Archives de catégorie : Saliceti (Sylvie-E.)

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

couvII

 

 

Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

bergman

À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Écouter Venise | Gabriele d’Annunzio et Ute Lemper

 

 

 

À A. et H., 

Écouter Venise. C’est dit : nous partirons l’hiver, en février après le bruit et la foule du carnaval. Dessein intermezzo entre les seuils mouvants, longer les ruelles, se perdre dans le dédale des canaux aux « lugubres gondoles » de Liszt — conduire les chants des reposoirs flottants jusqu’à l’entrée du Cannaregio. Au rythme des pas de hasard, écouter battre le cœur de la ville, n’écouter que ce battement dans la blancheur ouatée. Marcher sous la neige — écouter Venise pour entendre le monde.

Échoués sur l’aurore, nous serons là, en ce centre précis contenant tous les lieux, et puis le souvenir de Nietzsche, puisque cherchant un synonyme à “musique”, on ne trouve jamais que le nom de Venise. 

Sylvie-E. Saliceti

 

*

 

L’on parle beaucoup du silence de Venise ; mais ce n’est pas près d’un traghet qu’il faut se loger pour trouver cette assertion vraie. C’étaient sous notre fenêtre, ces chuchotements, des rires, des éclats de voix, des chants, un remue-ménage perpétuel, qui ne s’arrêtaient qu’à deux heures du matin. Les gondoliers, qui s’endorment le jour en attendant la pratique, sont la nuit éveillés comme des chats, et tiennent leurs conciliabules, qui ne sont guère moins bruyants, sous l’arche de quelque pont ou sur les marches de quelque débarcadère… Ajoutez-y quelques jolies servantes profitant du sommeil de leurs maîtresses pour aller retrouver quelque grand drôle à la peau bistrée, au bonnet chioggiote, à la veste de toile de Perse, faisant trimballer sur sa poitrine plus d’amulettes qu’un sauvage n’a de graines d’Amérique et de rassade, et dont les voix de contralto, tour à tour glapissantes et graves, se répandent en flots d’intarissable babil avec cette sonorité particulière aux idiomes du Midi, et vous aurez une idée succincte du silence de Venise.

Théophile Gautier, Voyage en Italie, Œuvres complètes 1, Voyage en Russie ; Voyage en Espagne ; Voyage en Italie , Slatkine , 1978, p.39.

*

Les cloches de San Marco donnèrent le signal de la Salutation angélique, et leurs éclats puissants se dilatèrent en larges ondes sur la lagune encore sanglante, qu’ils laissaient au pouvoir de l’ombre et de la mort. De San Giorgio Maggiore, de San Giorgio die Greci, de San Giorgio degli Schiavoni, de San Giovanni in Bragora, de San Mosè, de la Salute, du Redentore et, de proche en proche, par tout le domaine de l’Evangéliste, jusqu’aux tours écartées de la Madonna dell’Orto, de San Giobbe, de Sant’Andrea, les voix de bronze se répondirent, se confondirent en un seul chœur immense, étendirent sur le muet assemblage des pierres et des eaux une seule coupole immense de métal invisible dont les vibrations semblèrent communiquer avec le scintillement des premières étoiles.

Gabriele d’Annunzio, Le feu, Traduction de Georges Hérelle, Editions des Syrtes, 2000.

Il neige sur Venise
Auteur : Patrice Guirao
Compositeur : Art Mengo
Interprète : Ute Lemper

 

 

Babx | Dans le paysage contemporain du poème chanté

 

 

Pour P. A., musicien, poète, chanteur

Olivier Chaudenson, directeur de la Maison de la Poésie et des Correspondances de Manosque, lui demanda une mise en musique de ses œuvres fétiches, et ce fut « Cristal Automatique », au titre emprunté à Césaire. Sur ce premier album produit personnellement, Babx conviait Rimbaud, Baudelaire, Kerouac, Waits, Artaud …

UNE INDÉPENDANCE FAROUCHE

« Bisonbison », le label fondé par Babx, emprunte à ce vers de Miron : « Moi je fonce à vive allure et entêté d’avenir la tête en bas comme un bison dans son destin. » Prise de risque, quête de liberté, il éclaire ainsi sa voie : « Lorsque je me suis séparé de ma maison de disque, j’ai eu besoin de retrouver un sens profond à exercer mon métier. Aujourd’hui, la manière dont la musique se monnaye, soumise au marketing, m’enlevait cette envie, à l’endroit pile où je me sentais inattaquable… ».

D’une indépendance farouche, il livre un travail d’une grande maturité artistique quant à la définition du poème mis en musique, objet impur, musical certes, poétique surtout : « Je viens de la poésie, dit-il, je viens des mots, de ces textes précieux, qui t’apprennent à parler, viennent te chercher là où tu ne te connais pas encore, qui te révèlent à toi-même : ma genèse ».

C’est une vie en poésie : seul ou au fil de collaborations exigeantes (avec «L» tout récemment), il met en musique ou en chanson ici Celan, Genet, là une «Marche à l’amour» de Miron.

Qu’importe sa façon d’approcher : la légende prétend  qu’un poème nous choisit au moment opportun.

