Christian Bobin | Caravanes de phrases

L’avant-dernier matin de sa vie, G., dans le jardin de son frère, dit en s’étonnant : « Je n’ai jamais été aussi heureuse.» À ces mots, sa mort se mit en route. Chaque jour peut être le dernier : il n’en est donc aucun d’insignifiant.

Cette vie n’est qu’un bruit de pas qui s’approche de la fenêtre endormie de l’âme.

Suivant les caravanes des phrases qui transportent les nourritures immatérielles, il avait traversé tous les livres. Puis il était sorti des chemins assurés. Ôtant les sandales du savoir il s’était enfoncé pieds nus dans le désert des cœurs. Ses yeux plissés scrutaient l’hébreu des apparences, cherchaient le vivant.

Christian Bobin, Une bibliothèque de nuages, Lettres Vives, 2006, pp. 31 à 33.

Caravan
Auteur : Irving Mills
Compositeurs : Duke Ellington, Juan Tizol et Irving Mills
Interprète : Ella Fitzgerald

Christian Bobin| Donne-moi quelque chose qui ne meure pas

 

 

 

Comme le jour dépend de l’innocence
Le monde entier dépend de tes yeux purs

Paul Éluard

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Edouard Boubat (1923 – 1999) 

 

 

Je suis vivant.

Je suis vivant à l’heure où j’écris cette première phrase et vous êtes vivant à l’heure où vous la lisez. D’autres heures suivront, jusqu’à celle où je ne pourrai plus écrire cette phrase et où vous ne saurez plus la lire. Oui, d’autres heures viendront, nécessairement. Ne nous en soucions pas. Pour l’instant, avec nos yeux éphémères, avec nos âmes passagères, saluons-nous, moi en écrivant, vous en me lisant.

Christian Bobin, Donne-moi quelque chose qui ne meure pas, Photographies Édouard Boubat, Gallimard, 2013, non paginé.

 

 

 

Christian Bobin, Bach et Soulages

 

 

 

 

Pierre Soulages, peinture, 1683 × 2320

 

 

Je me moque de la peinture. Je me moque de la musique. Je me moque de la poésie. Je me moque de tout ce qui appartient à un genre et lentement s’étiole dans cette appartenance. Il m’aura fallu plus de soixante ans pour savoir ce que je cherchais en écrivant, en lisant, en tombant amoureux, en m’arrêtant net devant un liseron, un escargot ou un soleil couchant. Je cherche le surgissement d’une présence, l’excès du réel qui ruine toutes les définitions. Bach est plus que musicien. Soulages est plus que peintre. Rimbaud n’est poète que secondairement, comme les cendres qui retombent en papillons du volcan — ses poèmes. (…) Je cherche cette présence qui a traversé les enfers avant de nous atteindre pour nous combler en nous tuant.

Christian Bobin, Pierre, Gallimard / Collection Blanche, 2019, p. 7/8.

 

 

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Bach
Violin Sonata N°2 in A Minor BWV1003 -IV Allegro 5(arr. W-F-Bach)
Clavecin Jean Rondeau

 

 

 

Christian Bobin | La muraille de Chine

 

comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.
Comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche – Photographie Sylvie-E. Saliceti

Je n’ai aucun âge. Je suis indifféremment vieux, jeune ou encore non né. Et mort aussi bien, ce qui est la plus aérienne façon d’exister. Je ne suis dans aucun âge sinon de passage, comme le lézard qui jette son éclair sur la pierre blanche.

*

Nous sommes de notre vivant un obstacle au meilleur de nous-mêmes.

*

J’écoutais les assauts de l’eau contre le dogme pierreux de la rive, ses airs de sonatine brisée quand j’ai su que, où que j’aille, il n’y avait pas un geste qui ne frôle ton visage, pas un silence qui ne s’élance comme un tigre sur le flanc de ton nom.

*

Le sommet de la vie, veux-tu que je te dise ce que c’est ? C’est écrire une lettre d’amour, sentir le feutre appuyer sur le papier, et voir le papier s’ouvrir à une nuit plus grande que la nuit (…)

*

Le plus beau d’un livre est cet instant où, sous le choc d’une phrase imprévue, il éclate comme du verre.

Comprendre est affaire d’éclair — pas d’étude.

*

Un maître c’est quelqu’un qui fait beaucoup d’erreurs et qui, lorsqu’il s’en aperçoit, sourit.

*

La parole juste est rare. On la reconnaît tout de suite. Personne n’en est l’auteur.

*

Le poème d’un Indien sur les herbes hautes.

*

Il y a dans toute vie une somme de douleur, comme si chacun était le disparu de sa montagne, l’englouti de son âme.
Ecrire est déblayer, entrevoir une somme de joie sous la somme de douleur.
Si je parle des fleurs dans un monde qui s’écroule, c’est parce que tout renaîtra avec elles, avec ces pulsations colorées d’un ciel sauvage remonté des gravats.

*

L’amour c’est d’être entendu sans avoir à parler et que la muraille de Chine du langage ne soit plus qu’une ruine fleurie.

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Les herbes folles des cimetières de campagne ruinent la mort.

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Les grosses mûres noires que cet homme pris par le diable te tendait dans sa main  étaient son salut. Il faut beaucoup pour nous perdre, très peu pour nous sauver.

Christian Bobin, La muraille de Chine, Collection entre 4 yeux, Éditions Lettres Vives, 2019, pp. 11/12/ 15-16/24/ 28/29/30/44/49/51