Archives de catégorie : [DOMAINE ÉTATS-UNIEN ET ANGLO-SAXON]

Le Chaos en poésie | D. H. Lawrence

 

 

 

 

Caprices et maladresses, effort, non-sens et échos d’autres poètes, tout cela concourt à former le chaos vivant d’un petit recueil de vraie poésie. D’un bout à l’autre le traverse la naïveté intrinsèque sans laquelle nulle poésie ne peut exister, pas même la plus sophistiquée. Cette naïveté est l’ouverture de l’âme au soleil du chaos, et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc plutôt chétive, et ce sera de la poésie appartenant à sa propre espèce. Mais il faut qu’elle s’ouvre. Cette ouverture, et elle seule, est l’acte d’attention essentiel, l’acte poétique vital et essentiel. Il est possible que nous tâtonnions en accomplissant cet acte, et qu’une averse de grêle nous frappe. Mais c’est dans l’ordre des choses. C’est par cet acte, et par lui seul, que nous vivons vraiment : dans cette ouverture naïve et des plus intimes de l’âme, comme une fleur, comme un animal, comme un serpent coloré, peu importe, vers le soleil de la chaotique vitalité.
Désormais, après une longue période d’affectation, d’aplomb et de désinvolture, les jeunes gens s’éveillent au fait qu’ils manquent cruellement de vie et d’essentiel soleil, et cette privation même les pousse enfin à faire acte de soumission, à accomplir l’acte d’attention, à s’ouvrir à la naïveté intérieure, délibérément et avec intrépidité, à reconnaître le chaos et le soleil du chaos. C’est la nouvelle naïveté, choisie, retrouvée, reconquise.

[…]
il y a l’autre voie, celle qui ramène au soleil, à la foi en le léopard tacheté du moi hétérogène. Quoi de plus chaotique qu’un léopard moucheté trottant dans l’ombre mouchetée ? Et telle est notre vie, réellement. Pourquoi essayer de nous blanchir à la chaux ? — ou de nous camoufler au moyen d’un motif artificiellement chaotique? Tout ce que nous devons faire, c’est accepter le chaos véritable qui nous compose, comme le jaguar moucheté de soleils noirs sur fond d’or.

 

D.H. Lawrence, Le chaos en poésie, Chaos in Poetry, bilingue, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Black Herald Press, 2017, pp.29 à 31.

 

psx_20191202_202303-1208696047891807314.jpget l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc           Photographies S.-E. S.

 

 

Charles Bukowski | L’amour est un chien de l’enfer

 

 

maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ?

je vais leur apprendre à connaître le malheur
en amour, les hémorroïdes, les dents qui se
déchaussent
et à boire du vin pas cher,
à éviter l’opéra et le golf et les échecs,
à bouger sans cesse leur lit
de place
et puis je vais leur apprendre à rechercher
d’autres amours malheureuses
et à ne jamais utiliser sur leur machine de
rubans
en soie,
à fuir comme la peste les pique-niques en famille
ou les photographies dans les
roseraies;
ils devront lire Hemingway une seule fois,
sauter Faulkner,
ignorer Gogol, bien regarder les photos de
Gertrude Stein
et lire au lit Sherwood Anderson
tout en mangeant des crackers Ritz,
et comprendre que tous ceux qui
parlent de libération sexuelle
ont plus de problèmes de ce côté-là que vous.
ils devront aussi écouter E. Power Biggs jouer
de l’orgue à la radio tandis qu’ils
se rouleront du Bull Durham dans l’obscurité
et dans une ville étrangère
avec plus qu’une journée de pension payée
d’avance
et après avoir perdu
amis, relations et situation.
ils devront ne jamais se considérer comme des
êtres d’exception
et/
ou de grande beauté
et ne jamais essayer de le devenir.
ils devront connaître encore un autre échec
amoureux.
et observer la mouche qui se promène
l’été
sur le rideau.
ils devront éviter toute course au succès
et aussi de jouer au billard.
ils devront piquer une vraie colère quand
ils découvriront que les pneus de leur voiture
sont à plat.
ils devront prendre des vitamines mais ne pas
soulever de poids
et encore moins pratiquer le jogging.
et puis après tout ça
ils devront remonter la filière à l’envers
et connaître le bonheur en amour.
et la seule chose qu’ils
auront apprise
est que personne ne sait rien –
ni l’Etat, ni les souris
ni le tuyau d’arrosage, ni l’Etoile du Berger.
et si vous m’avez comme
professeur de création littéraire
et que vous me récitez ce machin
je vous donnerai le max.
20 sur 20.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2011, pp 271 -273

