Archives de catégorie : [DOMAINE ÉTATS-UNIEN ET ANGLO-SAXON]

W.H. Auden | Dis-moi la vérité sur l’amour

 

 

Ô, DIS-MOI LA VÉRITÉ SUR L’AMOUR

D’aucuns disent que l’amour est un petit garçon,
D’autres disent que c’est un oiseau,
D’aucuns disent qu’il fait tourner le monde,
D’autres disent que c’est absurde,
Et quand je demandai au voisin,
Qui feignait de s’y entendre,
Sa femme se fâcha vraiment,
Et dit qu’il ne faisait pas le poids.

Ressemble-t-il à un pyjama,
Ou au jambon dans un hôtel de la ligue anti-alcoolique ?
Son odeur rappelle-t-elle les lamas,
Ou a-t-il une senteur rassurante ?
Est-il épineux au toucher comme une haie,
Ou doux comme un édredon pelucheux ?
Est-il dur ou plutôt souple sur les bords ?
Ô, dis-moi, la vérité sur l’amour.

Nos livres d’histoire en parlent
Avec des petites notes ésotériques,
C’est un sujet assez ordinaire
Sur les navires transatlantiques ;
J’ai vu la question traitée
Dans le récit de suicides,
Et je l’ai même vu griffonné au dos
Des indicateurs de chemin de fer.

Hurle-t-il comme un berger allemand affamé,
Ou gronde-t-il comme une fanfare militaire ?
Peut-on l’imiter à la perfection
Sur une scie ou sur un Steinway ?
Chante-t-il sans frein dans les réceptions ?
N’apprécie-t-il que le classique ?
Cessera-t-il quand on veut la paix ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

J’ai regardé dans la maison de vacances ;
Il n’y était même pas ;
J’essayai la Tamise à Maidenhead,
Et l’air tonique de Brighton.
Je ne sais pas ce que chantait le merle,
Ou ce que disait la tulipe ;
Mais il ne se trouvait ni dans le poulailler,
Ni sous le lit.

Peut-il faire des mimiques extraordinaires ?
Est-il souvent malade sur la balançoire ?
Passe-t-il tout son temps aux courses,
Ou gratte-t-il des bouts de cordes ?
A-t-il une opinion sur l’argent ?
Pense-t-il assez au patriotisme ?
Ses plaisanteries sont-elles vulgaires mais drôles ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

Quand il viendra, viendra-t-il sans avertissement
Au moment où je me gratterai le nez ?
Frappera-t-il à ma porte un beau matin,
Ou me marchera-t-il sur les pieds dans l’autobus ?
Viendra-t-il comme le temps change ?
Son accueil sera-t-il aimable ou brutal ?
Bouleversera-t-il toute mon existence ?
Ô, dis-moi la vérité sur l’amour.

 

Wystan Hugh Auden, Dis-moi la vérité sur l’amour, Traduit de l’anglais par Gérard-Georges Lemaire et Béatrice Vierne, Christian Bourgois Éditeur / Éditions du Rocher, Collection Points, 2020, pp.9 à 11.

Haïku pop | Kerouac

 

 

 

Toute la journée j’ai porté
un chapeau qui n’était pas
Sur ma tête

 

 

Alors j’inventerai
Le genre du haïku américain  :
Le simple tercet rimé-
Dix-sept syllabes?
Non, comme je le dis, des Pops américains-
De simples poèmes de trois vers

Jack Kerouac, Notes de lecture, 1965, in Le livre des haïku, édition bilingue, Présentation et introduction de Regina Weinreich, Traduction et préface de Bertrand Agostini, La Table Ronde, La petite vermillon, 2012

Tennessee Williams | Tu sais comment les fous entrent dans une pièce

 

 

 

 

Le pays des haricots magiques

Tu sais comment les fous entrent dans une pièce,
trop effrontément,
leurs yeux explosant dans l’air comme des roses
venant d’espaces où nous ne sommes jamais entrés.
Ils sont toujours assistés par quelqu’un de petit et d’amical
qui se met entre leur monde effroyable et le nôtre
comme pour l’expliquer mais qui se borne à sourire,
mouette neigeuse qui plonge sur une épave.

