[Ligne 15] L’éclair

 

 

L’arbre parle plusieurs langues, pourtant le chemin est le même de la forêt à l’oiseau. Du chant vers la couleur du ciel, flèche en plein centre.

Bleu : voici la couleur de mes rêves.

La ligne d’écriture boit la lumière. La main droite, ou tient l’épée, ou s’en va vers la gauche du cœur.

J’ai tué en moi le juge des mes frères.

L’éclair fend le territoire aussi nu qu’une carte.

Sylvie-E. Saliceti 30 03 2020

[Ligne du jour 14] Le marais

 

 

Dans le marais où les saules se plaisent — et puisque l’arbre est compagnon de l’arbre,  les saules boivent aux mêmes eaux vertes que les Frênes têtards alignés pour la première haie des conches et fossés. Ils boivent à côté des peupliers des secondes haies, puis des aulnes imputrescibles à la chair rouge.

Pour rassembler l’herbe et les colosses — qui entourent ces arbres sagement rangés —, il y a de multiples plantes, souples, indisciplinées, des plantes dont chaque nom rend habitable un pays singulier : le Souci d’eau, la Salicaire, l’Oreille d’Âne, l’Iris Faux-Acore ou la Grande Cardère, autrement appelée Fontaine aux Oiseaux car ses feuilles recueillent les pluies et les rosées bues par les oiseaux.

Ce pays-là est le grand marécage où les plates, petites barques conduites et dirigées avec des perches, passent, et fendent les eaux muettes.

Sylvie-E. Saliceti 29 03 2020

 

 

Pierre de Bethmann Trio - Chant des marais

La chant des marais
Moorsoldatenlied (chanson des soldats de marécage)
Compositeur : Rudi Goguel
Interprète : Pierre de Bethmann Trio

 

 

 

 

[Ligne du jour 13] La grenade

 

 

Sous l’arbre d’ombre rouge

tu es là Sohrâb je te vois

en une vision parfois un homme voit toute sa vie

quand il se donne une fois tel qu’en lui-même, dans cet instant si pleinement présent il s’est donné pour toujours 

où qu’il aille désormais, on le découvre 

 

parle du fruit vieux de la vie 

sous l’arbre d’ombre rouge

tu ouvres une grenade et, en train de détacher les graines juteuses

tu dis qu’il serait bon que les graines soient visibles aussi

dans le cœur des gens

Parle Sohrâb des femmes et de la guerre

car j’ai donné le nom de grenade à cette Terre.

 

Sylvie-E. Saliceti  27 03 2020

La grenade
Auteur, compositeur, interprète : Clara Luciani

[Ligne du jour 12] Le hérisson chanté par Brassens (un conte musical)

 

 

 

Haïku du confinement : le hérisson

 

Un hérisson à travers la prairie :
elle pique, l’herbe verte
qui trotte !

 

Sylvie-E. Saliceti 26 03 2020

 

 

georges brassens le hérisson

Chanson du hérisson ( Conte musical de Philippe Chatel )
Auteur, compositeur : Philippe Chatel
Interprètes : Henri Salvador, Georges Brassens, Émilie

 

 

 

 

[Ligne du jour 11] L’olivier et l’épervier

 

 

 

Un arbre parle plusieurs langues. Les langues nombreuses de l’arbre arrivent chacune d’un territoire, lointain. D’Arctique, où n’existe pas d’arbre debout, juste des bois flottés que charrie la mer.
Du pays de la Grande Soif, à l’Orient de la pauvreté, au sud du Kalahari où le désert s’étend à perte de vue, arrêté ici et là par un Acacia solitaire aux racines immenses, recouvertes d’une écorce avec laquelle le peuple San fabrique les carquois.
De plus loin encore, de ce lieu où l’épaisseur des forêts équatoriales emmure la hutte de l’homme aux prises avec la sylve qui l’assiège, afin de l’étouffer.

Une destination unique, pour des milliers de cartes.