 

 

Emily Dickinson | I shall not live in vain


 

 

 

If I can stop one Heart from breaking
I shall not live in vain
If I can ease one Life the Aching
Or cool one Pain
Or help one fainting Robin
Unto his Next again
I shall not live in vain.

*

Si je peux empêcher un seul Cœur de se briser
Je ne vivrai pas en vain
Si je peux adoucir la Douleur d’une Vie
Ou atténuer une souffrance
Ou aider une Grive affaiblie
À retrouver son Nid
Je ne vivrai pas en vain.

Emily Dickinson, Poésies complètes, Édition bilingue,  Traduction et présentation par Françoise Delphy, Flammarion, 2014, 867/869, N°982.

 

 

 

Juliana Spahr | Poésie documentaire

 

 

Il y a ces choses qui sont importantes
pour moi et elles disent que si tout
ne va pas comme il faut dans le monde,
tout va bien cependant.

Au concert de hardcore le chanteur hurlait
va-te-faire-foutre-aloha-je-t’aime
va-te-faire-foutre-aloha-je-t’aime.

Juliana Spahr, Va te faire foutre – aloha – je t’aime, traduit de l’anglais (USA) par Pascal Poyet Collection Philox, Éditions de l’Attente, 2018, p.17.

 

*

Poétique documentaire 

Ces poèmes interconnectés explorent la politique identitaire d’Hawaï et la place de l’auteur en tant qu’étrangère ; le “va te faire foutre – aloha – je t’aime” hurlé par le chanteur d’un concert de hardcore ; le mot pidgin “da kine” ; les droits coutumiers à la cueillette ; la rivière Palolo ; les similitudes et différences entre chambres d’hôtel et salles de réunion ; les acrobates d’un spectacle de style Las Vegas à Waikiki ; et le pronom “nous” qui traverse tout le livre, tantôt inclusif, tantôt exclusif, à la fois pluriel, fraternel, amoureux et éminemment singulier. Provocatrice et émouvante, finement rendue dans la traduction de Pascal Poyet, la poésie de Juliana Spahr exige lecture et relecture.

Source : site de la maison d’édition.

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

*

INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Poésie d’Hemingway | L’inexprimable

Note de l’éditeur :
Three Stories and Ten Poems est le premier ouvrage d’Hemingway, publié à Paris en 1923 par les Éditions Contact. Les dix poèmes qui le composent méritaient une relecture en ce qu’ils comportent en germe les premiers romans de l’auteur, Le soleil se lève aussi et L’adieu aux armes. La guerre, Paris, l’Amérique traversent ces poèmes concis, précis, ironiques et audacieux. Dans les poèmes suivants, nous redécouvrons un jeune auteur de 17 ans et celui qui, à la suite de sa première publication, travaille à trouver la plus grande efficacité dans l’art narratif. Dans cet ensemble, on perçoit l’influence conjointe d’Ezra Pound et de Gertrude Stein, mais surtout une voix singulière s’arme. Retraduire ces poèmes s’imposait, en rétablir les choix strophiques et prosodiques, avant de reconsidérer l’utilisation du vers par l’écrivain américain. Ces poèmes ne sont pas inédits. On les retrouve dans 88 poèmes publiés par Gallimard, éditions qui reprend les Collected Poems américains. Ainsi les Ten Poems n’y sont pas regroupés, le choix éditorial étant la stricte observance de la chronologie. Ils le sont dans le volume I de la Pléiade, mais à une place qui n’est pas sans être discutable, ainsi que le sont les traductions.