Ils ne nous voient pas, ni aucun visiteur du dimanche
parmi les géraniums et les sièges en osier,
car ce sont des Jack qui grimpent au pays des haricots magiques,
un lieu plein de marteaux, avec un rayonnement extraordinaire
comparé à quoi manque la lumière
les solariums vitrés où nous nous levons pour les accueillir.

Les nouvelles que nous leur apportons, banales, rassurantes,
trempées de la joyeuse idiotie de midi,
ne peuvent rivaliser avec ce qu’ils ont à dire
de ce qu’ils ont vu par les fentes du four de l’ogre.

Et nous nous retirons. Le neigeux quelqu’un dit :
Ne faites pas attention, ils sont dérangés aujourd’hui !

Tennessee Williams, Dans l’hiver des villes, Traduit par Jacques Demarcq, Collection Poésie d’abord, Édition bilingue, Seghers, 2015, p.39.

 

 

Tennessee Williams, une vie nommée désir

William Carlos Williams | Paterson Livre III

 

 

Le monde est le lieu d’élection du poème.
Quand le soleil se lève, il se lève dans le poème
et quand il se couche l’obscurité descend
et le poème s’assombrit

on allume les lampes, les chats rôdent et les hommes
lisent, lisent – ou marmonnent, contemplent
ce que révèlent les lumières minuscules ou ce
qu’elles cachent ou ce que leurs mains cherchent

dans le noir. […]

William Carlos Williams, Paterson, Traduction d’Yves di Manno, Collection Poésie américaine, Éditions José Corti, 2005, Livre III, p.110.

 

 

Maya Angelou | Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage

 

 

 

Maya Angelou, née Marguerite Johnson (1928 – 2014) est une femme de lettres, poète, essayiste, chanteuse, actrice, professeure d’université, scénariste, et militante afro-américaine. Violée à l’âge de huit ans par son beau-père, elle dénonce les faits. Quelques jours plus tard, le coupable est retrouvé assassiné. Éprouvant un sentiment de culpabilité, elle devient mutique  durant une longue période, avant de retrouver une parole d’une grande portée, puis d’une exacte justesse.

Sylvie-E. Saliceti

Je sais pourquoi l’oiseau en cage chante

L’oiseau libre saute
sur le dos du vent
et flotte en aval
jusqu’à la fin du courant
et plonge ses ailes
dans les rayons orange du soleil
et ose réclamer le ciel.

Mais un oiseau qui se faufile
dans sa cage étroite
peut rarement voir à travers
ses barreaux de rage,
ses ailes sont coupées et
ses pieds sont attachés,
alors il ouvre la gorge pour chanter.

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
des choses inconnues
mais attendues encore
et son air se fait entendre
sur la colline lointaine car l’oiseau en cage
chante la liberté

L’oiseau libre pense à une autre brise
et les alizés s’adoucissent à travers les arbres soupirants
et les gros vers qui attendent sur une pelouse à l’aube
et il nomme le ciel à lui.

Mais un oiseau en cage se tient sur la tombe des rêves,
son ombre crie sur un cauchemar hurle
ses ailes sont coupées et ses pieds sont attachés
alors il ouvre la gorge pour chanter

L’oiseau en cage chante
avec un trille effrayant
de choses inconnues
mais désirées encore
et son un air se fait entendre
sur la colline lointaine
car l’oiseau en cage
chante la liberté.

Maya Angelou

Run Joe ( film Calypso Heat Wave, 1957
Interprète : Maya Angelou

 

 

Emily Dickinson | I shall not live in vain


 

 

If I can stop one Heart from breaking
I shall not live in vain
If I can ease one Life the Aching
Or cool one Pain
Or help one fainting Robin
Unto his Next again
I shall not live in vain.

Si je peux empêcher un seul Cœur de se briser
Je ne vivrai pas en vain
Si je peux adoucir la Douleur d’une Vie
Ou atténuer une souffrance
Ou aider une Grive affaiblie
À retrouver son Nid
Je ne vivrai pas en vain.

