Archives de catégorie : Jourdan ( Pierre-Albert)

Pierre-Albert Jourdan | Cette solaire enfance


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Curieuse façon du silence que d’imposer ce chant d’un coq lointain, de renverser les saisons, de faire venir au goût cet été sommeillant, éternel. Cette solaire enfance.
Visitation du silence. Ici, entouré de présences plus fortes qu’un hiver. Ici où, presque, la parole m’est retirée, m’est donné ce glissement non pas fataliste mais comme une résignation plus haute. Que, par exemple, ce dialogue muet est plus important; que la vérification du lieu se passe de paroles, passe uniquement par le corps comme une source qui l’irriguerait.

Trois points lumineux où se cache le soleil sous une masse grise, c’est un signe et il se change en ces fumées lointaines au pied du mont, en rouge-gorge sur une branche nue de micocoulier, en cette main qui trébuche sur le papier. Mobilité du signe mais aussi profonde mutation d’être. Les barrières sont si légères ! Tu as vu cela avec quels yeux ? Les yeux de celui qui brûlait. Et il l’ignorait. Comme j’ignore cette bourrasque de neige sur la montagne et comme elle m’aspire maintenant, me rend à la présence en m’éblouissant.

Pierre-Albert Jourdan, Le bonjour et l’adieu, Préface de Philippe Jaccottet, Mercure de France, 1991, p.568.

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Pierre-Albert Jourdan | N’emporte pas


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N’emporte pas un lourd bagage pour tes excursions. Juste une pointe de lucidité à tes souliers. Car cela monte beaucoup pour tes artères. Comme bagage emporte une fleur d’amandier, cet ongle bref sur la douceur de l’air.Rien de moins étroit pourtant. Fleurs de l’air…Non pas rêveries trompeuses mais lent accomplissement mené jusqu’à la perfection. Pas une seule fausse note. C’est cela qui bouge en toi : une aérienne mesure de perfection. Pour te rejeter dans les ténèbres de l’esprit maniaque, pour que tu puisses prendre ce recul et les fleurs naissantes de l’amandier sont la poudrière qui fait tout sauter.

Au milieu des débris, levant les yeux, tu sais quel été glacial contemple, impassible, ce remue-ménage. Mais tu restes en opposition. Il faudrait beaucoup d’amour pour pouvoir entrer dans cet atelier de lumière, un amour dévorant, se dévorant. Et que le bagage soit bien léger pour que tu puisses traverser ce paysage, sans le bouleverser, sans te bouleverser. Et qu’une seule lumière vous éclaire et vous foudroie. Amande double.

Pierre-Albert Jourdan, L’espace de la perte, Editions Unes, 1984.

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Pierre-Albert Jourdan | Extraits


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Je revois cette feuille brûlée de gel, recroquevillée, tombant comme à regret sur le sol dans un mouvement balancé, comme un vieux chiffon, un bout de papier qui aurait été léché par la flamme. Et cela, qui subsiste dans ma mémoire comme un signe trop déchiffrable — n’est-ce pas le quotidien ? Je dis trop déchiffrable parce que c’est au-delà des clichés que peut apparaître — quoi ? — l’insondable. L’insondable du quotidien même.

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Le « soyez passant » de Jésus dans l’Évangile selon Thomas est parole d’amandier en fleurs.

Ce n’est pas une fuite, c’est une vue suffisamment large pour nous permettre de comprendre que s’attarder est quelque chose d’absolument impossible. Et qui ne s’attarde pas, s’il a pleinement réalisé cet enseignement, peut aller très loin.
Aussi bien cela peut s’accomplir dans l’immobilité.

 

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Il doit être possible de dépasser la pluralité des voix, mais le chemin qui permet de les dépasser passe par la pauvreté.

 

 

Pierre-Albert Jourdan, Exercices d’assouplissement, Décembre 1975-Avril 1976, Avec sept dessins et deux pages manuscrites de l’auteur, Voix d’encre, 2012, non pag.