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Joe Bousquet | Langage entier (extraits)


 

 

Les allées roses que l’oeil voit de haut entre les feuilles des figuiers : une femme qui se vêt des ombrages qu’anime son pas léger
c’est une vision nouvelle et dont il ne peut détacher son regard. On dirait un rêve que le rêve n’entraîne pas.
Il se souviendra toujours de ce regard jeté sur un jardin, ne saura plus dire où ni quand : cette vision l’avait fait douter du temps, du lieu. (…)

Il ne connaît pas la pauvreté parce qu’elle est son royaume.

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La liberté du nageur a l’immensité de la mer.

Il affranchira son regard de la lumière où il se perdait.
Rien de plus facile : une étourderie à rattraper.
Qu’un homme sache bien cela : son regard a des limites intérieures qui ne coïncident pas avec les frontières du jour. Mon regard ne s’ouvre pas dans la lumière où se dresse mon corps.
Si cela gêne quelqu’un d’être séparé de lui-même par un mur, il n’a qu’à se regarder dans un miroir : son regard n’appartient pas à sa personne visible ; mais il retourne indéniablement à la forme humaine qu’il fait émerger d’un miroir.
C’est tout pour cette nuit …

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Ecris des poèmes que l’usure améliore au lieu de les détériorer. Tel qu’il est encore, l’homme est une créature d’avant l’encrier, d’avant l’invention des tablettes : donne lui des textes qui ouvrent une page blanche dans sa mémoire.
Eclaire-le d’un poème intérieur sur lequel il puisse écrire : son nom, son âge, son poème.
Que la naïveté du souvenir améliore ton poème au lieu de le dénaturer.

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Apprends, apprends
tes yeux à te dominer du plus haut du regard,
à grandir — grandir dans tes yeux, à te dévêtir de toi dans le regard dont ils enveloppent le monde.
afin que l’objet où tu te livres n’ait pas trop à redescendre pour te voir au plus obscur de tes yeux.
Apprends, apprends
à ne pas tomber comme une pierre au fond du silence que le monde, en grandissant, t’impose.
Dans la nuit qui te donne tes yeux, sois un point, sinon pour éclairer, du moins pour orienter ton ignorance.

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D’une nuit, tu entrais dans une autre nuit, plus déserte mais de plus en plus franchissable, de plus en plus éveillée par des rumeurs métalliques et vivantes : la vie des toits. Tu te hâtais de terre ferme en terre ferme, sous les arceaux d’un pont géant, qui n’enjambait que de l’espace minéralisé. Cependant, il fallait surveiller, comme des pas déjà mêlés aux miens, des reflets d’une eau déviée et qui, de plus en plus larges, de plus en plus unis, étendaient enfin devant ma route un clair miroir d’eau souterraine que j’étais seul à voir, seul à devoir franchir.

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Oui, pensait-il, pour rendre aux mots la dimension qu’ils ont perdue, il faut les refuser à l’influence des mots sans dimensions : le langage est à épurer. Nous le referons avec les seuls mots susceptibles de supporter le baptême de la nuit …
Cette initiative sous entendait une intuition, bien des fois effleurée, jamais encore si pleinement portée : l’homme n’est pas le genre de ce qu’il voit : ses yeux ne sont pas que les siens. Dans ce qu’il voit, il y a une autre vision. Et ce n’était pas assez d’écrire — comme jadis — que l’homme est objet de sa propre pensée et de comprendre qu’il s’incorpore ainsi à ce qu’il peut concevoir d’entier.
L’écrivain ne quitte pas sa maison. Pas une fois il ne doit oublier que cette maison est le centre d’une ville, et toute sa force s’emploiera à camoufler cette ville dont sa maison occupe le regard.
Il n’est le centre de rien. Il n’est rien qu’à l’ombre d’un autre qu’il ne connaît pas.

 

Joe Bousquet, Langage entier, Préface de Jean Cassou, Éditions Rougerie, 1981, pp. 17 / 18 & 19 / 24 / 29 & 30 / 49 / 73 & 74.

 

 

 

Joë Bousquet par Y. Yché | La connaissance du soir

 


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Très beau travail de mise en chanson par Y. Yché et Gilles Baissette, en sobriété et respect des poèmes de Joë Bousquet, tous tirés du recueil « La connaissance du soir ». Pour exemple, ces deux fossoyeurs dont on jurerait que l’adaptation musicale a épousé formellement la musique intérieure du texte. À noter la grande rareté des mises en chanson du poète de Carcassonne.

S.-E. S.

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Mon nom n’est pas sur ma porte
Mais chacun sait mon métier
Je prends du sable aux mers mortes
Et des clous à vos souliers

— Prête-moi tes gants de laine
Pour ferrer mon cheval noir
Je suis l’époux d’une reine
Qui m’a fait roi sans me voir

— Dans un chantier sous la terre
J’ai mes outils d’emballeur
Et vends à l’homme des pierres
Qu’il me paye avec des fleurs

— Dis-moi tes noms que je donne
La nuit aux ombres qu’ils sont
Et que Dieu leur taille un trône
Dans le poids de ta maison

— Mon parrain passait du sable
« Quel est-il » on l’appelait
Il ajustait ses semblables
à de grands trous qu’il taillait

Et les voyant dans leur cendre
Entrer sur les pas d’autrui
Il leur donnait à comprendre
Ce que je chante aujourd’hui

— J’écris mon nom sur ta bière
Où repose on ne sait qui
Un homme n’est que son frère
Puisque son frère c’est lui

Joë Bousquet, La connaissance du Soir, Préface d’Hubert Juin, Poésie/Gallimard, 2012, pp.84/85.

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Les Deux fossoyeurs
Auteur : Joë Bousquet
Mise en musique : Yvette Yché
Arrangements :Gilles Baissette
Chant : Y. Yché
Piano : Gilles Baissette

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