Emily Dickinson, Poésies complètes, Édition bilingue,  Traduction et présentation par Françoise Delphy, Flammarion, 2014, 867/869, N°982.

 

 

 

Vesperland | Ten poems by Emily Dickinson

 

Vesperland est l’autre nom d’un projet artistique ambitieux, mené de main de maître par Mikael Cointepas qui met en musique, puis interprète quelques grands poètes de langue anglaise du XIXème siècle. Musicalement, on le situe entre folk et rock, ce qui n’empêche pas une véritable recherche, propre à créer une esthétique sonore hors du temps pour chaque auteur abordé ;  la voix et la guitare ainsi dessinent au fil des morceaux « un univers sonore pouvant évoquer la lumière des grands espaces, comme la noirceur urbaine». William Blake marque le début de l’aventure discographique de Vesperland, laquelle se poursuit avec ce dernier album titré « Ten poems by Emily Dickinson ».

Voici en somme le résultat d’une belle maturité, à même de servir d’exemplarité dans le domaine balbutiant de la cantopoésie. Pourrait-il en être autrement que cet éternel tâtonnement, quand la matière  cantopoétique – à chaque nouvelle mise en musique d’un poète – demande d’oublier ce que l’on sait  ou croit savoir de ce dernier ?

Sylvie-E. Saliceti

I know some lonely Houses off the Road
Auteur : E. Dickinson
Compositeur, interprète : Mikael Cointepas

 

 

I know some lonely Houses off the Road

I know some lonely Houses off the Road
A Robber’d like the look of—
Wooden barred,
And Windows hanging low,
Inviting to—
A Portico,
Where two could creep—
One—hand the Tools—
The other peep—
To make sure all’s asleep—
Old fashioned eyes—
Not easy to surprise!

How orderly the Kitchen’d look, by night,
With just a Clock—
But they could gag the Tick—
And Mice won’t bark—
And so the Walls—don’t tell—
None—will—

A pair of Spectacles ajar just stir—
An Almanac’s aware—
Was it the Mat—winked,
Or a Nervous Star?
The Moon—slides down the stair—
To see who’s there!

There’s plunder—where—
Tankard, or Spoon—
Earring—or Stone—
A Watch—Some Ancient Brooch
To match the Grandmama—
Staid sleeping—there—

Day—rattles—too
Stealth’s—slow—
The Sun has got as far
As the third Sycamore—
Screams Chanticleer
« Who’s there »?

And Echoes—Trains away,
Sneer— »Where »!
While the old Couple, just astir,
Fancy the Sunrise—left the door ajar!

Emily Dickinson

F 311 (1862) 289

Laura Riding | Le pourquoi du vent

 

 

Le pourquoi du vent

Nous devons mieux apprendre
ce que nous sommes et ne sommes pas.
Nous ne sommes pas le vent.
Nous ne sommes pas chacune de ces humeurs vagabondes
Qui poussent nos pensées à de vertigineux déracinements.
Nous devons mieux comprendre
ce qui nous sépare des inconnus.
Il y a beaucoup de choses que nous ne sommes pas.
Beaucoup qui n’existent pas.
Beaucoup que nous ne devons pas être.

Laura Riding, in Paul Auster, L’art de la faim, suivi de Conversations avec Paul Auster, Traduit de l’américain par Christine Le Boeuf, Éditions Actes Sud, 1992.

 

Malcolm Lowry | Prière

 

Prière

Ô toi qui n’es pas là-haut
Ô toi qui n’es pas en bas
Enseigne-moi à aimer.
Depuis que la colombe a vu
Depuis que la biche a pénétré
Pour la dernière fois mon cœur
Ô toi qui n’es pas en haut
Toi que l’ornière mesure
Gravant son « Non » dans l’âme ;
Enseigne-moi à aimer,
Dégante mon égoïsme
Défourre-moi de ma peine
Toi qui n’es pas en haut
Ne laisse pas l’incendie
Ravager l’oreiller, ma conscience,
Enseigne-moi à aimer.
Prouve que mon chagrin
Est inconsommable.
Toi qui n’es pas là-haut.
Enseigne-moi à aimer.

