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Marik Froidefond | Sur ce rivage de sable et d’herbe

 

 

Sur ce rivage de sable et d’herbe

Selon Bonnefoy, l’oeuvre de Titus-Carmel s’ancre dans l’expérience première d’un désarroi radical que l’artiste partage avec quelques grands esprits du siècle – Giacometti, Beckett, Bataille, Freud, Kafka et d’autres encore, comme lui témoins du « négatif », grevés du « sentiment de n’être plus, dans l’espace du langage, que les visiteurs désemparés d’une maison désertée […] dont les portes béantes donnent sur le vent et la nuit. » Les premiers dessins de Titus-Carmel sont, selon Bonnefoy, symptomatiques de cette inquiétude contemporaine et de la solitude fondamentale qui en découle : ils sont « l’expression directe de la pensée du non-être ». L’écrivain comprend ce choix exclusif du dessin, dans une société pourtant acquise à la peinture, comme une manière pour l’artiste de vivre de l’intérieur « tout ce qui est crise dans le rapport de l’esprit et du langage ». Bonnefoy montre ainsi que la capacité de figuration mise en oeuvre dans la Suite Narwa (1978) et les Constructions Frêles, Éphémères & Régulières (1981), tout comme leur extrême rigueur comparable à celle de l’épure de l’architecte, autrement dit les moyens traditionnels d’une « langue en paix avec soi », sont ici déployés pour produire des objets que la parole ne pourra essayer de dire qu’en avouant son opacité . Pour Bonnefoy, ces dessins en noir et blanc, « vrais monuments élevés à la nuit », font le constat du non-respect tapi dans nos représentations; ils expriment avec force la crise de la confiance qu’a vécue le XXème siècle et jettent un discrédit sur l’être-au-monde.
Bonnefoy avoue sa grande sympathie pour ce témoignage. Mais il insiste surtout sur l’élargissement qu’il perçoit dans le travail plus récent de Titus-Carmel où la pensée de l’absence certes subsiste, mais « cette fois tout imprégnée de couleurs dans une lumière qui semble diurne ». L’évolution de Titus-Carmel rappelle celle de Mallarmé qui, après avoir pris conscience d’une radicale absence d’être et de sens, après avoir appréhendé le Néant, annonce qu’il a trouvé le Beau. Pour Bonnefoy, cette révolution mallarméenne est de même ampleur que celle qui s’est produite chez Titus-Carmel entre ses dessins et sa peinture plus récente. L’écrivain salue cet accueil à la couleur, tout en soulignant qu’il ne s’agit pour l’artiste ni d’une transgression, ni d’un reniement de ses oeuvres précédentes. Le fait d’avoir éprouvé ce vertige du sens et d’en avoir gardé une lucidité qui sait l’illusoire semble donner à l’artiste le « pouvoir de se tenir debout », de reprendre pied là où personne n’a pied et d’accéder ainsi, sur fond de ce deuil, à « une conscience de soi active et oeuvrante ». C’est elle dont les oeuvres de Titus-Carmel d’après 1984 font l’épreuve.

Marik Froidefond, Sur ce rivage de sable et d’herbe, Préface de Chemins ouvrant, Yves Bonnefoy et Gérad Titus- Carmel, L’Atelier contemporain, 2014, pp. 8-9-10.