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Max Rouquette | La fleur inverse

 


 

La gelée blanche d’Aumelas

Un matin lumineux d’hiver, il y a plus de 700 ans, un jeune homme chassait, sur le plateau qui garde le château d’Aumelas. Sur l’herbe rase tout autour luisait dans la froide chaleur du soleil levant un manteau de gelée blanche. Le jeune homme pencha son regard sur l’herbe. Il y vit des cristaux qui s’ouvraient, étranges fleurs, autour de leur cœur géométrique. C’était l’hiver qui est l’envers de l’été. C’étaient là les seules fleurs, les fleurs inverses de l’été. L’idée lui passa vite. Elle était partie au fin fond le plus obscur de son esprit. Il n’y pensa plus de longtemps. La chasse, puis l’amour, qui pour lui fut surtout chasse, firent passer d’autres idées dans le ciel de sa pensée.
Et puis, combien d’années plus tard, de la nuit du souvenir jaillit la fleur oubliée. Qui vint s’épanouir sans crier gare. Un jour où l’on chantait une rengaine âpre. Les pierres, les ronces, les épines de la garrigue, revinrent lui égratigner les mollets. Ainsi naquit « la fleur inverse ». Chargée de toute la magie du monde.

Belle image de la poésie et du poète. Car les gens, bien souvent, essaient d’apprendre ce qu’est la poésie. Ce qu’est le poète. Il n’y a pas une bonne réponse. Mais plusieurs. Comme les médicaments : quand, pour une seule maladie, on en trouve beaucoup, c’est que aucun ne la guérit. Quand un seul est bon, on ne parle plus des autres. Donc une définition de plus ou de moins… Qu’importe ? « Si ça ne fait pas de bien, ça ne lui fera pas de mal », comme disait le vieux médecin, revenu de tout, qui avait dit à la bonne sœur (de cette époque) : « … et vous, ma sœur, qu’est-ce que vous lui donneriez?» Et la sœur disait je ne sais quel collyre, qui était plus riche d’eau distillée que de médicaments.

Donc le poète… (Je ne dis pas la poésie, qui est autre chose). Le poète est celui qui voit, avant les autres (plus de sept cents ans pour la fleur inverse), ce que les autres ne voient pas. Et qui sait le dire, avec des paroles ordinaires, auxquelles il s’est prêté les pouvoirs d’une vérité neuve.

Mais si vous allez maintenant me prier de vous dire par quel cheminement la gelée blanche peut devenir, pour un entre des millions, «la fleur inverse», là je vous dirai que je n’en sais rien. Peut-être la rencontre, en un homme, de qualités partagées par beaucoup d’autres, mais qu’il est rare de voir rassemblées en un seul. Le hasard Balthazar y a peut-être sa part de malice. Je n’irai pas m’y frotter.
Il ne faut pas exagérer.

Max Rouquette, Poèmes en prose / Poèmas de pròsa, Traduit de l’occitan par Philippe Gardy et Jean-Guilhem Rouquette, édition bilingue occitan-français, Éditions Fédérop, 2008, p. 30.