Voix de Paul Valet | La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte

 

 

La parole qui me porte
Est l’intacte parole

Elle ignore la gloire
De la décrépitude

La parole qui me porte
Est l’abrupte parole

Elle ignore le faste
De la sérénité

La parole qui me porte
Est l’obscure parole

Dans ses eaux profondes
Ma lumière se noie

La parole qui me porte
Est la dure parole

Elle exige de moi
L’entière soumission

La parole qui me porte
Est une houle de fond

C’est une haute parole
Sans frontière et sans nom

La parole qui me porte
Me soulève avec rage

Paul Valet, La parole qui me porte, Mercure de France, 1965.

Voix de Paul Valet Lecture de poèmes par son auteur
cliquez sur le lien ci-dessus (1978 Centre Pompidou)

 

 

Paul Valet | Et je dis non

 

 

Et je dis non

 

Je dis NON aux miasmes et marasmes et à tout ce qui rampe et glisse et se décompose. Je dis NON aux paroles en beurre avec tous les honneurs, prix des prix, médailles, promotions, nomenclatures, carrières diverses et de sable. Je dis NON aux nargues et venargues et subardes à l’air conditionné. Je dis NON aux cabotons pieds de biche, archivoltes, croupions et portails, jarretelles et jarretières et collants intégraux. Et je dis NON au gros, au détail, aux tarifs, aux clients, au débit, au crédit, aux factures et l’escompte. Je dis NON aux affaires fructueuses, au lugubre, à la lie. Pas d’argent, pas de sang. Je dis NON à tout ce qui se dérobe clandestinement à la folie naturelle. Je dis NON à la suite, à l’axonge et la panne et la glu et le lard et l’anus et les écoulements-excréments et les boucheries des animaux innocents. Je dis NON à la basse-cour, à la Haute Cour, les bombyx, les bombements. Je dis NON aux concubinages et mariages et lois contre les trigames, adultères en babouches, en culottes trop serrées pour femmes en état de grossesse.

Je dis NON aux regards fuyants et aux bouches suçoirs.

Je dis NON aux stratégies amoureuses, aux ogives nucléaires, aux missiles et fusées mortuaires. Je dis NON aux duplicatas.

Je dis NON à l’État.

La culture ou l’ordure ? Je suis contre. Je dis NON aux manies cérébrales, aux visages détournés, aux rivières desséchées.

Je dis NON aux écorcheurs, procureurs, professeurs, ordinateurs, aux musées et aux râteliers. Il y a OUI pour le NON. Il y a poésie et poésie. Il y a eau minérale et eau minérale. Il y a cérémonies. Il y a tout le fourbi. Il y a le roussi. Il y a la folie.

(…)

Paul Valet, Paul Valet/ Jacques Lacarrière, Soleils d’insoumission, Jean-Michelplace / poésie, 2001, pp. 88&89.

Paul Valet | Qu’il faut chanter le monde pour le transformer

 

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

Paul Valet, Les poings sur les i, Mercure de France, 1955.

 

 

Qu’il faut chanter le monde pour le transformer

Quand vous dites
Qu’il faut marcher avec ceux qui construisent le printemps
Pour les aider à ne pas être seuls
Et pour ne pas être seul soi-même
Dans sa tour de pierre
Dévoré de lierre
Je vous donne raison
Et quand vous dites
Qu’on n’a de raison d’être
Que pour les autres êtres
Vous avez raison vous avez raison

Et quand vous dites
Qu’il faut chanter le monde pour le transformer
Et pour l’expliquer et pour le sauver
Et pour vivre non seulement dans sa bulle de savon
Mais dans la haine de l’injustice
Et pour un but incarné comme un champ de blé
Vous avez raison vous avez raison

Mais je sais
Qu’une étreinte fraternelle sans patrie ni parti
Est plus forte que toutes les doctrines des docteurs
Mais je sais
Que pour libérer l’homme des haltères de misère
Il ne suffit pas de briser les idoles
Pour en mettre d’autres à leur place publique
Mais qu’il faut piocher et piocher sans fin jusqu’au fond de l’abcès
Et boire ce calice jusqu’à la lie

On ne libère pas l’homme de son rein flottant
Par une gaine élastique aux arêtes barbelées
On ne libère pas l’homme de son corset de fer
En le plongeant dans un vivier de baleines
On ne libère pas l’homme de ses maudits États
En le condamnant à vie par un modèle d’État

La vérité n’est pas un marteau que l’on serre dans sa main
Fût-ce une main de géant plein de bonne volonté
Mais la vérité c’est ce par quoi nous sommes façonnés
Mais vérité c’est par quoi nous sommes éclairés
Quand par la nuit sans suite les mots jaillissent de nos lèvres
Pour apaiser les hommes suspendus à leur vide

 

Paul Valet, Sans muselière, Éditions GLM, avec 12 dessins de l’auteur, 1949.

Paul Valet | Paroxysmes

 

Paul Valet Paroxysmes

 

 

 

 

Un peu de botte Un peu de chant Un peu de cri Un
peu de glapissement Un peu de feulement Un peu de
hurlement Mélanger Ajouter Rétracter Enrober
Rissoler Fricasser Écumer Étouffer Étouffer ÉTOUFFER ÉTOUFFER!

 

*

 

Art poétique mutin

Il n’y a qu’un seul moyen de se libérer des poèmes hygiéniques décrottés Rugir sans répit
Se relire cent fois avant chaque virgule ridicule
La fin est plus féroce que le début Elle part en claquant les portes et en les pulvérisant
Ni femmes ni fleurs ni couronnes
Ébranler sauvagement tout essai de s’asseoir sur la chaise percée du Cénacle Tabernacle
Piétiner toute idole et ses prêtres aux rictus purulents
Il importe que l’oscillation du texte poétique se nourrisse d’un déséquilibré à toute épreuve
Pas de normalité ni de normalisation Bâillonner la petite bouche
Dépasser l’envers de tout cri d’horreur insondable
Étouffer la paix intérieure et son aura narcotique
Inconfort parfait
Dérèglement de l’attention d’où jaillira le poème libre de contrainte de préméditation ou d’écriture automatique
Rayer Traquer Bouleverser Mutiler Trébucher
Dévaster les barrages
Je ne vous promets que du feu et des cendres
Essayez de dompter ma dure Poésie Crucifiée !
Car ce n’est pas moi qui sévis mais ELLE dont je ne suis que
Témoin et Valet

Paul Valet, Paroxysmes, Éditions Le Dilettante, 1988, pp.44&s.

Paul Valet | Les crustacés

 

 

Je suis loin de moi
Quand j’écris

Paul Valet

À Jean-Michel

 

 

Les manitous les beaux les gros
Qui vivent cachés sous les rochers
Ont leurs antennes et leurs crochets
Ont leurs pinçons et leurs pistons
Et leurs yeux fixes et leurs queues tendres
Et leurs peaux dures et leurs chairs mûres
Et leurs charognes et leurs chapelets

Les manitous ça grouille partout

Ça manipule dans tous les trous
Ça mandibule dans tous les coups
Et ça combat sur tous les fronts
Et ça survit à reculons

Paul Valet, Les points sur les i, Mercure de France, 1955, p.39.