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Florence Saint-Roch | Parcelle 101 (extraits)


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Vantera-t-on jamais assez les vertus de cet exercice de plein air ? Respirer la bonne odeur de la terre, humer avec gourmandise le parfum des légumes quand on passe dans l’allée, carottes, céleris, poireaux, ails, oignons, fines herbes… Mon père conjuguait mains terreuses et âme sensible ; c’était, plus que tout, un littéraire. Il pratiquait le jardinage comme j’écris mes livres : toujours à s’étonner et à s’interroger, bêchant, affinant, suant et pestant, rêvant et sifflotant

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le gars du jardin d’en face me regarde lourdement il veut ma photo celui-là je bêche d’arrache-pied bon sang la terre est tellement dure je n’y arriverai jamais je mets le paquet soixante kilos tout ronds pèsent sur la bêche ma semelle en caoutchouc ripe sur la lame en acier je serre les dents

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dites ma p’tite dame o’serez pas la fille à Hubert Tellier des fois c’est l’occupant de la parcelle voisine qui le printemps venu pointe son nez il me dit vaguement quelque chose décline son identité Bernard Caron machine trois o’m’situez ché papeteries ch’étaut l’bon temps armarquez à c’teur’ ej’ardine toudis là j’sus su’l’courti d’min biau frère qué jus pfff argardez mes carottes tout’murgalées

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jardiner dans le noir franchement quelle idée il faut être Denis Hirson poète et Anglais de surcroît pour y penser eh bien nous on l’a fait en sortant du travail entre chien et loup on est allés bêcher c’était fin octobre un bon temps comme on l’aime bien sec bien frais la terre toujours aussi fermes sur les positions très vite je me suis lassée mais Rémi lui était lancé oh tu veux savoir de quel bois je me chauffe moi aussi je suis un dur à cuire morbleu à ce petit jeu-là on va voir qui est le plus fort vieille carne tête d’ail mauvaise engeance courge à ressorts il est comme ça Rémi explosant les mottes avec conviction jurant et sacrant bac à foin mordienne morte couille cornegidouille le ciel a dû s’offenser car pouf d’un coup d’un seul la nuit est tombée et sans se taire ni désemparer pendant une heure au moins comme un forcené il a continué de bêcher

 

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quoi qu’en dise Michel on s’y est mis à force on était même bien partis mais Shakespeare s’en est mêlé tel est le lot de la recherche à force de fouiller scruter trifouiller on finit par trouver en poursuivant son inventaire du fonds ancien Rémi est tombé sur un first folio tout le théâtre du grand William in extenso un livre rare d’une valeur inestimable tout de suite ça s’est enchaîné pour lui voyages outre-Manche journées d’études conférences à gogo il est comme ça Rémi toujours entre un avion et un bateau forcément le jardin s’en est ressenti finis les procrastinations joyeuses les bavardages dissipés j’y vais seule désormais faible femme velléitaire qui plus est je ne fais pas grand-chose j’assemble les nuages en silence

Florence Saint-Roch, Parcelle 101, p.i.sage intérieur/3,14 gde Poésie, Collection dirigée par Yves-Jacques Bouin, 2018, pp. 9/12/18/20/31/44.

 

Le petit jardin
Auteurs compositeurs Jacques Lanzmann/ J. Dutronc
Interprète : Jacques Dutronc

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