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Yasmine Ghata | La nuit du calligraphe


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Dieu ne s’intéresse pas à l’alphabet latin. Son souffle dense n’arrive pas à glisser sur ces lettres séparées et trapues. Atatürk a chassé Dieu du pays, répètent les calligraphes. Désormais, seul au pouvoir, le Loup gris, admirateur de la culture occidentale, ennemi de l’illettrisme, a réformé l’écriture, comme on substitue un lait maternel. Élimination des mots arabo-persans, remplacés par des mots turcs. La nouvelle langue dispose de huit voyelles phonétiques, là où l’arabe n’en a que trois, les lettres ne sont plus liées. Les caractères n’ont plus d’accent et les lettres ne changent plus de forme selon leur position dans la phrase. Nous écrivons désormais de gauche à droite. On raconte que les spécialistes linguistiques ont demandé cinq ans à Atatürk pour définir un alphabet, il ne leur a accordé que trois mois.
Les calligraphes sont meurtris, le Coran aussi. La langue arabe est bannie de tout usage public et les sourates ne sont plus enseignées dans les écoles. Nous ne comptons plus avec le soleil, nous mesurons désormais le temps suivant la méthode de la journée internationale de vingt-quatre heures.

Yasmine Ghata, La nuit du calligraphe, Le Livre de poche, 2006, p.55.

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