LE PROCESSUS D’ADAPTATION

Le prélude du disque, emprunte les mots de Léo Ferré : « il ne faut pas déposer de la musique le long de n’importe quel vers ». Il faut entendre le désir irrépressible du texte voulant sortir de sa page, urgence qui appelle la réminiscence, les signes, la magie noire d’Artaud : « Pour moi, la poésie relève du vaudou, on égorge des poulets à chaque mot, sourit Babx. Artaud parle des « signes ». Le poète écrit pour les tribus oubliées ; il laisse des traces de sa présence, comme les hommes préhistoriques dans la Grotte Chauvet… »

RÉVÉLATEUR PHOTOGRAPHIQUE

Cristal Automatique « révèle la musique du texte, comme on révèle un négatif en photo », et décrit ce processus du passage de la page écrite vers l’œuvre sonore en ces termes : « je ne sais que partir des mots, pour aller vers la musique, jamais l’inverse. Après lectures, il me reste ce substrat, la lie, le tannin. La trace, l’odeur dans l’air que laisse la pluie après l’orage… Plus qu’une histoire de sens, il s’agit de sons, de sensations… Le texte, même en langue étrangère, devient instrument. On joue de lui, comme on jouerait du piano. Certains comportent déjà des indications musicales, des références, une pulsation. D’autres, en revanche, se suffisent à eux-mêmes, se satisfont du silence… »

« La langue de Kerouac, cymbale nerveuse ; Arthur Rimbaud, organiste vaudou saturé ; Gaston Miron, bison élégiaque, etc. (…) S’ils dialoguent en permanence à travers les siècles et les influences, chacun d’eux possède, pour moi, une forme totémique, une fonction naturelle, comme les Dieux de la pluie, de la chasse, etc.».

DISQUE-OBJET

Cristal Automatique légitimement se revendique d’utilité sociale, en outre il consacre le disque-objet : voici 350 exemplaires luxueux, sertis des illustrations de Laurent Allaire, précieusement reliés par Laurel Parker. «Une idée du geste, un travail de la main ».

Sylvie-E. Saliceti

 

BABX Concert Littéraire

Babx en Concert littéraire

Watch Her Disappear
Auteur : Tom Waits
Compositeur : K. Brennan
Interprète : Babx

Distinction Qobuz et 4f Télérama

 

 

 

Last night I dreamed that I was dreaming of you
and from a window across the lawn I watched you undress
wearing a sunset of purple tightly woven around your hair
that rose in strangled ebony curls
moving in a yellow Bedroom light
The air is wet with sound
The faraway yelping of a wounded dog
and the ground is drinking a slow faucet leak
Your house is so soft and fading
as it soaks the black summer heat
a light goes on and a door opens
and yellow cat runs out on the stream of hall light
and into the yard

a wooden cherry scent is faintly breathing the air
I hear your champagne laugh
you wear two lavender orchids
one in your hair and one on your hip
a string of yellow carnival lights
comes on with the dusk
circling the lake in a slowly dipping halo
and I hear a Banjo tango

and you dance into the shadow of a Black Poplar Tree
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear
I watch you as you disappear…

 

 

 

Le souffle dans l’écriture vocale | Autour de Chet

 

 

 

Une chanson de Chet Baker est un frisson de braise et d’eau. Ainsi «thrill is gone », standard jadis chanté par Sarah Vaughan et Ella Fitzgerald, ici joué par le cuivre d’Erik Truffaz, grand, très grand artiste qui fait mentir ce titre. L’instrument et la voix ensemble — timbre chaud, savamment brisé — ouvragent un silence vibratoire qui n’en finit pas.

Novarina : « Parler c’est faire l’expérience d’entrer et de sortir de la caverne du corps humain à chaque respiration : il s’ouvre des galeries, des passages non vus, des raccourcis oubliés, d’autres croisements ; on avance en écartèlement ; il faut traverser par des chemins incompatibles, les franchir d’un seul pas à l’envers et d’un souffle (…) ».

L’écriture vocale, mise en mouvement par l’émotion, affleure des profondeurs. Le souffle au sens du frisson — étymologiquement ce tremblement qui parcourt le corps féminin les jours précédant la menstruation — arpente le territoire de la peau.

La voix — filet d’air — se fraie une colonne à travers le corps, la voix est emmenée par le sang jusqu’au bord des lèvres, le poème traverse, aborde la rive par le rythme de la respiration. Sous le voile de sueur, le poème trame la corde d’un chant, s’appuie sur l’air, ouvre la chair. Le silence ouvre l’écho, la résonance, le grain de la voix, dont la faille se joue de la lumière.

Timbre éraillé et solaire, voué à la sensualité et tous ses sortilèges : l’haleine réchauffe le souffle, animé.

Psyché, souffle, baiser : de la voix sous la langue advient cette parole à fleur de peau.

Sylvie-E. Saliceti

 

The thrill is gone
Auteur, compositeur : Lew brown, Ray Henderson
Interprète : C. Jordana
Trompette : Erik Truffaz

 

Neige | Maxence Fermine

 

 

 

La Neige :
– Elle est blanche . C’est donc une poésie. Une poésie d’une grande pureté.
– Elle fige la nature et la protège. C’est donc une peinture. La plus délicate peinture de l’hiver.
– Elle se transforme continuellement. C’est donc une calligraphie. Il y a dix mille manières d’écrire le mot neige.
– Elle est une surface glissante. C’est donc une danse. Sur la neige, tout homme peut se croire funambule.
– Elle se change en eau. C’est donc une musique. Au printemps, elle change les rivières et les torrents en symphonies de notes blanches.

Maxence Fermine, Neige, Éditions du Seuil, 2000.

Cerisier en fleurs sous la neige 5 mai 2019 Lac de Thun. Ph. S.-E.S.

Für Fritz (Chaconne in A Minor)
Compositeur : Moondog
Piano : Vanessa Wagner

 

 

 

Andrée Chedid | Vieux murs


Les vieux murs
Aux pierres inégales
S’élèvent
Selon la main
Le lieu
Et le hasard

Rugueux et tendres
Ils épousent les ans
S’allient aux feuillages

Nos rêves s’y agrippent
Et les traversent
Parfois …

Andrée Chedid, Rythmes, Préface de Jean-Pierre Siméon, Poésie/Gallimard, 2017, p.74

 

FICAGHJOLA, 2019.