Parole d’olivier, parole d’épervier, la langue de l’arbre relie les racines à l’envol.

L’arbre est compagnon de l’arbre. Les frères picorent le même pain.

 

Sylvie-E. Saliceti 25 03 2020 L’olivier et l’épervier

 

 

L’olivier
Auteur : Allain Leprest
Compositeur, interprète : Allain Leprest

 

 

[Ligne du jour 10] Les arbres

 

 

Il arrive que le voyageur soit cet arbre. Au centre de la forêt du langage où l’on se perd. Dans la forêt des pensées humaines où l’on fait d’étranges rencontres, certaines à la beauté inoubliable — gardées au fond de la mémoire sous une écorce de bronze sillonnée par le temps — d’autres qui s’oublient au sol d’une vraie forêt de Bondy. Nemus du bois sacré ou silves de servius, dans l’arbre chante un chœur d’oiseaux. Selon le terreau et selon l’essence, les arbres parlent plusieurs langues.

 

Sylvie-E. Saliceti 24 mars 2020

 

 

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Les arbres
Auteur : Allain Leprest
Compositeur : Gérard Pierron
Interprète : Francesca Solleville

 

 

[Ligne du jour 9] Marseille

wp-15849929008058835581522488811170.jpgl’étrangère lointaine et silencieuse du couchant
Phot. S.-E. S.Marseille 2020

 

 

 

Je suis venue vous dire que tout a changé
je suis venue vous dire que le soleil se couche sur la cité radieuse
le silence est entré dans la ville bavarde
un silence étrange
un silence tranquille
entre le ciel et l’eau — le silence d’une île

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

 

le paquebot de silence a jeté l’ancre dans la baie d’Endoume
ce soir personne n’appellera la prière au sommet des minarets
les bruits sur lesquels je fermais les fenêtres           les bruits de la ville
me manquent
l’arc-en-ciel des naufrages a balayé le ciel du muezzin à la voix d’or
la corne du bélier ne résonnera pas à la Grande Synagogue Breteuil
ni les chants à la cathédrale de la Major le jour de Pâques
les enfants des banlieues demain ne joueront pas dans les cours d’immeubles

 

là où les mots hier encore étaient des loups
un homme vient d’entrer avec un oiseau sur l’épaule
il a pris le bruit des gens d’ici
il a emporté les voix des terres arides du sud
aux accents craquelés
il a volé les voix ingrates et sèches des pêcheurs de rascasses

 

en haut d’une butte en lave rouge où tangue le bateau ivre
tout a été emporté — les cieux crevant en éclairs et les trombes
les ressacs et les courants et le soir
l’aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes

je suis venue vous dire que ma ville à présent est ce drôle de désert où joue
seul
le plus vieux musicien du monde
— tu sais ce passant qui s’appelle le vent
le vent chasse les hirondelles alignées ainsi qu’une phrase sur un fil électrique
le vent sous les ponts salue les mendiants et les rats
le vent lave sa voix à la chanson d’Odalva — des sacs plastiques planent
dans les platanes
de la Plaine au Cours julien
ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille

 

je la vois depuis ma colline sous la lune de zinc
l’étrangère lointaine et silencieuse
du couchant
à l’ombre d’orangers tintant de mercis comme des vieux sous d’argent
l’ombre aussi déliée que la prière du forçat adressée à la grâce
de Samarcande
Marseille ce soir est une silhouette bleue
cette femme avec son mystère est le plus beau visage que la terre ait jamais tourné

vers le soleil

 

ce soir elle est belle ma ville
jamais je ne l’ai vue si belle
Marseille
Marseille.

Sylvie-E. Saliceti 23 mars 2020 Marseille

 

 

 

Marseille
Auteur, compositeur, interprète : Odalva

 

 

[Ligne du jour 8] Parle Sohrâb

 

 

Dans la maison du bout de la ville, le ciel à petites gorgées boit la lumière. Des lampées de silence inondent Marseille. Par la fenêtre, je lave mes yeux aux allées désertes, au lointain de la cité immobile, effacée ainsi qu’une phrase — une cité fendue de quais portuaires que nul bateau n’aborde.