*

L’inexprimable

Quand les insectes de juin faisaient des cercles
Autour de l’arc électrique au coin de la rue
Et faisaient des ombres régulières sur le sol ;
Quand tu te promenais pieds nus
Dans la lumière sombre et chaude de juin
Là où la rosée de l’herbe fraîche baignait tes pieds –

Quand tu as entendu un banjo sonnant
Sur le porche de l’autre côté de la route,
Et quand tu as senti l’odeur des lilas dans le parc
Il y avait quelque chose qui luttait en toi
Que tu ne pouvais exprimer par des mots –
Tu vivais vraiment la poésie dans le noir !

Ernest Hemingway, Dix poèmes + six, Traduits par Philippe Blanchon, La Nerthe, 2019, p.27.

Wabi-sabi


 

Wabi sabi est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes, c’est la beauté des choses modestes et humbles, c’est la beauté des choses atypiques.

(…)

Les fondements métaphysiques du wabi-sabi

Soit les choses se détériorent jusqu’au non-être, soit elles se développent à partir du non-être.
À l’approche du crépuscule, dans l’arrière-pays, un voyageur cherche un abri pour la nuit.
Il avise les hauts joncs qui poussent tout autour de lui; il en réunit une brassée et les lie à leur sommet. Et voilà, un hutte d’herbe vivante !
Le matin suivant, avant de reprendre sa route, il dénoue les joncs; et voilà, la hutte, déconstruite, disparaît et redevient une part quasiment indiscernable de la prairie environnante.
Le caractère sauvage du lieu paraît être restauré, mais de menues traces de l’abri subsistent. Ici et là, une légère torsion ou inclinaison dans la tige d’un jonc. Il y a également le souvenir de la hutte dans la mémoire du voyageur (et dans celle du lecteur qui lit cette description). Le wabi-sabi, dans sa forme la plus pure, la plus idéale, s’intéresse précisément à ces traces fragiles, ces faibles preuves, aux frontières du non-être.
(…)

Et le non-être lui-même (plutôt que d’être un espace vide, comme en Occident) est vivant de possibilités. En termes métaphysiques, cela signifie que l’univers est en mouvement constant vers ou à partir du domaine des possibilités.

Léonard Koren, Wabi-sabi, à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes, Traduit de l’anglais par Laurent Strim, SULLY, Le Prunier, 2018, pp.7, 48 & 51.

Sylvie-E. SALICETI ESTAMPES 2019

 

Lawrence Ferlinghetti | Blind Poet

 

 

Poète aveugle
( à réciter avec un bandeau sur les yeux )

Je suis poète aveugle mais pas Homère
Je suis pour vous servir poète et peintre aveugle
plein de phrases d’images fantastiques
je peins le paysage de mon âme
et l’âme de l’humanité
comme je la vois
Je lui donne une voix
Je chante des chansons populaires
sur les travailleurs
Je chante les masses opprimées
et les riches sur leur gros fessier
je suis le peintre qui sent
du bout des doigts
Je suis le poète chien d’aveugle
Je vois ce qu’on ne voit pas
Je mange bien je bois bien
et je rêve d’épopées grandioses
Je suis l’artiste postmoderne pastmoderne
multi-média
Je suis à l’avant garde de l’avant garde
in situ et totalement conceptuel
Même les plus grands critiques furent abasourdis
par ma profondeur
J’ai bien connu Andy Warhol
J’ai couché avec vous savez qui
Et je suis homme qui parle vite
poète au langage déconstruit
poète déjanté
plein d’extases et de visions
poète ambulant d’atelier
poète universitaire
titulaire à vie
poète bouddhiste quiétiste
Je pars en tournée faire des lectures poétiques
tous frais payés
J’entends tout
c’est de l’eau à mon moulin
et je m’en sers
pour faire de la grande poésie sonore
ou de la grande poésie concrète
impénétrable au regard
La vie est un vrai rêve
et je le rêve
Et j’ai tout dans ma tête
le Chant de l’Humanité
le Chant de l’Inhumanité
Je peindrai pour vous un tableau profond
un action painting
une peinture gestuelle
rien que du geste à l’état pur
Je vous écrirai une chanson déjantée
sur le commun des mortels
Si j’ôte mon masque
je verrai le monde tel qu’il est
pour la première fois
Mais je ne veux pas l’enlever
Il me va trop bien
Trop confortable
Il faut que je pense à ma carrière
que je pense à ma vie
On ne vit qu’une fois
et bien vivre est la meilleure revanche
Procurez-vous donc un bandeau
Sans lui vous devez voir le monde en face
D’ailleurs je suis trop jeune pour mourir
je suis américain
et les Américains ne meurent pas
Nous sommes les conquérants
Les empereurs de la nouvelle Rome
Qui conquièrent le monde
à coup de capitalisme global
Je le vois mais on ne le voit pas
c’est l’Empire Invisible
Et la démocratie c’est le capitalisme
Fini les pauvres
Fini les crève-la-faim
Fini les Masses Transies dans notre empire
La marée montante soulève tous les bateaux !
Si tu as un bateau
Si tu as un bateau
Si tu as un bateau