Di Petra 
Lettera di u Mulateru a u corsu
Polyphonies corses
Les Voix de l’émotion

Lettera di u Mulateru a u corsu, Lettre du muletier : « Après avoir beaucoup cheminé sur les crêtes, les montagnes et les forêts, quelquefois assis sur un vieux mur de pierre, les anciens et les enfants entonnaient des chansons … »

Álvaro Mutis | Sonate 2

 

 

 

Sei solo… Tu es seul, tel est le message que laissa Johann Sebastian Bach sur la première page de ses six Sonates et Partitas.

 

SONATE 2

Pour les arbres brûlés après la tourmente.
Pour les eaux boueuses du delta.
Pour ce qui demeure de chaque jour.
Pour le petit matin des prières.
Pour ce que recèlent certaines feuilles
dans leurs veines couleur d’eau
profonde et sombre.
Pour le souvenir de ce bonheur bref
et déjà oublié
qui fut mon aliment de tant d’années sans nom.
Pour ta voix de nacre rauque.
Pour tes nuits où transite la vie
en un galop de sang et de rêve.
Pour ce que tu es aujourd’hui pour moi.
Pour ce que tu seras dans le tumulte de la mort.
Pour cela je te garde à mon côté
comme l’ombre d’un illusoire espoir.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.118.

Johann Sebastian Bach
Partita for Solo Violin No. 2 in D minor, BWV 1004
Violon Itzhak Perlman
St John’s Smith Square, Londres, 1978.

 

Bol du pèlerin | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Ce bol presque blanc, voisinant avec une boîte, un vase, une bouteille : ne le dirait-on pas mieux fait qu’aucun autre pour que le pèlerin l’emporte dans ses bagages et y recueille, à l’étape, au «puits du Vivant qui voit», de quoi se désaltérer ? Même, ou surtout, le pèlerin immobile, celui qui a fini par ne se déplacer plus qu’en pensée, si ses pieds ne le portent plus ?

Philippe Jaccottet, Le bol du pèlerin

 

*

 

Sommes-nous ces bols vides de Morandi ?

Nous ne pensons à rien quand survient ce don au creux de l’oreille. Confidence du souffle, le silence grandit l’espace où résonne l’univers. Fraternité d’une voix sans visage : sur la page invisible, les gouttes, minuscules gemmes de diamant, à peine une  pluie d’encre, une nuit constellée dans la blancheur de nos vies de papier.

Traverser. Se laisser traverser. Entendre la musique intérieure.

Comme le violoniste jouant dans le sens de la veine du bois, les livres épousent la courbe des arbres. Nous n’écrivons pas nos livres. Ils s’écrivent seuls. Les écrivains, copistes fidèles, font à peine mieux que traduire ce que disent les branches : l’alphabet muet des chênes et des vignes, la litanie des oiseaux, le battement du sang au centre de la nuit, la parole qui murmure à l’arrière du silence. 

Les mots ne meurent pas. Venus d’un autre espace, d’un autre temps, ils nous reviennent après avoir traversé l’univers.

La solitude, l’abîme, la lumière. Il suffit d’un peu d’attention, la justesse se frôle, se laisse approcher — caresse d’un adagio pour hautbois de Bach.

 

Sylvie-E. Saliceti, Bois Luzy 7 février 2019.

 

Giorgio Morandi, Natura morta, 1936, Mamiano di Traversetolo (Parma) © Fondazione Magnani Rocca

J.S. Bach
Adagio du Concerto pour hautbois en ré mineur
Piano Anne Queffélec

 

 

L’aile pourpre | Nicolas Dieterlé

 

 

 

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante
Photographie S.-E. Saliceti

Cela veut jaillir, car cela est jaillissement, profusion, fontaine éclaboussante, torrent cascadant sur les pierres qui résonnent, monde en soi qui sans cesse se métamorphose, rire liquide ininterrompu Ô le bonheur de cette coulée ruisselante, bravant les peurs mesquines et les joies étriquées. Si seulement elle pouvait retrouver son lit natal où rien ne la retiendrait plus, car tout y est adapté à sa puissance, à sa violence et à sa sauvagerie lumineuse, lumineuse

 

torrent cascadant sur les pierres qui résonnent Photographie S.-E.Saliceti

Rouges sont les barques de la joie
Elles montent sur les vagues de l’air,
L’une après l’autre – on dirait qu’elles dansent
Elles sont chargées de peu de poids
De presque rien, une goutte d’eau
Une perle tremblante
Dont la transparence est sans fond

 

Rouges sont les barques de la joie Photographie S.-E.S.

Nicolas Dieterlé, L’aile pourpre, Postface de Régis Altmayer, Éditions Arfuyen, 2004.

Passacaglia della vita
Compositeur : Stefano Landi
Christina Pluhar

 

 

Jacques Chessex

Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Photographie S.-E.Saliceti décembre 2018

 

 

J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour

Et tu sais aussi que j’aime le brouillard parce qu’il me ressemble
À ce regret qui est en moi
Entre l’heure et les plis de la mémoire
Quand j’ai la vertu de regarder ma mort
Les claires ruines et tout l’après
Où je n’aurai plus de structure
Où il n’y aura plus de langage, plus de formes même ombreuses
Plus d’arête
aucune catégorie dans le vide
Aucun vide du vide
J’aime le brouillard de m’y faire réfléchir

S’il ressemble tant soit peu à ce destin défaisant mon heure
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien

Jacques Chessex, La poésie suisse romande, Anthologie des Éditions de l’Aire en coédition avec les Écrits des Forges et le Castor Astral, Claude Beausoleil, 1993.

