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Traduire Pouchkine | Nata Minor


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Sans doute est-ce que l’acte de traduire d’une langue étrangère constitue toujours une rencontre, mais lorsque la langue à traduire se trouve être une langue d’origine devenue muette depuis longtemps, on assiste à de troublantes retrouvailles. quelque chose se réalise alors que l’on a certainement toujours su, qui a trait à l’héritage, à la lignée, au fait que les générations qui précèdent laissent à celles qui les suivent leur poids de mémoire et que le passé de notre futur est toujours là, sous la peau, à disposition.
L’acte de traduire revient alors à restaurer sur le terrain de la vie quotidienne le paysage d’une terre éloignée, les sonorités, le suc et les rumeurs d’une langue un jour entendue, un jour balbutiée, et qui accompagne clandestinement, la marquant de sa trace, la langue d’usage, la langue d’adoption.

Traduire Pouchkine a la saveur d’une nostalgie.
Intériorisé, modulant la langue quotidienne, présent dans le rire, dans l’émotion, Pouchkine, par son oeuvre, par sa vie si brève, par sa fin tragique, fait partie de la vie russe. Jaillie au plus profond du terroir, y revenant sans cesse, ayant avec lui partie liée, l’oeuvre qu’il a laissée est porteuse et constituante de la mémoire d’un peuple; sa vocation est de lui appartenir.
Sitôt écrits, les vers de Pouchkine étaient appris par coeur et faisaient le tour du pays. pays où la transmission orale a si longtemps été la seule, où mémoriser fut jusqu’à nos jours le dernier recours pour préserver sa propre intégrité.

La poésie, comme l’imagine Pouchkine, consiste à rappeler des sons déjà entendus, des rêves déjà rêvés qui, lors du travail poétique, se débarrassent de leur croûte de graffiti barbares, des écailles du temps et dévoilent le tableau d’un génie ( Abram Tertz, Promenades avec Pouchkine).
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Exilé par ordre du tsar Alexandre Ier, placé sous surveillance policière alors qu’il n’a que vingt ans, Pouchkine écrira Eugène Oniéguine durant sept ans, quatre mois et dix-sept jours, comme on écrit son journal, quotidiennement, interrompant parfois ses personnages pour prendre lui-même la parole dans une langue qui délie le temps. Langue prise aux sources mêmes de la parole, là où les mots épousent ce qu’ils désignent, le pénètrent, l’énoncent et où ceux qui se présentent sont comme la traduction du plus profond, du plus lointain de chacun. L’acte de traduire une telle traduction porte nécessairement la marque de la fragilité.

Nata Minor, mai 1990, Avant-Propos à Eugène Oniéguine, Roman en vers d’Alexandre Pouchkine, Traduit du russe par Nata Minor, Annexes et notes de Léonid et Nata Minor, Éditions du Seuil, 2018, pp.7 à 10.

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