Lawrence Ferlinghetti, Blind Poet, Poète aveugle, Traduit de l’américain par Marianne Costa, édition bilingue, Maelström & Le Veilleur, 2004, pp 151-155.

 

Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?


Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


LA POÉSIE AMÉRICAINE : GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile, par le déracinement vers l’enracinement ?  D’une espérance pionnière vers la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable que répandue en force ? Quand l’Histoire objective arbore des mains tachées de mort, le poète écrit-il avec l’encre du sang ?

De tourment & de joie : quelles traces alors ?  Cette littérature- ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Demeure ce miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité : spontanéité, dépouillement, lyrisme jailli du silence.  Tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
En ce lieu précis, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — aux confins de ces lignes, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn est le grand poète qui unit sous sa main les termes opposés, si nombreux que l’on douterait a priori de l’existence d’une voix à même de les réconcilier. Les attributs à l’œuvre diffractent le chant : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et esprit du sacré, lyrisme et invention formelle : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte.

Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque de violentes oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque miraculeux.

La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats de mots. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle précisément qui atteste de la poésie — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue de Blackburn — vive à l’extrême — parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement. Et quoi d’autre ? Quel secret ? À chercher en premier du côté des fondations : le mouvement initial du contemporain poétique américain se fait sentir. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers. Là, d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant le voeu d’Ezra Pound, d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Qu’on se le dise, cet homme est salutaire pas seulement à cause de ses goûts potagers ou de sa parole décomplexée sur la sexualité ( le lien qu’il établit entre les deux est certes plus douteux).

Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ? Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de « débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ?

Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux. De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’Histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de « les [lui] brouter ». Univers halluciné et drôle de Blackburn. Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé.

Et puis, au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Tendres. Fraîches.

Une main écrit là, au croisement entre un pôle intangible d’archaïsme et le moderne nihilisme le plus dur — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps.

Béton, routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square.

Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qu’elle en justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en saine violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre les désillusions des pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque ami : les veuleries, la beauté, la crétinerie crasse, et demain nos visages.  Or à tout cela qui par essence ne mériterait pas un regard, à peine celui de l’indifférence — le poète préfère la colère.

Contre le monde, la colère.

Contre / tout contre parce que le monde, la poésie, l’œuvre du poète le méritent.

Colère verticale. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti, 23 / 11/ 2019

Kérouac song par Xavier Grall

 

 

 

Kérouac song

J’ai touché le livre noir qui disait la mort de Kérouac et les vents se sont levés sur les grises villes américaines

Pleurez, femmes de Lowell et filles de la forêt
Pleurez, galets de la mer armoricaine
Kérouac est mort qui portait sur les lèvres les noroîts de la grand’route

Néons frais aux bouches des magasins. Putains sur la couverture des magazines…Flics de la Treizième Avenue…Et les gares et les railways du monde occidental…Où allez-vous, vous qui allez quelque part ?