J’aime le brouillard, tu le sais
Ses épaisseurs lumineuses
Ses taches de mort calme dans l’antre du jour (…)
Photographie S.-E.Saliceti VERS SÜLD, 31 décembre 2018

Les claires ruines et tout l’après (…)
Dans le plaisir rieur de l’instant et du rien
Photographie S.-E.Saliceti Décembre 2018

 

 

 

Robert Walser | Retour dans la neige

 

 

 

À mon avis, un beau poème est nécessairement un beau corps, qui doit s’épanouir à partir des mots déposés sur le papier discrètement, distraitement, presque sans idées. Les mots constituent la peau, qui est bien tendue sur le contenu, c’est-à-dire le corps. Le comble de l’art consiste à ne pas énoncer des mots, mais à façonner un corps-poème, autrement dit, à veiller à ce que les mots ne soient que le moyen de former ce corps.

Robert Walser

 

C’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour Photographie S.-E.S.aliceti Chaîne du Niesen Décembre 2018

 

Sur le chemin du retour, qui me parut splendide, il neigeait à gros flocons, denses et chauds. Il me sembla presque entendre résonner quelque part un air de mon pays. Mes pas étaient vifs malgré la profondeur de la neige dans laquelle je continuais à progresser avec ténacité. Chaque pas accompli fortifiait ma confiance ébranlée, ce dont je me réjouissais comme un petit enfant. Tout ce qui avait existé autrefois fleurissait et m’enveloppait gaiement d’une roseraie comme un parfum juvénile. Il me sembla presque que la terre entonnait un chant de Noël et presque aussitôt déjà un chant de printemps.

(…)

De quelle manière il m’attire et pourquoi je suis attiré, le bienveillant lecteur le saura s’il continue à s’intéresser à ma description qui se permet de sauter par-dessus les sentiers, les prés, la forêt, le ruisseau et les champs jusqu’au petit lac lui-même où elle s’arrête avec moi et ne peut s’étonner assez de sa beauté inattendue, pressentie en secret. Mais laissons-la parler elle-même dans son exubérance coutumière : c’est un vaste silence blanc, lui-même bordé d’un léger silence vert ; c’est le lac et la forêt alentour, c’est le ciel, un bleu transparent, à demi couvert ; c’est de l’eau, de l’eau si semblable au ciel qu’elle ne peut être que le ciel, et le ciel de l’eau bleue ; c’est un doux silence bleu et chaud et c’est le matin ; un beau, un beau matin.

Robert Walser, Retour dans la neige, Traduit de l’allemand par Golnaz Houchidar, Éditions Zoé, 1999.

 

 

 

Brassens par Maïa Vidal | Je me suis fait tout petit

 

 

 

Commençons une courte série sur Brassens, et d’abord cette chronique ancienne qui donne l’occasion de réécouter Je me suis fait tout petit par Maïa Vidal.

*

Quid des questions soulevées par l’adaptation en cantologie ?

Une chose semble acquise d’emblée : les grandes chansons supportent toutes les adaptations, même les plus audacieuses.

Exemple ici avec Maïa Vidal, magicienne d’une sensualité vocale à couper le souffle, une fraîcheur neuve pour cette composition classique de Brassens.

Jusqu’où peut-on adapter en chanson un morceau de prose ou  de poésie?

Cette remarque de Borges — sur la traduction — ne semble pas moins pertinente à l’instant où il s’agit de penser le déplacement de forme subi par le texte nu. Que peut-il risquer ici ? Et éventuellement perdre dans cette mutation ? C’est l’épreuve de la mise en musique et/ou de la mise en chanson : « La page de perfection, la page dont aucun mot ne peut être altéré sans dommage, est la plus précaire de toutes… Inversement, la page qui a une vocation d’immortalité peut traverser le feu des errata, des versions approximatives, des lectures distraites, des incompréhensions sans perdre son âme dans cette épreuve.»

Sylvie-E. Saliceti

Je me suis fait tout petit
Auteur, compositeur : Georges Brassens
Interprète : Maïa Vidal

Maia Vidal

Maïa Vidal est une musicienne et artiste précoce. Depuis l’enfance cette fille née en 1988 aux Etats-Unis de parents franco-espagnols et japonais porte en elle des envies d’expérimentations et de voyages qui lui viennent, dit-elle, de sa grand-mère, japonaise, artiste et architecte. C’est entre New-York, le quartier de Williamsburg à Brooklyn, et le vieux continent, Paris et Barcelone en particulier, qu’elle échafaude sa carrière.

Adolescente, elle est attirée par l’énergie du punk. En 2003, âgée de Quinze ans, Maïa crée avec deux amies le groupe Kiev (qui sera rebaptisé Kievan Rus peu après pour éviter la confusion avec un groupe homonyme) où elle officie en tant que chanteuse et bassiste. Les trois punkettes sont immédiatement repérées et choisies pour devenir les égéries d’une publicité pour Coca-Cola (en 2004). Ce coup de projecteur leur permet de jouer en première partie des groupes Bad Religion, Gogol Bordello et Anti-Flag jusqu’en en 2005.

Puis, l’agressivité adolescente s’estompe et Maïa Vidal quitte le groupe pour se consacrer aux arts plastiques et à la peinture. Elle réapparait en 2008 sous le pseudo de Your Kid Sister. Elle reprend des chansons du groupe punk californien Rancid, influence majeure de son précédent groupe, mais dans un style pop-folk délicat, féminin et poétique.