Prayer
Oh thou who art not above.
Oh thou who art not below.
Teach me how to love.
Since heart last saw the dove
Since heart leapt with the doe
Oh thou who art not above
Is measured by the groove
Worn in the soul by « No »;
Teach me how to love,
My selfish thoughts unglove
From their rotten fur of woe
Oh thou who art not above
Let not those arsons rove
From my conscience, its hard pillow
Ah, teach me how to love.
And do thou to me prove,
Inedible, my sorrow.
Teach me how to love
Oh thou who art not above.

Malcolm Lowry, Poésies complètes, Traduction de l’anglais par Jacques Darras, Collection Denoël & d’ailleurs, Édition Denoël, 2005.

 

 

John Donne | Nul homme n’est une île

 

Nul homme n’est une île, complète en elle-même ; chaque homme est un morceau du continent, une part de l’ensemble ; si un bout de terre est emporté par la mer, l’Europe en est amoindrie, comme si un promontoire l’était, comme si le manoir de tes amis ou le tien l’était. La mort de chaque homme me diminue, car je suis impliqué dans l’humanité. N’envoie donc jamais demander pour qui la cloche sonne: elle sonne pour toi.

John Donne, Méditations en temps de crise, Méditation 17, Traduit de l’anglais et présenté par Franck Lemonde, Éditions Rivages Poche, Collection Petite Bibliothèque, numéro 365, 2002.

 

 

 

 

Voix de poète | Louise Glück lisant ses textes

 

 

THE HAWTHORN TREE

Side by side, not
hand in hand : I watch you
walking in the summer garden—things
that can’t move
learn to see ; I do not need
to chase you through
the garden ; human beings leave
signs of feeling
everywhere, flowers
scattered on the dirt path, all
white and gold, some
lifted a little by
the evening wind ; I do not need
to follow where you are now,
deep in the poisonous field, to know
the cause of your flight, human
passion or rage : for what else
would you let drop all you have gathered ?

 

 

L’AUBÉPINE

Côte à côte, pas
main dans la main : je vous observe
vous promener dans le jardin d’été – les choses
qui ne peuvent se mouvoir
apprennent à voir ; je n’ai pas besoin
de vous chasser à travers
le jardin ; les êtres humains laissent
des traces de sentiments
partout, fleurs
éparpillées sur un chemin de terre, toutes
blanches et dorées, certaines d’entre elles
à peine soulevées par
le vent du soir ; je n’ai pas besoin
de vous suivre là où vous êtes à présent,
dans les profondeurs du champ empoisonné, pour connaître
la cause de votre fuite, passion
humaine ou rage : pour quoi d’autre
laisseriez-vous tomber
tout ce que vous avez réuni ?

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp.36&37/ 105&106.

Louise Glück | L’Iris sauvage ( extraits )

 
 

 
 
MATINES

Le soleil brille ; près de la boîte aux
lettres, les feuilles
du bouleau pliées, plissées comme des
nageoires.
En dessous, les tiges creuses des
jonquilles blanches, Ailes de glace,
Cantatrices ; les feuilles
sombres de la violette sauvage.

 
 

MARGUERITES

Vas-y : dis ce que tu penses. Le jardin
n’est pas le monde réel. Les machines
sont le monde réel. Dis honnêtement
ce que n’importe quel idiot
pourrait lire sur ton visage : nous éviter,
résister à la nostalgie
a du sens. Ce n’est
pas assez moderne, le bruit que fait le vent
dans un champ de marguerites : l’esprit
ne peut briller à sa poursuite. Et l’esprit
eut briller, de façon brute, comme
les machines brillent, plutôt
qu’aller en profondeur, comme, par exemple, des racines.
 