Kérouac est mort…Il y aura demain sur sa tombe des filles dingues et des tas de défoncés. Il y aura des genêts au vert pays de la Bretagne originelle. Il y aura des genêts dans ses yeux bleus quand la terre aura chanté son dernier été

Il y a un nègre dans la rue. Il y a un blues dans la gueule du nègre

Il y a un barde qui s’en va. Il y a un barde qui s’en vient

Kérouac est mort…Il pleut sur Brest. Il pleut sur Lowell. Il pleut sur la verte prairie canadienne

Kérouac est mort. Et les vents se sont levés sur les villes de verre. Et sur l’humanité, bouquet de musiques et de glaïeuls. Les épagneuls reniflent la résine dans les noires cheminées

Kérouac est mort. Il y aura demain sur sa sépulture des goélands venus du Finistère. La gwerz dans le bec…

Les bateaux sur la mer, les matelots, le cri des paquebots, et les trains et les trains et le boeing de la Pan-Am dans les nuées imaginent la mort des voyageurs

Rêvons d’une poésie crépitée sur l’infâme béton des cités, rêvons d’une poésie coulée sur la ville comme une lave brûlante, rêvons d’une poésie trépidante, ardente, incandescente – et qu’elle crève enfin l’ennui, la grande muraille de l’ennui et de la banalité

Rêvons aux princes et aux ducs et aux rois et faisons de Jack Le Bris de Kérouac le grand aristocrate de la divine chevalerie de la route

Rêvons aux plus grandes des grandes amours et à la bonté incalculable de Dieu. Rêvons aux portes aimantes qui battent sur la venue du bourlingueur. Rêvons à la bonté inaltérable de la si bonne chanson

Xavier Grall, Oeuvre poétique, Présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Photographies de Gabriel Quéré, Éditions Rougerie, 2011, pp 72/73.

 

 

L’arbre monde | Richard Powers

 

 

 

 

Mon voeu pour 2019 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

 

L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

Poème traditionnel Navajo | Ce qui debout parle en moi

 

 

 

IL ME FAUT DONC DIRE LA VÉRITÉ
(de Torlino)

Version anglaise de Washington Matthews

Navajo

J’ai honte devant la terre :
J’ai honte devant les cieux :
J’ai honte devant l’aurore :
J’ai honte devant le crépuscule :
J’ai honte devant le ciel bleu :
J’ai honte devant l’obscurité :
J’ai honte devant le soleil :
J’ai honte devant ce qui debout en moi parle avec moi.
Certaines de ces choses me regardent sans cesse.
Je ne suis jamais hors de vue.
Il me faut donc dire la vérité.
Je serre ma parole contre mon cœur.

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.49.

 

 

George Oppen | Quelques poèmes de San Francisco

 

 

 

QUELQUES POÈMES DE SAN FRANCISCO

 

 

1

Escaladant les pentes franchissant le tracé
parfait des canaux qui irriguent à profusion les montagnes le
flot des femmes et des hommes traverse sous les fils
à haute-tension les collines brunes

                          dans le monde multiple de l’œil
multiple de la mouche les chants qu’ils sont
venus écouter n’appartiennent à personne

Chas de l’aiguille         chas de l’aiguille             mais dans le ravin
sans relâche sur l’immense clou le chant heurte
et résonne

à mesure que le volume assourdissant de la musique s’empare
d’eux dissimulés derrière leurs cheveux longs on dirait
qu’ils pleurent

George Oppen, Poésie complète, Traduit par Yves di Manno, José Corti, Série américaine, 2011, p.250.

 

 

 

Paul Blackburn | Villes

 

LE CHANT DES FILS ÉLECTRIQUES

 

 

Les fils électriques dans la campagne ne sont
jamais tranquilles :
entre chaque poteau ils montent, rêvant des hauteurs
et chaque poteau brise leurs rêves
impitoyable les casse net et les jette à nouveau
vers le sol

Montent et descendent,
Montent, cassent net et montent
rêveurs

contre le ciel de l’aube les réseaux des fils
changent leurs relations spatiales
lignes parallèles mobiles qui glissent
et coulent le long du ciel se contractent et s’ouvrent

Dans les trains français
et même italiens,
on fait attention aux fils électriques le long des voies
qui montent et descendent.
En Espagne
si l’on s’ennuie
on parle avec les gens dans le compartiment.

Si le paysage vaut quelque chose
on ne peut le quitter des yeux.

 

Ici 3 mules battant du blé
elles courent en cercles
et tirent un traîneau

 

Les 7 hommes endormis
sous l’arbre près d’une gare
où l’on ne s’arrête pas

 

Il y a du laurier rose en fleurs
partout où il y a de l’eau,
le long des lignes de l’eau
des cascades de rouge

 

Il y a la tête d’une chèvre
surgissant au-dessus du quai :
dans son œil un diable
ou une sorte de dieu

Il y a toujours quelque chose
à toucher ou sentir ou voir ou des gens, on

ne fait jamais attention aux fils électriques.

