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Jacques Ancet | Je suis perdu


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JE SUIS PERDU. TOUT va bien. Il fait une journée magnifique. Les champs sont en herbe, le ciel plus près de la terre, mais je suis perdu.
Est-ce l’âge ? Ce sentiment d’être partout à côté. Ou alors ici, mais totalement. Si bien que les choses me submergent.
J’essaie de résister : entretenir la vie, répondre au téléphone, faire bonne figure. Parfois, c’est comme un éclat : j’y suis vraiment, je ris, les autres se rapprochent.

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Les collines s’obscurcissent sur un ciel qui fuit on ne sait où. Laisser les ombres gagner la voix. J’écoute. Des mots nets comme mes mains dans la lumière de la lampe. Comment comprendre ? Ça parle et c’est silencieux. Comme une eau qui coule. Ça se tait mais ça parle quand même. J’attends. Cris furtifs, grondements. Je suis complètement perdu dans la clarté d’une évidence qui, soudain, a pris ma voix.

Jacques Ancet, Chronique d’un égarement, Éditions Lettres Vives, Collection 4 yeux, 2011, pp. 9 & 82.

 

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Jacques Ancet | Chroniques d’un égarement (extraits)


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(…)
— ce sont les mains qui voient.
— Et les yeux ?
— Ils se laissent traverser.
— Par quoi ?
— Par ce qui reste des images.

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— Qu’est-ce que le présent ?
— Ce que tu tiens sans le tenir. Ça fuit, ça arrive à la fois.
— Comment le vivre ?
— Sans le savoir. Tu y es : tu oublies.

 

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Qu’est-ce qui fait que la voix se tait peu à peu ? On l’entend encore, mais on sait qu’elle recule, s’éloigne, s’efface. La lumière, elle, revient.

 

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Ce qu’on appelle la beauté. Pour dire ce qui s’échappe. Quelque chose qui n’est ni les feuilles, ni la lumière, ni les couleurs mais l’instant de leur rencontre. Comme l’oiseau et son cri ou la main et son ombre. Un suspens de celui qui parle au milieu de ses mots.

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Je ne cherche pas à dire, mais à simplement être là.

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(…) les deux faces de la même réalité. Celle qui se révèle en s’effaçant ou s’efface en se révélant. Et que seul le regard fait exister.

 

Jacques Ancet, Chronique d’un égarement, Éditions Lettres Vives, Collection 4 yeux, 2011, pp. 24-25/29/32 / 49/ 129.

 

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Jacques Ancet | Soudain


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Soudain, c’est presque l’été. Un bourdonnement obstiné — vent, moteurs, insectes. Et la splendeur. Je ne sais pas dire autrement. Le jour tout entier dans le lilas, les bourres blanches qui flottent, le silence de l’herbe. Tout ce que je nomme pour délimiter l’espace du présent. J’y suis — je n’y suis pas. Vol bref — conscience — une ombre. Ce que je rature me rature. Je deviens poreux, traversé d’air, suspendu à un fil luisant. Au milieu de tout. En plein mystère.

La profondeur d’un rouge — ombres et lumières — comme un paysage où sombrent les yeux. Et le monde, tout autour, qui tourne.

Jacques Ancet, Chronique d’un égarement, Éditions Lettres Vives, Collection 4 yeux, 2011, p.16.

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