En tant qu’artiste complète, Vidal, qui conçoit la musique comme un artisanat, quelque chose d’instinctif et toujours unique, réalise elle-même les films, visuels, illustrations et animations qui donnent corps à ce projet. Elle publie l’EP Poison (5 Rancid Songs that I Love) en 2010. Le titre éponyme et son clip « fait maison » lui valent un joli buzz sur le net. Sous le nom de Your Kid Sister elle site des influences aussi diverses que Billie Holiday, Taraf de Haïdouks ou encore Camille (le titre « Good Morning Heartache », fusionne Rancid et le classique de Lady Day).

Dans la foulée, elle met le cap sur Barcelone pour y enregistrer l’album God Is My Bike et le signe cette fois du nom de Maïa Vidal. Sorti à l’automne 2011 chez Crammed Discs, elle y joue de tous les instruments mais fait intervenir un invité de marque, le guitariste Marc Ribot (sur le titre éponyme et sur « Le Tango de la femme abandonnée »). La petite fée semble avoir trouvé la voie divine vers le succès.

Anne Yven, Music Story, 2015.

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

«J’ai cherché à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre».

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

*

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

Boris Vian par Reggiani | Arthur où t’as mis le corps ?

 

 

 

 

 

Auteur, compositeur : Boris Vian
Interprète : Reggiani

*

 

Réveiller une langue morte, c’est réanimer un monde, un imaginaire abolis, ainsi ceux de Boris Vian, sa cohorte de personnages baroques, témoins ces «porteur de poivre ou joueur de flûtiau bourru », qui se déplacent en « phatéon Bougre. Ils se vêtent de chemises de Zéphyr blindé et se parfument avec Fleur de Souffre de Vieuxcopain, poumpernicayle ou Brouyards de Lenthérite. Ils mangent du chocolat à la sapote, du pescador mariné, de la blanquette de veau marin et boivent du Grave’s Ghost ou du Reglingot 1934. Ils dansent le biglemoi, jouent à la pouillette, au retroussis ou à la saignette. Leurs animaux de compagnie ont nom andouillon, bouzillon, coucou à gaufres, maliette, écubier, mackintosh. La végétation se manifeste à eux sous la forme de morgline, d’hemlock, de pruche, de petoufle, de cardavoine ou de gratte-menu des Tropiques. »

Bacchanales phraséologiques ultimes, «quand ils meurent, c’est de l’échancelle ou d’un hipparion de l’ovaire, à moins qu’ils ne décident de se suicider au cyanure des karpates. »

*

Ingénieur de formation, diplômé de l’École Centrale, après quelques années d’exercice, il se consacre à la musique et à l’écriture. L’anagramme de «Bison Ravi» est surnommé encore le « Prince de Saint-Germain des Prés ».

L’identité de Vernon Sullivan est aussi mouvante que les frontières convenues par-dessus lesquelles il s’évertue allègrement à passer, des arts mineurs ― broussailles de la chanson ― aux arts majeurs de la littérature et de la musique.

Son premier recueil de poésie Cantilènes en gelée est publié aux Éditions Rougerie en 1948.

Avant lui, de l’arbre né du piquage entre les arts mineurs et majeurs étaient bien sorties quelques rares pousses sauvages, jamais pourtant avec telle fièvre créatrice pour donner pareils rameaux.

Boris Vian réussit un travail d’entrelacement inégalé. Évitant le piège d’une justification, il se démultiplie simplement, dans des registres jusque-là jugés  contraires, avec un naturel déroutant.

En vingt ans, c’est un feu d’artifices qui se joue d’expressions multiples : une dizaine de romans, de pièces théâtrales, de nouvelles, de poésies, d’opéra, de scénarios, de traductions ; joueur de jazz, critique musical averti, Boris Vian tenait pour essentielle son activité d’auteur, compositeur et interprète ; il a plus de deux-cents chansons à son actif.

Il meurt à trente-neuf ans lors de la projection tirée de son roman J’irai cracher sur vos tombes, terrassé par une crise cardiaque après le début du film.

Il a voulu sa tombe sans mention d’identité. Le Collège de Pataphysique annonce «la mort apparente du Transcendant Satrape.»

Sa reconnaissance est posthume mais profonde.

Aux côtés de Michaux, quoique dans une moindre mesure, je le tiens pour l’un de ces écrivains qui ont su le mieux nous mettre sur la voie d’une modernité dont nous avons tant de mal à relever le défi.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

Pierre Alferi par Rodolphe Burger | Happy hour

 

 

 

Le livret accompagnant le disque sorti ce 24 février 2017 s’exclame : «Samuel Becket, E.E. Cummings, Pierre Alferi, Olivier Cadiot, Avital Ronell, T.S. Eliott, Georg Buchner et Goethe. Que voilà un impressionnant et éclectique casting de paroliers ! Lui-même homme de lettres mais surtout musicien nourri de littérature, de poésie et de philosophie, Rodolphe Burger a construit ce Good autour d’emprunts à tous ces illustres auteurs, d’horizons et d’époques différentes. Du carburant pour son rock’n’roll lettré et mâtiné de folk qui doit tant au Velvet Underground qu’aux vieux bluesmen du Delta. L’ancien leader de Kat Onoma a coréalisé ce disque avec Christophe Calpini, rencontré par Bashung. Burger a tricoté Fantaisie Militaire et Calpini, avec son duo Mobile in Motion, a étoffé L’Imprudence… Le monde selon Good est une bibliothèque qui flambe, sur laquelle volent des mémoires dispersées. Des voix surgissent de très loin : celle de Sarah Murcia, celle de Patrick Mario Bernard qui chantonne. Des batteries digitales, des insectes électroniques qui énervent de très vieilles guitares. A l’arrivée, on ne sait pas si on a rêvé ou si tout était bien réel. Qu’importe, Rodolphe Burger signe ici son disque le plus touchant, le plus profond, bref le plus beau  ».