 

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, Traduit par Stéphane Bouquet, Série américaine, José Corti, 2011, pp.72/73.

Kathleen Jessie Raine | La Présence

 

 

 

 

Tu as aimé d’autres jardins il y a bien longtemps,
Et tous dans l’unique voile verdoyant sont tissés ensemble,
Ininterrompu le cours de la lumière, le cours de l’air,
De la graine à l’herbe, du gland au chêne, de la forêt au feu,
Ce qui n’est pas né et ce qui est mort t’accompagnent partout,
Où tu as toujours été, tu es.

 

*

 

You have loved other gardens long ago,
And all in the one green veil are woven together,
Unbroken the stream of the light, the stream of the air,
Seed to grass, acorn to oak, forest to fire,
The unborn and the dead companion you everywhere,
Where you have been always, you are.

Kathleen Jessie Raine, La Présence, Un départ, Traduction de Philippe Giraudon, Éditions Verdier, 2003, pp.10/11.

 

 

Dans l’atelier créatif de L. Cohen | Et maintenant

 

 

 

 

 

 

 

15 JANVIER 2007 SICILY CAFÉ

 

(…)

Et les choses que je sais
Laisse-les s’amonceler comme la neige
Laisse-moi demeurer dans la lumière là-haut

Dans la lumière radieuse
Où il y a le jour et il y a la nuit
Et où la vérité est la plus ample étreinte

Qui inclut ce qui est perdu
Inclut ce qui est trouvé
Ce que tu écris et ce que tu effaces

 

Leonard Cohen, The Flame, Poèmes, notes et dessins, Traduit de l’anglais (Canada) par Nicolas Richard, Éditions du Seuil, 2018, pp.37.

 

Hallelujah
Auteur compositeur interprète Leonard Cohen
Live 17 04 2009 Coachella  Music Festival California

 

 

*

 

Extraits de carnets, notes, croquis, poèmes inédits ou textes de chansons… Deux ans après sa mort, les éditions du Seuil publient un recueil posthume du musicien poète. Qui donne l’heureuse impression d’entrer dans son atelier créatif.

(…)
Après l’obscurité, la flamme. Au titre d’un album ultime évoquant les ténèbres, You want it darker, paru juste avant la mort de Leonard Cohen, en novembre 2016, répond deux ans après la lueur du feu. Collecté par son fils Adam, ce recueil posthume, The Flame, est ordonné en triptyque. Une première partie dévolue à des poèmes déclarés « bons à publier ». Dans la deuxième, les textes de ses trois derniers albums, plus celui qu’il écrivit pour Anjani, choriste et compagne d’un temps. Entre poèmes et chansons, la cloison était poreuse, des couplets passent d’un côté à l’autre et on a l’impression d’entrer dans l’atelier de Cohen. Ses créations finies étaient souvent le fruit d’une décantation. Il lui fallait du temps pour que, sous l’impeccable mise en forme, on aperçoive la plus impudique des mises à nu.

Provenant surtout de ses quinze dernières années, les vers inédits oscillent entre la sagesse du moine zen et le désir toujours brûlant des plaisirs et des nuits. Leonard remplissait des carnets qui irriguent la troisième partie, la plus fascinante parce que son contenu échappe à l’auteur. Voici, dans des mots plus relâchés, l’équivalent des autoportraits qui émaillent le livre, croquis assez peu flatteurs. Il se compare à une statue vivante mais de celles qui bougent si on leur donne une pièce. Il reçoit des honneurs mais griffonne ce genre d’épitaphe : « Je suis une putain et un junkie / Si certaines de mes chansons / Vous ont soulagés un moment / De grâce rappelez-vous ceci.» On devrait confier aux poètes leur propre éloge funèbre.

François Gorin, Télérama, 16 octobre 2018.

 

 

 

Jim Harrison | Une heure de jour en moins

 

 

Suite de la déraison

Note de l’auteur : Presque toute ma vie j’ai remarqué que certaines de mes pensées étaient ataviques, primitives, totémiques. C’est parfois perturbant pour un homme plutôt cultivé. Dans cette suite j’ai voulu examiner le phénomène.