 
 

VÊPRES

Je ne me demande plus où tu te trouves.
Tu es dans le jardin ; tu es où se trouve John,
dans la poussière, abstraite, tenant sa truelle verte.
Voici comment il jardine : quinze minutes d’effort intense,
quinze minutes de contemplation extatique. Parfois
je travaille à ses côtés, à gratter dans l’ombre,
à désherber, à éclaircir les laitues ; parfois j’observe
depuis le porche vers le haut du jardin, jusqu’à ce que
le coucher du soleil
transforme les premiers lys en candélabres : et pendant tout
ce temps,
la paix ne le quitte jamais. Mais ça s’élance en moi,
pas comme le feu nourri que la fleur brandit
mais comme une lumière ardente à travers l’arbre nu.

 

Louise Glück, L’iris sauvage, Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’anglais (États-Unis) et préfacé par Marie Olivier, NRF / Gallimard, 2021, pp. 87/129/133-134.

She walks in beauty | Lord Byron dit par Marianne Faithfull

 

 

She walks in beauty
Auteur : Lord Byron
Compositeur : Warren Ellis
Diction : Marianne Faithfull
Nick Cave :  Piano

 

She walks in beauty, like the night
Of cloudless climes and starry skies;
And all that’s best of dark and bright
Meet in her aspect and her eyes;
Thus mellowed to that tender light
Which heaven to gaudy day denies.

One shade the more, one ray the less,
Had half impaired the nameless grace
Which waves in every raven tress,
Or softly lightens o’er her face;
Where thoughts serenely sweet express,
How pure, how dear their dwelling-place.

And on that cheek, and o’er that brow,
So soft, so calm, yet eloquent,
The smiles that win, the tints that glow,
But tell of days in goodness spent,
A mind at peace with all below,
A heart whose love is innocent!

Lord Byron

Paul Auster | Disparitions

 


Montée vers Manang

 

 

Nous ne devons qu’être prêts.
Dès le premier pas, notre voix
est en accord
avec les pierres du champ.

 

 

Paul Auster, Disparitions, Nonterre, traduit de l’américain par Danièle Robert, Poésie/Actes Sud. Titre original : Disappearances, Éditeur original : The Overlook Press, New York © Paul Auster, 1987 © Éditions Unes / ACTES SUD, 1994 pour la traduction française.

E.E. Cummings | Ma dame est un jardin d’ivoire

 

 

Ma dame est un jardin d’ivoire

ma dame est un jardin d’ivoire,
couvert de fleurs.

sous la grande et silencieuse éclosion
de couleurs subtiles que sont ses cheveux
son oreille est une fleur frêle et mystérieuse
des narines
sont de timides exquises
fleurs qui habilement remuent
à la moindre caresse d’air qu’elle respire, ses
yeux sa bouche sont trois fleurs. Ma dame

est un jardin d’ivoire
ses épaules sont de lisses et brillantes
fleurs
sous lesquelles percent les fleurs nouvelles
de ses petits seins se balançant avec amour
sa main forme cinq fleurs
sur son ventre blanc est une maligne fleur en forme de rêve
et ses poignets sont les plus pures plus merveilleuses fleurs ma
dame est couverte
de fleurs
ses pieds sont effilés
formés chacun de cinq fleurs sa cheville
est une minuscule fleur
les genoux de ma dame sont deux fleurs
Ses cuisses sont de vastes et fermes fleurs de nuit
et exactement entre
elles endormie intensément
est

la fleur soudaine d’une totale satisfaction

ma dame couverte de fleurs
est un jardin d’ivoire.

Et la lune est un jeune homme

que je vois régulièrement, autour du crépuscule,
entrer dans le jardin et sourire
en lui-même.

E.E. Cummings, Érotiques, Édition bilingue, Traduit de l’anglais et présenté par Jacques Demarcq, Éditions Seghers, Poésie d’abord, 2012, pp. 72 à 75.