La maison est bâtie de l’autre côté de la nuit. Elle est construite autour de la bibliothèque. Les livres remplissent les étagères. Loin de les épaissir, les livres annulent les murs. Le papier, ce foreur de pierre … Il perce le mur maître, le trouant de fenêtres aux volets de solitude qui s’ouvrent puis se ferment.

Et quand ils s’ouvrent, la maison devient ce jardin. 

Et nous voilà, toi et moi Sohrâb, assis à l’ombre du grenadier. Tu me racontes les histoires que j’aime, celles du fond des âges. Le cri de la lumière enfantée du chaos. L’écho de la conscience dans le pas de Caïn. Le craquement de la chair quand s’ouvre la grenade. Le son clair de la goutte tandis que lentement glisse la rosée depuis le haut vers le pied de la feuille.

De nuit en nuit, tu fais le récit de l’oiseau.

Parle Sohrâb comme parlerait le vent, et je t’écouterai. Il y a le bruissement de tes mots dans les branches. Il y a toutes ces herbes qui poussent dans ta voix. 

Je t’écoute Sohrâb, même si tes phrases tombent sans que je les ramasse.

 

21 03 2020  Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 7] Lisez !

 

Lisez ! Lisez donc !

 

En l’état du confinement, puis du risque avéré de palilalie ou d’écholalie — troubles itératifs du langage parlé consistant à répéter involontairement un ou plusieurs mots, syllabes ou phrases ( exemples : «ouin-ouin» ou «t’es con ! t’es con ! t’es con») — afin donc d’éviter ces syndromes par manque d’échanges verbaux, il vous appartient d’urgence de vous ouvrir à la culture, et particulièrement, par absolue priorité : lisez !

Me sont rapportés ici et là les témoignages prosaïques de rayons longs de 50 mètres vidés en une seule visite, par un client seul. Cessez voulez-vous ! Ne videz pas l’entière étagère du papier toilette ou des féculents (sauf à prendre quelques notes de vos lectures sur ce papier si fin qu’il semble idéal pour commenter Mein Kampf). Cessez ! Cessez !

Soyez poète ! Pour occuper votre temps, écrivez un traité de théologie en polonais, ou encore dans cette langue régionale qui dit oui et non avec un seul et même mot (quelque chose comme noui). Ou encore écrivez une « Histoire événementielle du Monde après le Coronavirus », dans ce dialecte rare dont la grammaire ni la grand-mère ne différencient les conjugaisons du passé, du présent et de l’avenir (exemple : demain, j’étais choppé le rat virus, en ce moment).

Lisez ! Lisez donc ! Non, ne soyez pas prosaïque. Au lieu de vous jeter sur Zézette (pour Zézé) ou d’arracher la chemise avec les yeux de Zézé (pour Zézette), risquant par là de voir grimper les prévisions de la courbe des naissances, soyez un peu sérieux ! Approfondissez plutôt l’étymologie, ce substantifique os à moelle du poète. Exemple : le mot « coronavirus », d’où vient-il ? Du latin corona — couronne, car le microscope électronique met en évidence une frange bulbeuse en forme de couronne solaire. Virus, également latin, recouvre quant à lui une triple origine : humeur, venin, infection.

Le coronavirus définit donc le roi (le Roi-Soleil bien sûr) avec sa couronne, d’une humeur printanière, dans un champ de tulipes à bulbes infectées, et qui sautille, sautille, sautille… Le roi insouciant et jovial dansotte avec autour de lui, qui vont et viennent, les courtisans nombreux eux aussi gambadant, tous au milieu des fleurs pourries : princes, ducs, comtes, marquis, souverains étrangers, artistes, musiciens, savants, cardinaux, rabbins, imams, curés qui sont venus de tous les coins d’Europe de chapelle en chapelle, mouflons à manchettes qui ont traversé la mer Tyrrhénienne, d’interminables cortèges de carrosses, de charrettes débordant de joyaux, de malles où dorment les étoffes rares, de fûts pour les grands vins, les livres de poésie et tutti, et tutti, et tutti Chianti — tout ce petit monde s’en va léger, frétillant vers la mort, et ça c’est beau.

