d’humilité à l’égard de chaque phrase, de chaque être que vous fûtes un jour amené à croiser. Nul ne parle dans le vide, pour le seul plaisir de parler, car naissance et mort sont le Livre à vivre et il nous importe de croire que vivre ne serait rien sans le privilège d’avoir aimé, d’être aimé. C’est l’humble gloire de chacun si elle est atteinte ne serait-ce que durant une seconde. L’Art est sans doute ce chemin d’absolue liberté, et nous ne pouvons en brûler les ronces, les herbes mauvaises, sans bien contempler la terre que nous avons sous les pieds. Oui nous sommes comptables de nos paroles et de nos actes dans une époque où parler à la légère est le credo, agir en portant tort, le principe de base. Il y a une voix dans la parole que nous ne devrions jamais trahir. Écrire, c’est se sentir près de cette voix, comme entre les bras d’une mère. Celui qui trahit sa mère, trahit ce qui le fonde. Les mensonges aujourd’hui sont devenus des montagnes.

Joël Vernet, Carnets du lent chemin,Copeaux ( 1978-2016), La rumeur libre Éditions, 2019, pp.17/18.

Joël Vernet | La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore

 

 

 

Un appel. Une vision. Un mouvement fragile, peut-être une voix, certainement une voix très basse, la fulgurance d’un instant, le passage soudain d’un oiseau, un linge au loin dans un jardin abandonné juste le temps d’accueillir la lumière qu’est une ombre, ce que l’on nomme une image, comme si la vie n’était jamais que du papier ou de l’oubli. Je ne sais pour vous, mais j’entends là-dessus, là-dessous, le merveilleux silence du soleil. Depuis l’enfance à nous observer de son beau rire un brin malicieux, nous offrant la pluie, l’orage quand il le souhaite, quand les nuages viennent en rempart contre lui et nous. Nous offrant le souvenir, comme si toutes nos traces devenaient très vite des mouvements du Passé, alors que ce qui nous convoque au plus haut, c’est l’avenir. La nostalgie est belle si elle va de l’avant, si elle nomme l’ancien pour fonder le nouveau, le sans cesse renouvelé. Ce tambour des yeux, du cœur, résonne dans l’espace. Oui, la nostalgie est un pont vers l’avenir. Cette phrase trottine depuis si longtemps dans la forêt des pages d’un carnet à l’abri dans la poche. La nostalgie vénère ce qui n’est pas encore. Elle n’est pas seulement rappel de l’ancienne trace. Nous reprenons les chemins des vieilles bêtes, des habitants des cavernes, car ils nous ont légué des trésors en héritage. Nous aimons les grottes où les ténèbres nous éclairent.

Joël Vernet, Le silence du soleil, Peintures de Jean-Gilles Badaire, Le Réalgar, 2018, pp.11/13.

Ode Melancholia
Dhafer Youssef
All compositions and arrangements by Dhafer Youssef
Album Diwan Of Beauty And Odd
Récompenses Qobuz

 

 

Joël Vernet | Les petites heures


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Les sources des sous-bois

L’hiver nous attache au sommeil. Le froid se glisse dans nos lits et, à l’aube, semble nous déchirer la peau. Le froid, c’est la lumière de l’enfance, son phare, son étoile, ses mystères. La Margeride frissonne contre nos tout petits corps. Nous grandissons l’âme gelée, patinant vers de vagues horizons. Nous avons un mal fou à mettre la tête hors les draps. L’hiver nous ronge le coeur, paraît interminable. Les ruelles sont blanches, englouties sous les neiges où nous creusons de longs tunnels, maniant avec dextérité nos pelles et nos fous rires. Ces fleuves de blancheur ont, eux aussi, disparu, avalés par le Temps. les neiges ont fondu des brouillons de l’enfance, tentant d’effacer les souvenirs.
Nous usions nos mauvais skis et nos luges dérisoires, faits de planches rafistolées, de débris de tonneaux, sur les pentes douces tout autour de Saugues, notre bourg tassé contre sa tour du XIIème siècle, espérant là, effleurant les pierres grises, retrouver un peu de cette chaleur du Moyen Âge qui faisait s’embrasser les maisons, les incendiant aux heures monstrueuses quand hommes et bêtes s’enfuyaient, terrorisés, des demeures en flammes. Les miens, sans aucun doute, vécurent ici, minuscules dans ce monde immense qui allait prendre de la vitesse. J’entends les bruits de leurs sabots dans mes livres, leurs rauques toux hivernales et les pleurs lorsque l’on conduisait les morts en terre, le corps déposé sur une charrette tirée par deux boeufs épais dont les naseaux fumaient un peu dans ce brouillard de petite vie. C’est vrai, les rues se sont élargies, on les a écartelées vers les collines environnantes. On a effacé des prés entiers, remisé des champs dans les oubliettes. De nouvelles maisons ont été bâties sur d’anciens jardins potagers. La vasque a gagné de l’espace, une sorte de vraie respiration. Mais la plaine est identique, rongée peu à peu par l’horizon, mangée par les forêts voisines.

Joël Vernet, Les petites heures, Éditions Lettres vives, Collection Entre 4 yeux, 2014, PP. 56-57.

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Vers la steppe | Joël Vernet

 

 

Nous avons aimé les rails serpentant entre les fermes isolées au beau milieu de la steppe où un campement, parfois, alertait le regard. Les lits des rivières à sec, les hangars détruits, la poussière du vent, les herbes maigres.
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Qui part et pourquoi ? Pour quel mirage ? Pour quelle preuve ? Abandonnant les joies étouffantes du Pays natal. Écrire, oui, c’est arracher, c’est s’arracher aux anciens paysages, à ces liens que l’on pensait indestructibles. Vers la steppe, oui, depuis toujours ce désir aveuglant, l’aveuglant désir de repousser l’horizon, de danser sur la terre, la tête au vent.
(…)
J’appelle la steppe. En moi le souffle de la steppe. Je veux marcher sur la terre, ne pas cesser de regarder le ciel, la nuit, les étoiles, sentir la douceur de l’air sur la peau, entendre des clameurs, traverser des marchés où abondent les fruits, les corps durs à la peine, regarder les visages à la dérobée ou visage contre visage.

Joël Vernet, Vers la steppe, Frontispice de Jean-Gilles Badaire, Collection Entre 4 Yeux, Éditions Lettres Vives, 2011, PP. 51 & S.

 

 

Joël Vernet | Les jours sont une ombre sur la terre

 

 

Celui qui écrit ne sait pas parler. Celui qui écrit habite le pays des morts, s’entretient avec eux de la vie, de toute la vie que nous ratons, que nous laissons filer entre nos doigts, de tous les mensonges que nous proférons sans cesse comme des éclats de vérité. Celui qui parle est dans le monde, le monde l’occupe tout entier. Celui qui écrit est dans la solitude nichée au coeur du monde, c’est-à-dire dans la mort, cette étrange palpitation. Celui qui est seul — le vrai solitaire dont le visage est une énigme — , n’est jamais seul.

Il marche avec la terre entière dans le sang.

Joël Vernet, Les jours sont une ombre sur la terre, Frontispice de Jean-Gilles Badaire, Collection Entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 1999, pp. 50/51.