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François Augiéras | Domme

 

 

Et comme je suis peu disposé à m’attarder à de pieuses illusions, il me faut admettre qu’aucune âme de sainte religieuse ne hante encore cette église si noire et froide à la nuit. Tout au plus, les murailles sont-elles imprégnées de présences très anciennes, charitables et pieuses, bénéfiques et vaguement secourables. Quoi qu’il en soit, j’ai du plaisir à venir à l’église, lorsqu’elle est silencieuse et très sombre, abandonnée des Hommes. Alors elle paraît m’accueillir avec une sorte de bonté un peu triste : car une religion qui se meurt berce toujours de ses bras maternels une religion qui vient d’ailleurs et va lui succéder. Une lampe rouge brille faiblement devant le maître-autel, et tire de l’ombre les dorures d’un antique retable. Cette église, c’est l’Europe, la triste Europe, que je ne connais que trop. L’Europe des bois, des grands rocs et des eaux ; des longues pluies de printemps. De lourdes planches, mal équarries, à peine sorties des forêts, soutiennent un pauvre cercueil d’où se dégage une acide et fine odeur de chair en décomposition, qui se mêle à des senteurs de buis, de pourriture végétale, de pierre humide qui se désagrège au fil des siècles. Le parfum même de la sinistre Europe. Un drap noir couvre le grossier catafalque ; un paquet de fleurs. Le mort est là ; et moi tout à côté. Domme n’a point de prêtre, et je crois les habitants peu croyants. Je suis seul ; pas une femme ne vient prier à la nuit. Cette église, puis-je croire qu’elle m’accueille paisiblement chaque soir? Disons qu’elle m’accepte comme une fatalité : la présence d’un ennemi, c’est encore mieux que personne. Un ennemi vigoureux, bien décidé à atteindre ses buts. Un être sans névrose, qui n’ira pas, un soir, se jeter en larmes dans un branlant confessionnal. Un être possédant une science très ancienne, des connaissances dégradées par un trop long séjour chez les Hommes ; mais enfin, les possédant encore. Un être venu de loin qui, lorsque l’on ferme les portes — c’est l’affaire d’un crétin de l’hospice qui fait office de bedeau —, se relève d’une souple détente, et s’en va avec un lourd bruit de bottes qui évoquerait à de pieuses oreilles je ne sais quoi qui sent par trop la steppe, le nomade et l’Asie, une autre Terre, très loin parmi des astres inconnus. Mais l’église est vide à cette heure-ci. Aucun prêtre n’y lit son bréviaire, ne confesse quiconque. C’est dans un temple mort que sonnent mystérieusement mes pas.

François Augiéras, Domme ou l’Essai d’Occupation, Postface de Jean Chalon, Les Cahiers Rouges, Grassset, Édition numérique non pag., 1997.