La lune est soupçonnée.
à quoi sert-elle ?
elle suinte sa fumée blanche de lumière

*
Pour ce pauvre petit ours à trois pattes
j’ai laissé deux gros poissons
sur une souche. Il les a mangés la nuit
et à l’aube il dormait comme un dieu
appuyé contre la souche
parmi le chœur des oiseaux.

*

Dans le Yucatan, jusqu’au deuxième jour la jungle
ressembla au cinéma, avant de devenir elle-même.
Rentrant chez moi, j’ai ramené dans la neige
les oiseaux et les serpents de la jungle.
Chacun porte en soi tous les lieux où il est allé.

*

Au réveil d’une sieste j’ai su en un instant
que j’étais en vie. C’était stupéfiant,
presque effrayant. Émotions et sensations
me submergeaient. Cela ne m’était jamais arrivé.
Sur une chaise bleue dans un pré j’ai réappris
le monde.

Jim Harrison, Une heure de jour en moins, Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Brice Matthieussent, Flammarion, 2012, p 209/210/211.

 

 

Gertrude Stein | J’ai été de grande envergure

 

 

 

J’ai été de grande envergure et ai eu beaucoup à choisir. J’ai vu une étoile qui était basse. Elle était si basse qu’elle scintillait. Le souffle était dedans. Les petits morceaux sont stupides.
Je veux parler du feu. Le feu est ce que nous avons quand nous avons de l’olivier. L’olivier est un bois. Nous aimons le linge. Du linge est commandé. Nous allons commander du linge.
Tout bas-ventre bat bien.
Lit de charbons de bois ardents.
Je pense que ceci pourrait être une expression. Nous comprenons l’écriture qui chauffe et qui brûle. Qui chauffe au bois.
Parfois nous décidons volontiers du vent nous décidons qu’il y aura des étoiles et peut-être du tonnerre et peut-être de la pluie et peut-être pas la lune. Parfois nous décidons qu’il y aura un orage et de la pluie. Parfois nous regardons les bateaux. Quand nous lisons dans le journal à propos d’un bateau nous savons qu’il a été coulé. Pas par les vagues mais par les voiles. Chacun sait que ramer est dangereux. Sois bien. Sois prudente. Sois en colère. Dis ce que tu penses. Crois en l’existence de la même sorte de pauvre.

Gertrude Stein, Lève bas-ventre, Traduit par Christophe Lamiot Enos, José Corti, Série américaine, 2013, p.7.

 

 

E.E. Cummings | Ma dame est un jardin d’ivoire


**

*

Ma dame est un jardin d’ivoire

ma dame est un jardin d’ivoire,
couvert de fleurs.

sous la grande et silencieuse éclosion
de couleurs subtiles que sont ses cheveux
son oreille est une fleur frêle et mystérieuse
des narines
sont de timides exquises
fleurs qui habilement remuent
à la moindre caresse d’air qu’elle respire, ses
yeux sa bouche sont trois fleurs. Ma dame

est un jardin d’ivoire
ses épaules sont de lisses et brillantes
fleurs
sous lesquelles percent les fleurs nouvelles
de ses petits seins se balançant avec amour
sa main forme cinq fleurs
sur son ventre blanc est une maligne fleur en forme de rêve
et ses poignets sont les plus pures plus merveilleuses fleurs ma
dame est couverte
de fleurs
ses pieds sont effilés
formés chacun de cinq fleurs sa cheville
est une minuscule fleur
les genoux de ma dame sont deux fleurs
Ses cuisses sont de vastes et fermes fleurs de nuit
et exactement entre
elles endormie intensément
est

la fleur soudaine d’une totale satisfaction

ma dame couverte de fleurs
est un jardin d’ivoire.

Et la lune est un jeune homme

que je vois régulièrement, autour du crépuscule,
entrer dans le jardin et sourire
en lui-même.

E.E. Cummings, Érotiques, Édition bilingue, Traduit de l’anglais et présenté par Jacques Demarcq, Éditions Seghers, Poésie d’abord, 2012, pp. 72 à 75.

*

**