Parlons-en de la mort. Il n’est pas interdit de mourir. Toutefois, mourir est déconseillé. Si vous bravez les conseils, au moins soyez prévoyants et n’invitez personne à votre sépulture, envoyez des bristols dès les premiers signes de défaillances, reprécisez vos dernières volontés : partir SEUL sans musique. Seul comme Mozart dans un cercueil drapé d’un linceul de pâquerettes. Comme Mozart rejoindre l’horizon des aurores éternelles de la postérité, emporté dans la diligence silencieuse suivie du chien, le fidèle compagnon Foulkan. Comme Mozart myope, gaucher, avec une malformation à l’oreille, le visage grêlé par la petite vérole, partir en beauté vers le Panthéon. Comme Mozart qui mesurait 1,52 m les bras levés, s’effacer, nimbé de destinée illustre à l’aune des grands hommes.

Il est déconseillé de mourir vous l’aurez compris, puisque les sépultures comportant plus de deux personnes — défunt et toutou — sont interdites.

Les obsèques dérogeant à ce règlement seront dispersées avec l’efficacité d’un obus éparpillant un soldat.

20 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 6] Le silence entoure le livre refermé

 

 

Le silence entoure le livre refermé. Le silence autour des oiseaux se balance sur les branches dans le jardin. Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch.

Au centre du cercle, l’étoffe déchirée du ciel.

L’effacement est le grand dessinateur. Les traits de force naissent sans un geste. Il suffit d’une pointe de lumière pour qu’apparaisse ton visage. Se révèlent les contours du côté de l’ombre.  Une ligne à l’encre de Chine, et te voilà… Tu es là. Le soleil traverse tes mots. Il joue dans ta voix. Je recueille ta phrase.

Le silence dresse une haie autour de moi, le silence dresse une haie autour de nous qui nous tenons la main depuis trente ans, le silence autour de la terre autour de la mer autour de la haie autour de la ronde des jours qui me rend vieille et sage.

 

Le silence autour du silence.

19 03 2020

 

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Une neige tardive nimbe de blanc l’étrange printemps du cerisier en fleurs — carré blanc sur fond blanc, mon cher Malevitch. Mai 2019 Suisse allemande. Phot. S.-E.S.

[Ligne du jour 5] La vie dure trois chevaux sauvages

 

Trois choses que je respecte
Les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors

J.-F. Deniau

 

 

 

la vie dure un jour
—  d’une rive à l’autre du temps
la vie dure trois jonques qui traversent

 

la vie lance une pierre la vie       ce ricochet
sur l’eau
la vie brise trois masques

 

la vie suit le chemin de la pomme jusqu’à tes pieds dans l’herbe
la vie mord un quartier de fruit entre les dents de la mort
la vie dure trois oranges amères

 

la vie dure le secret de l’écriture quand l’arbre veut encore
— sans beauté l’oiseau ne veut plus rien
la vie dure trois oiseaux

 

la vie se brise sur un refus

la vie dure trois chevaux sauvages
les chevaux rebelles qui refusent la bride et le mors.

