Archives de catégorie : Rothenberg (Jérôme)

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

Poème traditionnel Navajo | Ce qui debout parle en moi

 

 

 

IL ME FAUT DONC DIRE LA VÉRITÉ
(de Torlino)

Version anglaise de Washington Matthews

Navajo

J’ai honte devant la terre :
J’ai honte devant les cieux :
J’ai honte devant l’aurore :
J’ai honte devant le crépuscule :
J’ai honte devant le ciel bleu :
J’ai honte devant l’obscurité :
J’ai honte devant le soleil :
J’ai honte devant ce qui debout en moi parle avec moi.
Certaines de ces choses me regardent sans cesse.
Je ne suis jamais hors de vue.
Il me faut donc dire la vérité.
Je serre ma parole contre mon cœur.

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.49.

 

 

Jérôme Rothenberg | Poèmes pour le jeu du silence

 

 

 

Poèmes pour le jeu du silence

J’en pleurerais, tant les fleurs ici sont tristes.
Aucune d’elles n’agit en fleur, ou se tient comme une fleur.
Pas une qui s’ouvre rouge en une nuit, par la brusque angoisse du printemps.
Couchées dans leur papier paraffiné, elles s’agitent.
Ou bien parfois une tête se risque hors d’un vase, mi-vivante : elles se sont rendues.

Les couleurs trépassent comme s’efface l’innocence aux yeux du fleuriste.
Réglant sa montre il passe vite à côté des roses.
Lançant des ordres à quelque chose — au soir peut-être — il va étouffer les lis.

Seules les fougères vont survivre à ses cigares ( mais là combien de temps ? )
Les tulipes, asters, bégonias, etc. sont serrés dans une seule boîte noire pleine d’ouate,
envoyés chaque jour aux hôpitaux, mariages et tombes,
Éternelles observatrices, ces fleurs muettes, terribles.

Non ! qu’on me donne des fleurs de plastique, des fleurs en granit et en glace,
fleurs altières taillées en monuments, honorant Dieu, fleurs de pauvreté,
fleurs formées par les mains de petites filles des ateliers du Bronx,
en papiers découpés à Tokyo, cachées dans les coquilles,
fleurs collées en grandes masses sur les murs, peintes sur des bouteilles, des pierres, attirant de « vraies abeilles » à ma table.
Mais parfois, sans le vouloir, voilà que j’oublie.
Que je me rappelle des choses préférablement oubliées.
C’est peut-être quand il pleut dans ma chambre,
et la fenêtre étant ouverte, les draps jetés comme du sable sur le sol
et ma main comme un faucon plongeant sur des proies de papier,
que j’entends ( au loin d’abord )le bruit que fait une grande Fleur
qui crie sous le soleil.
Et la pensée de quelque chose à ne pas trahir pousse follement
dans mon coeur.
La lumière est limitée de part et d’autre par l’obscurité des fleurs.

Jérôme Rothenberg, Poèmes pour le jeu du silence, Traduit de l’américain par Didier Pemerle, Jean-Pierre Faye, Jacques Roubaud, Christian Bourgeois éditeur, 1978, pp. 24-27.