Ce disque signe un tournant. Un évènement, tant la poésie la plus contemporaine était quasiment désertée par la chanson. D’autres initiatives récentes me font penser que ce renouveau dont j’avais l’intuition — concernant les relations de la chanson et de la poésie en France — se confirme.

Sylvie-E. Saliceti

Happy hour
Auteur : Pierre Alferi

Compositeur : Christophe Calpini
Interprète : Rodolphe Burger

 

 

Novalis | Les Disciples à Saïs

 

 

2 mai : jour anniversaire de Novalis !

Certains poètes, certains êtres ont vocation de pérennité, voire d’éternité dans l’art, leur discipline s’attachant à « reconnaître et [de] suivre leur vie au voisinage le plus proche de l’essentiel ». La traductrice du poète allemand établit cette échelle de valeurs toute personnelle  : « il serait abusif de croire que ceux-là soient nés pour l’illustration et la gloire des littératures :  quelle que soit leur voix et quelle que soit leur langue, où que soit, dans le temps, le moment de leur passage sur la terre, rien n’est plus, autour d’eux, qu’un immense concours afin que leur présence, une fois qu’on la découvre, vous entre dans le souffle et ne vous quitte plus. »

Ces voix poétiques sont douées d’une vertu d’initiation, de présence, de consolation et l’on se voudrait auprès d’elles —  disciple à Saïs.

Éminemment contemporain et visionnaire, Novalis emprunte son chemin spirituel à la Nature .

Sylvie-E. Saliceti

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(…) avant tout la lumière avec ses couleurs, ses rayons et ses ondes, — l’apaisement et la douceur de son omniprésence quand elle est le jour qui se lève?
C’est elle, ainsi que l’âme intime de la vie, que respire l’univers géant des astres inlassables, et il nage en dansant dans l’azur de ses flots ; c’est elle que respirent l’étincelante pierre en éternel repos, et la plante médicinale qui est toute succion, et le sauvage, l’ardent, le multiforme animal (…)

Novalis, Hymnes à la nuit in Les Disciples à Saïs / Hymnes à la nuit / Chants religieux, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.119.

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Si l’homme comprenait la musique intérieure de la Nature et possédait un sens de l’harmonie extérieure ! Mais c’est à peine déjà, s’il sait que nous appartenons toutes les unes aux autres et qu’aucune ne peut, sans les autres, subsister. Il ne peut rien laisser en place ; tyranniquement, il nous sépare et, dans des dissonances criardes, il cherche à saisir (…)

On entendait, toutes proches, des voix humaines ; les grandes portes s’ouvrirent à deux battants sur le jardin, et quelques voyageurs vinrent s’asseoir sur les marches du grand escalier, à l’ombre de l’édifice (…).

Celui qui ne veut pas, celui qui n’a plus la volonté de soulever le voile, celui-là n’est pas un disciple véritable, digne d’être à Saïs (…).

Que ce soit dans ses oeuvres ou dans ses faits et gestes, l’homme a toujours exprimé une philosophie symbolique de son être. Il s’annonce lui-même et se prédit ( Fragment de la fin de l’été 1798)

Novalis, Les Disciples à Saïs, Traduction et présentation d’Armel Guerne, Poésie/Gallimard, 2016, pp.62/ 63/42.

 

 

Ne pas oublier l’archet | Annie Salager

 

 

 

Ne pas oublier l’archet, car la vie irrigue la création. Ne pas oublier l’art, car la vie s’incarne là, entière et rassemblée dans ces sonates et partitas pour violon seul.

Ne pas oublier Bach puisque ces compositions passèrent inaperçues au temps de leur création, au point que quelques partitions furent sauvées, échappant in extremis au lot des paperasses entassées, qui servirent de papier d’emballage dans une crémerie de Saint-Pétersbourg .

Ne pas oublier ni la Chaconne ni Maria Barbara ni l’ombre de mort qui plane sur la lumière. Bach, c’est l’inachevé au sens d’un silence qui ouvre l’infini.

Cette énergie — puissante autant qu’insaisissable, solide autant qu’éphémère — de son langage musical charge le maître des chapelles d’une force d’expression proprement poétique.

Bach est un poète, le portrait du Cantor de Leipzig appelle une dimension subtile des fondations ; une délicatesse derrière l’architecture. À l’instar des édifices qui chantent chez Valéry, le monument devient vivant sous l’archet, et « à l’instar de L’Art de la fugue, “inachevé”, la force principale des sonates et partitas correspond à leur non-dit. Elles mettent en valeur la limite du langage dans le domaine de l’expression, la limite de l’intelligence dans de domaine du savoir, et présentent l’humilité, le recueillement, la réflexion, l’effort, la foi, l’esprit puis finalement la transe, la sensibilité, l’imagination comme les moyens qui transcendent cet état intolérable.
Bach est avant tout un poète ! Sa science, qui aveugle et paralyse si souvent l’analyse moderne, n’est que le trompe l’oeil de la fragilité de l’homme, de son impuissance ».

Voici un sommet du territoire baroque revisité magistralement par Amandine Beyer : l’ intégrale des Sonates & Partitas BWV 1001-1006, auxquelles est adjointe la Sonate pour violon solo de Pisendel.

Unanimité des distinctions : Diapason d’or de l’année (novembre 2011), Diapason d’or, Choc de Classica, Choc Classica de l’année, Hi-Res Audio. L’on propose ici le quatrième mouvement Presto de la Sonate BWV 1001.

Ne pas oublier l’archet car il offre cet intense bonheur d’écoute, de ceux qui me font penser à ce mot d’un autre poète : « sans Bach, nous ne saurions pas ce qu’un moineau pense » .