 

18 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

[Ligne du jour 4] Trois clefs

 

 

le millet
la lumière dans la jarre
le temps qui déborde

trois conquêtes hors des mains

 

le pavot la mémoire
le nom des choses
la loi sur la montagne

trois mondes brisés auxquels vous ne parlerez plus

 

la grille de parole
l’herbe couvrant la source
les barreaux du soleil pour le bec de l’oiseau

trois clefs libres de toute porte

 

 Sylvie-E. Saliceti 17 mars 2020

[Ligne du jour 3] Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Enseignement animalier : le mouflon à manchettes

Durant le confinement annoncé ce soir, toute activité de groupe étant proscrite, privilégiez les activités autonomes : les fautes d’orthographe, le bêchage des camélias, l’érotisme solitaire. Et pourquoi pas, profitez-en pour cultiver votre connaissance de la faune ? Par exemple, le mouflon à manchettes connu aussi sous le nom de oudade. Pas un mouflon au sens strict. Voilà un animal en somme avec un vrai nom de faux jeton. Bovidé de la sous-famille des caprinés, on le trouve dans le désert libyque. Ou en Corse, s’il s’est perdu. Étymologiquement, il désigne la «chèvre des sables» en langue antique des Grecs, même si a priori,  historiquement aucun mouflon jamais n’est allé se faire voir à Ithaque. Avec la queue, il mesure davantage que sans cette dernière, c’est la raison pour laquelle il ne s’en sépare jamais. Fier, il apprécie les records, en cela proche de son congénère le sapiens sapiens. Sa barbichette, fort élégante, lui donne une allure de jovialité monacale. Quand il réfléchit à un problème mathématique, le mouflon à manchettes parvient jusqu’au nombre deux, tandis que des fumées sortent en tornades par ses oreilles. Il se nourrit de fourmis des Andes, et donc il ne mange rien. Il garde la ligne. D’aspect, l’animal ne ressemble pas à un potiron. Les cornes des jeunes mouflons s’élancent vers l’arrière, dans un mouvement de coiffure yéyé. Celles du mouflon adulte figurent de grandes cornes spiralées qui s’arrêtent juste là où il faut, juste avant de lui crever son propre œil, et ça c’est formidable. Il gambade au gré des chemins corses tortueux, appelés sentiers des chèvres. Malin, il ne présente aucun risque d’être rattrapé par le Coronavirus. D’autant qu’il n’aime pas les foules et ne conduit pas en ville. La femelle du oudade s’appelle la oudadette, communément surnommée Odette. Odette, se mariant avec le mouflon à manchettes — en grande tenue et boutons de manchettes, lesquels expliquent le nom de l’animal — Odette a fait rompre au mouflon ses vœux monastiques, avec tous les problèmes que cela a posés avec la papauté. Leur progéniture — au rythme un peu chiche d’un petit par portée — s’appelle souvent Dominique, dit Doume.

16 03 2020 Sylvie-E. Saliceti

Lhasa de Sela | Ce chant d’os et d’étoiles

 

 

 

Pour le plaisir de l’écouter encore, Lhasa de Sela. J’ai cherché, dit-elle à atteindre en composant ce chant d’os et d’étoiles qu’on entend dans la musique arabe, dans les dards de feu du flamenco. La musique est magique, elle déplace l’énergie, soulève les vagues, fait trembler la terre.

Sa présence vocale, son charisme scénique, la beauté de ses textes et la diversité stylistique de son oeuvre inachevée la hissent au rang d’une cantopoète majeure. L’oiseau chante ce qu’il a goûté, dit-elle.

En l’écoutant, on pense à Sergueï Essenine :

Tout le monde ne peut chanter
Il n’est pas donné à chacun
De tomber comme une pomme au pied des autres

 

Une artiste magnifique, dans la lignée d’Anna Prucnal, puis des cantopoètes contemporaines telles Angélique Ionatos ou Elena Frolova.

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Pa’Llegar a tu Lado
Auteur, compositeur, interprète : Lhasa de Sela

 

Je remercie ton corps de m’avoir attendue
il a fallu que je me perde pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes bras d’avoir pu m’atteindre
il a fallu que je m’éloigne pour arriver jusqu’à toi
je remercie tes mains d’avoir pu me supporter
il a fallu que je brûle pour arriver jusqu’à toi

Lhasa de Sela

 

 

À tous ceux qui sont tombés | Elise Velle chante Bergman

 

 

 

 

 

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Allégorie de l’homme brisé et de sa renaissance

 

De quel Père du désert du Wadi Natrun ou de Scété viennent-elles, ces pensées ? Elles naissent dans les déserts d’aridité, de ronces, de serpents brûlants et de scorpions, où la soif seule met en chemin.