 

 

L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

Abondance | Hortense Flexner par Marguerite Yourcenar

 

Abondance

Les choses que j’ai gâchées, jetées et perdues,
Parce que j’en possédais en abondance, et m’éjouais parmi elles,
Sont très proches en ce moment où je recense les sommes dépensées.
J’aime leur marque sur le côté débit du registre gris.
Il y eut la beauté que je n’ai pas voulu voir,
Étant ce jour-là ensommeillé, engourdi, ou occupé à lire,
Et les années pareilles à du fruit mûr pourrissant sous l’arbre,
Et des clairs de lune pendant lesquels j’ai dormi, et des amis que j’ai délaissés.
Qu’importe s’il me reste encore assez de feu
Pour me réchauffer jusqu’à ma mort (ou presque) ?
La vie est flamme, flamme aussi haute qu’une tour qui brûle.

 

 

 

Abundance

Things I have wasted, cast aside and lost
Out of great plenty and a mind to play,
Are with me in this time of counting cost,
Red ink I love across the ledger’s gray.
There has been beauty that I would not see,
Being drowsy, dull or busy at a book,
Years like ripe fruit, rotting beneath a tree,
Moonlight I slept away, friends I forsook.
What does it matter that I still have fire
To warm me till I die, or something less?
Life is a flame, tall as a burning spire,

 

Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner suivie d’un choix de Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’Américain par M. Yourcenar, Gallimard /NRF, Édition numérique réalisée le 20 novembre 2015 par les Éditions Gallimard, et reposant sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN  9782070269952 – Numéro d’édition : 29132)

 

The times they are a changing | Erri De Luca

 

 

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote.
Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent.
L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’ entraver.
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d’une société étrangère.
J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire.
(…)

Il est faux que l’Europe nous impose le percement de ces montagnes. Mais même si ce mensonge répandu par la presse intéressée était vrai, on devrait résister quand même : pour le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre. The times they are a changing, « les temps changent ». C’est ainsi, ils changent toujours et l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit, souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri. Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire (…)

 

Erri De Luca, La parole contraire, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Hors série Connaissance, Gallimard, 2015, Format numérique non pag.

 


The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Simon & Garfunkel

 
 

The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Bob Dylan ( Conditions d’enregistrement Live )

Paul Blackburn | Villes

 

LE CHANT DES FILS ÉLECTRIQUES

 

 

Les fils électriques dans la campagne ne sont
jamais tranquilles :
entre chaque poteau ils montent, rêvant des hauteurs
et chaque poteau brise leurs rêves
impitoyable les casse net et les jette à nouveau
vers le sol

Montent et descendent,
Montent, cassent net et montent
rêveurs

contre le ciel de l’aube les réseaux des fils
changent leurs relations spatiales
lignes parallèles mobiles qui glissent
et coulent le long du ciel se contractent et s’ouvrent

Dans les trains français
et même italiens,
on fait attention aux fils électriques le long des voies
qui montent et descendent.
En Espagne
si l’on s’ennuie
on parle avec les gens dans le compartiment.

Si le paysage vaut quelque chose
on ne peut le quitter des yeux.

 

Ici 3 mules battant du blé
elles courent en cercles
et tirent un traîneau

 

Les 7 hommes endormis
sous l’arbre près d’une gare
où l’on ne s’arrête pas

 

Il y a du laurier rose en fleurs
partout où il y a de l’eau,
le long des lignes de l’eau
des cascades de rouge

 

Il y a la tête d’une chèvre
surgissant au-dessus du quai :
dans son œil un diable
ou une sorte de dieu

Il y a toujours quelque chose
à toucher ou sentir ou voir ou des gens, on

ne fait jamais attention aux fils électriques.

 

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, Traduit par Stéphane Bouquet, Série américaine, José Corti, 2011, pp.72/73.