Sylvie-E. Saliceti

J.S. Bach
Sonate BWV 1001 /IV Presto
Amandine Beyer

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Ne pas oublier l’archet

Se joignent-elles en vol d’oiseaux
les musiques d’une vie, souvent
inconnues d’avoir été oubliées

pour improviser l’exil du vivre dans
le cri du bec bleu de l’oiseau
ouvert contre le ciel et en lutte avec lui

seraient-elles le bois du violon,
son âme, musiques pianissimo
d’une tension entre mort et beauté

leur chambre d’échos
où le mal s’oublie les rendra
demain à la transparence

vida breve
c’est de soi
qu’il faut rire
tel est l’archet

Annie Salager, Pas d’ici, pas d’ailleurs, Anthologie poétique francophone de voix féminines contemporaines, Présentation et choix Sabine Huynh, Andrée Lacelle, Angèle Paoli, Aurélie Tourniaire, Préface Déborah Heissler, Voix d’encre, 2012, p.20.

 

 

Juliette Gréco | Chanson la la la

L’art de l’interprète en cantologie est celui d’un chanteur au service de l’écriture ; la musique, la personnalité, le jeu se placent en retrait du texte. C’est déjà un mérite en soi concernant Juliette Gréco que d’endosser cette transparence, elle dont le caractère affirme par ailleurs une force d’indépendance farouche. Sa finesse, son acuité psychologique ont permis, au-delà de son répertoire propre, de faire grandir la chanson française, l’emmenant au loin,  forçant ses frontières littéraires bien au-delà du ciel de Paris.

Elle a montré ce qu’est l’art de l’interprète : celui d’un passeur. La chanson prend chez elle valeur de pont : entre ombre et lumière, Juliette Gréco transmet le poème. « Si vous entendez une voix qui est l’appel de l’ombre, c’est Gréco, disait Pierre Mac Orlan. Si les yeux clos, vous entendez la chanson de votre adolescence…c’est Gréco. C’est Juliette Gréco qui mène la chanson chez qui la lui réclame. »

La chanson accompagne l’existence. Au point que l’on se souvient d’une chanson comme du signe sonore indélébile marquant telle ou telle scène de vie. Le titre de Brassens, « Les passantes », pourrait à cet égard être dédié à toutes ces chansons dont l’essence est le seuil, le passage :  « Je veux dédier ce poème à toutes celles — [ces chansons] que l’on aime … ».

Le poème chanté joue de sa fausse frivolité : une chanson, c’est l’air du temps, elle n’a l’air de rien, mais marque pourtant l’histoire collective et intime de son sceau. C’est la «chanson la la la », ainsi nommée dans le dernier opus de Juliette Gréco, paru en 2012 chez Deutsche Grammophon.

Qu’est-ce qu’une «chanson la la la» ? Elle inonde les radios, marquant le souvenir d’un jour particulier, une rencontre singulière, une naissance ou la disparition d’un être cher … C’est Rousseau évoquant, dans le livre I des Confessions, les refrains de son enfance qu’il ne peut chanter jusqu’à la fin sans pleurer. C’est Madame Bovary dont la dernière convulsion s’accompagne d’une chanson entendue jadis, ritournelle que « l’Aveugle » symbolisant le Destin chantait en suivant le carrosse qui la reconduisait de son rendez-vous amoureux vers son domicile. C’est enfin, selon Annie Ernaux, « l’intuition géniale accordant la banalité d’une forme d’expression populaire à la grande banalité de la mort », sensation réactivée par l’écrivain au moment de la maladie d’Alzheimer de sa mère. « Dans cette période de profond désarroi où l’état de ma mère me plongeait, j’avais rencontré un homme qui avait forcé les défenses dont je m’étais longtemps entourée afin d’écrire. Il était devenu mon amant. Plus ma mère s’enfonçait dans une nuit que je ne voulais pas encore admettre comme irrémédiable, plus j’étais dévorée pour cet homme d’un désir où l’amour ne me paraissait avoir aucune part. Je ne pouvais faire que cela, l’amour, je m’arc-boutais contre la déchéance et la mort (…) quand je sortais d’une visite à ma mère, que je remontais dans ma voiture, j’ouvrais aussitôt le lecteur de cassettes et je mettais à fond de la musique, des chansons. La chanson inoubliée de ces retours d’hôpital en R5, sur la voie rapide … la chanson sur laquelle je fendais le paysage de béton, fuyant la vieillesse et la mort est de Léo Ferré : C’est extra

Une chanson qui allie le raffinement d’images audacieuses, surréalistes (Un Moody Blues qui chante la nuit/Comme un satin de blanc marié — Cette touffe de noir jésus / Qui ruisselle dans son berceau / Comme un nageur qu’on n’attend plus) à une expression ultraplate, insolite dans le contexte amoureux, c’est extra.

Serait-elle en définitive un objet de haute valeur, cette ritournelle « attachée à ces moments où j’ai eu l’impression de vivre au-dessus de moi-même » ? Nous avons chacun une discographie biographique. Les chansons se dressent tels des ponts intimes, entre le singulier et le pluriel. Leur architecture invisible joint les rives de l’inconscient collectif à celles du récit individuel. La chanson représente, au sens jungien, une puissance archétypale.

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« Ça se traverse et c’est beau » : le dernier disque de Juliette Gréco s’égrène justement sur la thématique des ponts de Paris. De nombreuses personnalités participent au projet, toutes générations confondues, réunies autour d’un travail d’orfèvre. Écrivains, personnalités du jazz, musiciens : Philippe Sollers, Samuël Adebiyi, Amélie Nothomb, François Morel, M. Lavoine, Melody Gardot, Marie Nimier, Jean-Claude Carrière, Gil Goldstein, Christian Escoudé, Gérard Duguet-Grasser, Alexandra Roos et, bien sûr, Gérard Jouannest.