Ainsi la soif de l’ermite Pacôme né à Esneh en Haute-Égypte, qui sept ans durant fait l’apprentissage de l’ascèse — eau, pain, sel et trop peu de sommeil — apprentissage âpre de l’isolement avant la réunion des solitaires dans les sables de Tabennesi.

Les pèlerins se voulaient anonymes, invisibles comme « un homme qui n’existe pas ». Leur secret dit-on, est aussi dur que la coque de noix que rien ne brise dans les contes, sinon au moment où survient le danger le plus grave.

Un jour la coquille se brise.

Le vestige révèle. Il pose l’univers en équilibre sur le temps.

 

Dans sa verticalité assaillie, il prend valeur d’une allégorie de l’élévation, celle de l’homme brisé puis de sa renaissance. Marcher au cœur des vestiges confronte à l’expérience de la perte et à l’épreuve du sens.

L’espace ouvert des ruines appelle la pierre cachée au fond de soi — le diamant noir. Espace universel. Souveraineté du vide où chaque chose ici trouve à se recréer, puisque  rien en ce lieu jamais ne fut absolument accompli sans s’étioler sous la violence du temps.

Le sens lui-même finit par trouver sa raison d’être dans l’infini des questions que pose la fugacité de toute chose, semblant dire à l’oreille du promeneur : viens avec moi dans les ruines de Ficaghjola ; là-bas tu verras, il y a tout ce qui nous manque.

Sylvie-E. Saliceti, Il a neigé à travers les toits & autres écrits insulaires, A Fior Di Carta, 2019, pp.63/64.

 

 

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À tous ceux qui sont tombés
Auteur : Boris Bergman
Interprète : Elise Velle

 

 

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Variations de funambule| Angélique Ionatos chante Caussimon

 

 

 

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Le funambule
Auteur  : Jean-Roger Caussimon
Interprète : Angélique Ionatos

Compositeur : Francis Lai

 

 

Ce 9 12 2019,
Pour Angélique Ionatos

 

 

 

La destinée serait-elle ce pas éphémère ? Bref état de grâce sur un fil d’acier ? 

Que signifie Devenir ? Devenir, le verbe s’apparente-t-il à une chanson nomade ? À l’exil loin de sa maison, sa langue, sa patrie ? Au lieu d’une naissance où il nous faudra retourner ?

Un pas sur le fil du temps. La métaphore du funambule plus avant évoque l’incertitude, l’oscillation. L’équilibre à ce point de subtilité où le funambule-somnambule de Jean-Roger Caussimon — si peu sûr de son pas — ressent le besoin de se retirer, à distance du grand jour.

Il ne réapparaît que le soir venu, quand le public est parti, et que la lune dehors à travers les trous de la vieille toile, allume un ciel empli d’étoiles.

À cet instant seulement, pour lui commence la vraie vie : le funambule soudain devient gracieux, agile. Sur une corde tendue d’étoile à étoile, il montre mille prodiges. Funambule-somnambule, il accomplit ses talents en dormant.

De sorte que sa déambulation est toujours quelque peu onirique et nocturne … , et pour cause : elle s’appelle devenir ! Fluente, non pas itinérante : telle est la musique, nous dit Jankélévitch.

Mais voilà : la chute attend le saltimbanque. Chute morale. Inéluctable.

Or face à ce destin qui sombre, résonne le silence lumineux des amis du cirque forain, dont aucun jamais ne révèle au danseur que chaque nuit, il se lève dans son sommeil.

Que faut-il considérer de cet étrange non-dit ?