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Le Chaos en poésie | D. H. Lawrence

 

 

 

 

Caprices et maladresses, effort, non-sens et échos d’autres poètes, tout cela concourt à former le chaos vivant d’un petit recueil de vraie poésie. D’un bout à l’autre le traverse la naïveté intrinsèque sans laquelle nulle poésie ne peut exister, pas même la plus sophistiquée. Cette naïveté est l’ouverture de l’âme au soleil du chaos, et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc plutôt chétive, et ce sera de la poésie appartenant à sa propre espèce. Mais il faut qu’elle s’ouvre. Cette ouverture, et elle seule, est l’acte d’attention essentiel, l’acte poétique vital et essentiel. Il est possible que nous tâtonnions en accomplissant cet acte, et qu’une averse de grêle nous frappe. Mais c’est dans l’ordre des choses. C’est par cet acte, et par lui seul, que nous vivons vraiment : dans cette ouverture naïve et des plus intimes de l’âme, comme une fleur, comme un animal, comme un serpent coloré, peu importe, vers le soleil de la chaotique vitalité.
Désormais, après une longue période d’affectation, d’aplomb et de désinvolture, les jeunes gens s’éveillent au fait qu’ils manquent cruellement de vie et d’essentiel soleil, et cette privation même les pousse enfin à faire acte de soumission, à accomplir l’acte d’attention, à s’ouvrir à la naïveté intérieure, délibérément et avec intrépidité, à reconnaître le chaos et le soleil du chaos. C’est la nouvelle naïveté, choisie, retrouvée, reconquise.

[…]
il y a l’autre voie, celle qui ramène au soleil, à la foi en le léopard tacheté du moi hétérogène. Quoi de plus chaotique qu’un léopard moucheté trottant dans l’ombre mouchetée ? Et telle est notre vie, réellement. Pourquoi essayer de nous blanchir à la chaux ? — ou de nous camoufler au moyen d’un motif artificiellement chaotique? Tout ce que nous devons faire, c’est accepter le chaos véritable qui nous compose, comme le jaguar moucheté de soleils noirs sur fond d’or.

 

D.H. Lawrence, Le chaos en poésie, Chaos in Poetry, bilingue, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Black Herald Press, 2017, pp.29 à 31.

 

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et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc         
Photographies S.-E. S.

 

 

Charles Bukowski | L’amour est un chien de l’enfer

 

 

maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ?

je vais leur apprendre à connaître le malheur
en amour, les hémorroïdes, les dents qui se
déchaussent
et à boire du vin pas cher,
à éviter l’opéra et le golf et les échecs,
à bouger sans cesse leur lit
de place
et puis je vais leur apprendre à rechercher
d’autres amours malheureuses
et à ne jamais utiliser sur leur machine de
rubans
en soie,
à fuir comme la peste les pique-niques en famille
ou les photographies dans les
roseraies;
ils devront lire Hemingway une seule fois,
sauter Faulkner,
ignorer Gogol, bien regarder les photos de
Gertrude Stein
et lire au lit Sherwood Anderson
tout en mangeant des crackers Ritz,
et comprendre que tous ceux qui
parlent de libération sexuelle
ont plus de problèmes de ce côté-là que vous.
ils devront aussi écouter E. Power Biggs jouer
de l’orgue à la radio tandis qu’ils
se rouleront du Bull Durham dans l’obscurité
et dans une ville étrangère
avec plus qu’une journée de pension payée
d’avance
et après avoir perdu
amis, relations et situation.
ils devront ne jamais se considérer comme des
êtres d’exception
et/
ou de grande beauté
et ne jamais essayer de le devenir.
ils devront connaître encore un autre échec
amoureux.
et observer la mouche qui se promène
l’été
sur le rideau.
ils devront éviter toute course au succès
et aussi de jouer au billard.
ils devront piquer une vraie colère quand
ils découvriront que les pneus de leur voiture
sont à plat.
ils devront prendre des vitamines mais ne pas
soulever de poids
et encore moins pratiquer le jogging.
et puis après tout ça
ils devront remonter la filière à l’envers
et connaître le bonheur en amour.
et la seule chose qu’ils
auront apprise
est que personne ne sait rien –
ni l’Etat, ni les souris
ni le tuyau d’arrosage, ni l’Etoile du Berger.
et si vous m’avez comme
professeur de création littéraire
et que vous me récitez ce machin
je vous donnerai le max.
20 sur 20.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2011, pp 271 -273

 

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?