Archives de catégorie : David-Neel (Alexandra)

Alexandra David-Neel | Comme un mirage

 

 

« Regardez cet homme habile, intelligent; délié, il retourne à ses liens, échappé du brasier, il retourne s’y jeter ! » (Dhammapada.)Je ne m’attirerai certainement pas semblable ironie. Je sais le prix de la délivrance, tout incomplète qu’elle soit, à laquelle je suis parvenue et n’y renoncerai pas. Je me souviens d’avoir écrit, dans les environs de Hyères, au bord de la « grande bleue » un opuscule qui a eu quelque succès, puisqu’il a été traduit en trois ou quatre langues et imprimé jusqu’en Argentine. Il s’appelait : « Pour la Vie. »Je ne renie rien de ce que j’ai dit là. C’était l’expression de ma jeunesse, de ma pensée radicalement logique. Non sans raison, ceux qui m’ont fait l’honneur de conférencier sur ma brochure, et ils ont été nombreux, ou de la traduire, y ont vu un guide à l’usage de ceux qui veulent vivre, réellement vivre. Je ne les méprise pas du haut de ma tour d’ivoire. Ceux-là, les acharnés, les passionnés de leur « moi » qui en veulent le complet épanouissement et qui l’obtiennent, sont les recrues nées pour le grand renoncement. Il est bon d’avoir vécu sa vie. C’est la meilleure chose, la seule raisonnable à faire dans la vie. «C’est pour l’amour du « soi » que toutes choses sont chères », dit un vieux sage dans une des Upanishads. Il faut le savoir, percer à jour toutes les illusions, les façades de sacrifice, d’altruisme, d’héroïsme et tutti quanti et comprendre que même le martyre n’aime que lui-même et ne poursuit que sa satisfaction. Quand l’on a, une fois, bien vu cela, que l’on a cessé de se duper soi-même et que l’on a analysé la jouissance retirée de l’épanouissement du moi, quand l’on a disséqué le moi lui-même et qu’on l’a vu reculer insaisissable et, finalement, s’évanouir comme un mirage, alors, l’idée de lutter, d’avoir de l’ambition, d’avoir… quoi que ce soit paraît bien saugrenue.

Pékin, 31 octobre 1917.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Alexandra David-Neel | La Lampe de sagesse

 

 

À vrai dire, j’ai le « mal du pays » pour un pays qui n’est pas le mien. Les steppes, les solitudes, les neiges éternelles, et le grand ciel clair de là-haut me hantent ! Les heures difficiles, la faim, le froid, le vent qui me tailladait la figure, me laissait les lèvres tuméfiées, énormes, sanglantes, les camps dans la neige, dormant dans la boue glacée et les haltes parmi la population crasseuse jusqu’à l’invraisemblance, la cupidité des villageois, tout cela importe peu, ces misères passaient vite et l’on restait perpétuellement immergé dans le silence où seul le vent chantait, dans les solitudes presque vides même de vie végétale, les chaos de roches fantastiques, les pics vertigineux et les horizons de lumière aveuglante. Pays qui semble appartenir à un autre monde, pays de Titans ou de Dieux. Je reste ensorcelée.

Alexandra David-Neel, La Lampe de sagesse, Préface de Jean Chalon, Éditions du Rocher, 2006.

Alexandra David-Neel | Journal de voyage


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Journal de voyage
[ Kum-Bum]

Kum-Bum 12 juillet 1918.

J’ai envie de dire : ouf ! Me voici à Kum-bum ! Combien, là-bas, au Japon, j’ai regardé de fois, sur la carte, ce nom inscrit en tout petits caractères à peine visibles parmi l’ombre des montagnes. Cela semblait si loin de Pékin et l’est en réalité – entre 2500 et 3000 km. Je me demandais, ignorant l’état des routes, comment j’effectuerais le trajet et quels obstacles apporteraient, peut-être, à mon projet les gens des pays à traverser. Mais voilà, une fois de plus, je constate que les difficultés des voyages sont, surtout,, dans les récits des voyageurs et dans les appréhensions précédant le départ. Une fois en route tout se simplifie. On ne mange pas toujours bien, on ne dort pas toujours bien; il faut parfois endurer la poussière ou la chaleur, ou la pluie, ou le froid; les gîtes manquent de confort. Rien de tragique là-dedans. Et les kilomètres défilent, on laisse derrière soi des villes, des rivières, des montagnes et, après tout, on continue à marcher sur la terre et sur ses deux jambes…C’est bien facile. A Si-in, très aimablement, le prêtre belge ( R.P. Schram) et les missionnaires protestants m’ont prêté les livres des voyageurs qui ont parcouru quelques parties du Tibet. Je m’émerveille des tartarinades de ces gens et de leurs façons de voyager. D’abord, pas un n’entendait la langue du pays; ensuite ils s’embarquaient avec des douzaines de chameaux, des douzaines de chevaux, des douzaines de serviteurs, il fallait ravitailler tout cela et le pire c’est que , sans discernement, ils emmenaient des chameaux habitués aux steppes mongoles parmi les glaciers des cols tibétains, et des musulmans dans le pays des lamas. Le gâchis qui suivait, on l’imagine, et c’est avec l’histoire de ce gâchis qu’ils ont composé leurs livres. Leur façon de se conduire avec les indigènes mérite aussi une mention. Les uns se fournissaient de gibier en tirant dans les propriétés des monastères sur des animaux familiers, un autre -je regrette qu’il soit français- ici, à Kum-Bum- se mit à graver son nom sur l’arbre sacré. Que penserait-il si un visiteur s’avisait d’inscrire son nom sur la glace de son salon ? …Enfin d’autres enlevaient de force les chevaux des nomades pour remplacer ceux de leur caravane qui étaient morts. Ce qui m’étonne, c’est la mansuétude des Naturels qui n’ont pas massacré ces intrus mal élevés.

Alexandra David-Neel, Journal de voyage II, 14/1/1918 – 31/12/1940, Paris, Plon, 1975, p 139

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