Dans ce murmure des âmes est enclose une valeur sacrée, mais laquelle ?

Ce silence s’avère — étymologiquement — bouleversant : le secret ainsi maintenu — à l’endroit de la fragilité de l’homme sur un fil — ce secret ouvre un mystère infiniment métaphysique. On y entend que la nuit est tendre, peut-être, et qu’il s’agit d’ouvrir les yeux des vivants avec douceur … aussi doucement que si nous fermions les yeux d’un mort.

Nuit. Soleil crépusculaire. Puis lumière aurorale. L’ineffable affleure, et qui pour le dire ? La musique, comme la poésie, dit ce qui ne peut être dit, libère la fluidité, conduit le figé vers le mouvement d’une présence pure qui lave les âmes.

Il s’agit bien sûr d’être là, mais au-delà, il s’agit de passer ; et le temps de passer, de mesurer ce qui a changé, puis continue de changer.

Leçon de funambule : la force demeure au devenir  … Oui, les gens du voyage sont des gens très bien.

 

Sylvie-E. Saliceti

 

Variations de funambule| Devenir dans la musique chez Jankélévitch

 

 

 

 

 

 

Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano.

Vladimir Jankélévitch

 

 

Afin de dire le devenir dans la musique, Jankélévitch lui-même ne renierait pas sans doute la métaphore funambulesque : « il n’y a donc plus à expliquer pourquoi toute philosophie de la musique est une périlleuse gageure et une acrobatie continuée. Nous avons refusé à la musique le pouvoir du développement discursif : mais nous ne lui avons pas refusé l’expérience du temps vécu. »

Et d’ailleurs, existerait-il un fil reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle chez Jankélévitch — entre le Je-ne-sais quoi et le presque rienl’irréversible et la nostalgie ?

Le philosophe Jankélévitch épouse un mouvement périlleux. Il évolue dans un cadre spatio-temporel aux frontières repoussées, à l’intérieur d’un cadre inachevé. Funambule aux prises avec l’exercice constant d’une recherche de stabilité. Après sa mise en péril volontaire, dans la tension du perpétuel mouvement entre forces contraires, le musicien – poète glisse sur la corde du sens extrême, entre verticalité et horizontalité.

L’on se confronte à un déplacement permanent du lieu et du temps , dont la manifestation nous rapproche d’une lecture de partition — échappée du papier pour migrer vers le jeu d’instrument. Cet exercice d’acrobatie rappelle également — Michel Serres avait souligné ce rapport mathématique au langage — la « différentielle » . En ce qu’elle se rassemble à l’endroit subtil du tout et de l’infime, la philosophie de Jankélévitch rejoint les limites d’un « accroissement infinitésimal », elle contient le tout et le si peu, et par là menace à tout moment — sur un geste à peine esquissé — de basculer de la totalité vers le rien.

Le repère de toute abscisse — dans l’espace hanté par la question morale — chez le philosophe se situe « quelque part » … Quant à l’ordonnée du temps, il faudra se résoudre à la déchiffrer sur la partition de la « mélodie éphémère » de la vie.

Voici un lieu mouvant, incertain. Le penseur le sait, l’assume, le choisit. Est-ce cette caractéristique qui rend sa pensée si émouvante, puis sa voix bien que conceptuelle, si vivante ? Il faut entendre la voix — physique — douce, vive, joueuse de Jankélévitch.

*

Que dit cette métaphore —  qu’apporte-t-elle à notre sujet, la poésie mise en musique — que dit-elle de si essentiel pour rencontrer le funambule avec une si pleine constance chez les chansonniers, les musiciens, les philosophes et les poètes ensemble ?