Le poème chanté est un art assez proche du funambulisme, qui ne tend pas seulement ses cordes d’étoile à étoile : il appelle plus loin les foules à danser sur le fil. Aucun art n’attire et ne concentre à un tel degré les rassemblements humains. Il existe un appel des masses propre à la chanson. De sorte que la poésie qui vient se mélanger ici, du même coup troque le pont contre le fil d’équilibriste.

Serait-ce aussi le signe du cantopoème, ce « la la la » : alliage assez rare et paradoxal entre l’art entendu dans son exigence, et la popularité d’une discipline qui fait mentir tous les préjugés de facilité ?

Les expériences menées ici et là — actuellement en Russie, en Grèce ;  jadis en France au temps des Brassens, Ferré, Leprest et Brel — montrent que l’art cantopoétique possède une vocation à la conquête d’un public étendu. Au-delà de ce que l’on observe habituellement dans la poésie à l’étroit, confinée dans l’enceinte des pages du livre, le poème circule. Passé le temps de l’initiation nécessaire, l’auditoire du cantopoème peu à peu s’élargit, pour une emprise bientôt d’une ampleur sans équivalent en comparaison des autres arts — littérature, poésie, théâtre ; «c’est grave, une chanson, déclare simplement Gréco : ça va dans les oreilles de tout le monde, ça se promène dans la rue, ça traverse la mer, c’est important une chanson, ça accompagne votre vie… »

Sylvie-E. Saliceti

C’est la la la
Interprètes : J. Gréco & M. Lavoine

Le funambule de Caussimon chanté par Angélique Ionatos


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Le funambule : le devenir dans la musique

Devenir au-delà de l’épars ? Existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie est si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch : entre le « Je-ne-sais quoi» et le « presque rien », « l’irréversible et la nostalgie » ?

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Jankélévitch semble évoluer dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, dans un cadre inachevé. Funambule, aux prises avec un exercice constant de recherche de stabilité après sa mise en question volontaire, dans la tension d’un perpétuel mouvement entre des forces contraires, il glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

Ce déplacement permanent du lieu, du temps se rapproche de la lecture de partition, échappée du papier vers le jeu d’instrument. Surtout, cet exercice d’acrobatie rappelle — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

C’est un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, sa voix toute conceptuelle aussi vivante que celle d’un poète ? Il faut entendre la voix — physique — joueuse, vive, douce de Jankélévitch.

Lui-même ne renierait pas cette métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

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Que dit cette métaphore — de si essentiel, sur notre sujet de la cantopoésie — que dit-elle au point qu’on la rencontre avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ? On se rappelle bien sûr que « celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt. » Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: « Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

Avançons d’un pas sur le fil, les yeux bandés : qu’exprime plus loin la métaphore du funambule? Elle parle de la confiance, de l’incertitude, de l’oscillation. Et aussitôt l’on songe au funambule somnambule de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas au grand jour. Qu’importe puisque le jour finit : « le public parti, la lune dehors, à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel tout rempli d’étoiles. » Ainsi le funambule, la nuit venue, soudain devient gracieux, agile accomplissant les prodiges de son art, sur un fil tendu d’étoile à étoile. En dormant.

Le plus beau de la chute qui l’attend réside dans le silence de ses amis au cirque forain : pas un jamais ne révèle au danseur qu’il se lève dans son sommeil. Que faut-il considérer dans cette rétention ? Elle est étymologiquement bouleversante, le secret ainsi maintenu à l’endroit du saltimbanque désigne la fin inévitable. Infiniment métaphysique. Dans ce non-dit est enclose une chose plus sacrée encore que le silence, mais laquelle ? Que dit ce murmure ? Qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur … aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort ? Que le destin ici vient à s’ouvrir telle une mer pour laisser passer le pas éphémère d’un état de grâce sur un fil d’acier ? Désigne-t-on le lieu d’une naissance où il nous faudra retourner ?

J’entends moi que la nuit est tendre, peut-être.

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Ainsi « cette déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne… », nous dit Jankélévitch, et pour cause : « elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique. »

Nuit, musique, sous le soleil mouillé du crépuscule, puis du matin — élémentaire mouvement des choses. C’est l’ineffable, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, déplace le figé.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer et le temps que nous passions, de mesurer que quelque chose a changé.

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense en musique.

Devenir. Deviner chez le musicien un poète inspiré. Devenir. Oser croire. Que « la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité ; la sincérité et l’absence de tout pédantisme ; la sincérité et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano », penser envers et contre tout à l’écho et au langage du cœur, dans la passion, la fulgurance, l’immédiat.

L’émotion.

Couler en pluie perlée sur la nuit — musique de l’eau.

Devenir, car c’est « la dimension selon laquelle l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme ». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir le tremblé, la limite, notre intime morcelé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui change toujours …

Devenir chanson nomade, celle d’Angélique Ionatos en exil loin de la maison, loin de sa langue, loin de sa patrie.

Précéder, ouvrir les portes du vent, la métamorphose, la mutation, le pas glissé. Devenir, devenir, devenir variation …

Variation qui est l’autre nom du chant, « le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation » n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières. C’est peut-être cette fluidité temporelle qui explique la prédilection de Fauré pour la souple et ravissante continuité des barcarolles. Le Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

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Le funambule
Auteur et interprète : Jean-Roger Caussimon / Ici Angélique Ionatos
Compositeur : Francis Lai