On se rappelle que «celui qui écrit en vers danse sur la corde. Il marche, sourit, salue, et ceci n’a rien d’extraordinaire jusqu’au moment où l’on s’aperçoit que cet homme si simple et si aisé fait tout cela sur un fil de la grosseur d’un doigt». Voici convoqué Valéry. Et Jean-Michel Maulpoix à son tour: «Cet homme qui marche sur la terre, sur la tête et sur les mains, a tout d’un acrobate. Il fait des pieds et des mains pour essayer de suivre un chemin juste. Osant le grand écart entre ciel et terre, il va boitant et claudiquant comme font les vers. La vérité du poème tient au difficile maintien de ces trois démarches : marcher sur la terre, sur la tête et sur les mains. Aller, penser et destiner (…) Qu’est-ce donc que le poème, sinon une affaire de trame et de filage, avec des mots « tirés de soi(e) ».

*

La force demeure au devenir, Jankélévitch l’a montré, lui qui appelait ses étudiants à ne pas rater leur matinée de printemps. En 1951, quand il est nommé à la Sorbonne, dans une époque où l’on se moque de la morale, il instruit sur la fraternité. Il enseigne la morale et se garde de la moindre leçon moralisatrice.  La mort de l’homme, la mort de Dieu, la mort de la civilisation déjà sont annoncées, ses mots font sourire, qu’importe ! Le maître incarne son propos, il transmet à qui veut bien l’entendre la leçon bergsonienne qu’il avait jadis reçue de son propre maître : « n’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font. ».

Lui respire, vit et pense d’une façon toute musicale, c’est-à-dire sur le fil du devenir.

Devenir. Entendre la recherche de l’équilibre sur le fil tendu reliant des notions dont la terminologie s’avère si singulièrement atopique et intemporelle.

Entendre lieu&lien, entre Je-ne-sais quoi&presque rien, irréversible&nostalgie.

Devenir serait alors le nom du monde pensé en poète.

Devenir. Et cette folie à l’instant de ces lignes : oser l’espérance ! Croire dans les valeurs de l’art. Croire que «la seule condition requise pour recevoir le message de Rachmaninov est la sincérité — et le consentement à l’ivresse qui nous emporte. Rachmaninov était le dernier des grands poètes russes du piano. Il pensait envers et contre tout  le langage des sources.  Émotion de la musique jaillie. Cœur. Fulgurance. Immédiateté.  Pluie perlée sur la nuit.

Devenir, car là se trouve la dimension où «l’objet se défait sans cesse, se forme, se déforme, se transforme, et puis se reforme». Devenir avec la Grande Raison du corps, dans « la succession des états du corps ». Devenir la limite. L’intime. Le tremblé.

Devenir la seule chose qui ne change jamais : cela même qui toujours change .

Devenir. Précéder. Ouvrir. Un pas glissé. Vers la métamorphose. La mutation. La variation.

Variation, l’autre nom du chant, «le régime par excellence de la musique : le thème qui est l’objet, l’insignifiant objet de la variation, s’annule parmi les réincarnations et les métamorphoses ; la « grande variation» n’est pas modelage d’un objet plastique, mais plutôt modification de part en part, modification modulante, modification sans modes et sans même la substance dont ces modalités seraient les modes, sans l’être dont les manières d’être seraient les manières».

Peut-être cette fluidité temporelle explique-t-elle ailleurs la prédilection de Fauré pour « la souple et ravissante continuité des barcarollesLe Ruisseau, Au bord de l’eau, Eau vivante… »

Sylvie-E. Saliceti

 

 

Piano Concerto No. 2 in C Minor, Op. 18
Adagio sostenuto
Compositeur : Serge Rachmaninoff
Piano : Khatia Buniatishvili

 

Parmi l’homme et les serpents | Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

 

Photographies Sylvie-E. Saliceti

 

 

 

 

Parmi l’homme et les serpents L’ arbre
glisse Sur le sol
du python
au sang froid Serpente
dans les airs Abandonne
les écailles sur l’écorce
&mue Caché sous la pierre
verte d’une étoile 

Sylvie-E. Saliceti Bois Luzy 8 12 2019

 

 

 

 

Le serpent
Guem
Percussions