L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

Abondance | Hortense Flexner par Marguerite Yourcenar

 

Abondance

Les choses que j’ai gâchées, jetées et perdues,
Parce que j’en possédais en abondance, et m’éjouais parmi elles,
Sont très proches en ce moment où je recense les sommes dépensées.
J’aime leur marque sur le côté débit du registre gris.
Il y eut la beauté que je n’ai pas voulu voir,
Étant ce jour-là ensommeillé, engourdi, ou occupé à lire,
Et les années pareilles à du fruit mûr pourrissant sous l’arbre,
Et des clairs de lune pendant lesquels j’ai dormi, et des amis que j’ai délaissés.
Qu’importe s’il me reste encore assez de feu
Pour me réchauffer jusqu’à ma mort (ou presque) ?
La vie est flamme, flamme aussi haute qu’une tour qui brûle.

 

 

 

Abundance

Things I have wasted, cast aside and lost
Out of great plenty and a mind to play,
Are with me in this time of counting cost,
Red ink I love across the ledger’s gray.
There has been beauty that I would not see,
Being drowsy, dull or busy at a book,
Years like ripe fruit, rotting beneath a tree,
Moonlight I slept away, friends I forsook.
What does it matter that I still have fire
To warm me till I die, or something less?
Life is a flame, tall as a burning spire,

 

Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner suivie d’un choix de Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’Américain par M. Yourcenar, Gallimard /NRF, Édition numérique réalisée le 20 novembre 2015 par les Éditions Gallimard, et reposant sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN  9782070269952 – Numéro d’édition : 29132)

 

The times they are a changing | Erri De Luca

 

 

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote.
Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent.
L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’ entraver.
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d’une société étrangère.
J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire.
(…)

Il est faux que l’Europe nous impose le percement de ces montagnes. Mais même si ce mensonge répandu par la presse intéressée était vrai, on devrait résister quand même : pour le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre. The times they are a changing, « les temps changent ». C’est ainsi, ils changent toujours et l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit, souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri. Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire (…)

 

Erri De Luca, La parole contraire, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Hors série Connaissance, Gallimard, 2015, Format numérique non pag.

 


The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Simon & Garfunkel

 
 

The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Bob Dylan ( Conditions d’enregistrement Live )

Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?


Sauvage mythologie urbaine : toute preuve est-elle dans les oiseaux ?
Sur Paul Blackburn


 

Cet article écrit et publié initialement en mars 2019 a été remanié dans le cadre d’un essai sur la poésie américaine.
Je signale au passage, outre la série américaine chez Corti, l’excellente maison Black Herald Press, maison d’édition indépendante emmenée par Blandine Longre & Paul Stubbs.
Sylvie-E. Saliceti

LA POÉSIE AMÉRICAINE ou la GÉNÉALOGIE D’UNE LIBERTÉ 

Est-ce parce que l’écrivain américain par sa généalogie se place au croisement d’un continent trouvé et d’un enfant perdu ? Né d’un mouvement qui l’exile ? Du déracinement vers l’enracinement ?  Pionnière espérance rendue à la mélancolie des rêves abîmés ? Celle de la bonne morale puritaine, aussi haïssable ou collante qu’une odeur lourde de savon bon marché ? L’histoire réelle cache-t-elle longtemps ses mains de sang sans que cela jamais ne (dé)colore l’encre ? Les mots et les choses. Les mots sans les choses. Préférer le mot. Préférer la chose. C’est selon. Donnez-moi la boue, j’en ferai de l’or. Soleil& boue, il reste ce lyrisme des bas-fonds qui n’en revient pas de ne pas revenir de tout.  Cette littérature-ci est hantée par Fenimore Cooper & Bas-de-Cuir traversant avec les Peaux-Rouges les grands territoires de la conscience américaine. Et ce frêle miracle de la poésie outre-Atlantique, un antidote en vérité. Dépouillement. Lyrisme. Humour d’un promeneur au cœur de la pégueuse poisse  urbaine.  Jusqu’à l’expression formelle, tout concourt ici au renouvellement des formes hors des poncifs — ces prisons volontaires.

La poésie y est organique.
Aux confins de ces lignes, au cœur de cette liberté extrême et contaminante du ton — en ce lieu précis, là je respire exactement.

Ainsi Blackburn s’affranchit. Blackburn, ce grand poète qui unit sous sa main tant de termes opposés, si nombreux en vérité que l’on douterait d’une voix/voie possible, à même de les tenir ensemble sans un vacarme amoureux de poulailler. Comment opérer en effet puisque les ingrédients à l’œuvre — qui nourrissent le poète — par essence ne peuvent que diffracter le chant ? Alors ça tambouille, l’écriture qui a priori ne peut s’en sortir que difficilement essaie d’inventer autre chose. Oui, ça tambouille,  ça ratatouille, ça mâche ses mots, ça pot-en-bouille, ça mâchouille, ça mâchouille, ça mâchouille et puis mâchicoulis : le mélange expérimental prend ! Alchimiste des cuisines : puissance et nonchalance, humour et gravité, profondeur et inconséquence, élégance et grossièreté, naïveté et clairvoyance, subtilité et gaucherie, colère et retenue, tendresse et cynisme, blasphème et sens du sacré, lyrisme et nihilisme : toutes ces propriétés, à forte concentration explosent dans le texte. Le bon ton est traqué jusqu’au style qui répond de cette chasse minutieuse : chaque ligne piétine la plus ombreuse tentation de la  moindre mécanique d’écriture. Il semble être le premier à se défier de lui ! Méli-mélo tapageur. Blackburn mélange les registres sémantiques, typographiques, formels. Au permanent déplacement du sens répond la disposition physiquement mouvante du texte sur la page. Il excelle dans l’art de la réaction chimique. Convoque d’improbables et drôles et violentes et folles oppositions qu’il rassemble dans un équilibre funambulesque. À l’image de l’univers citadin, dont il offre un cliché photographique aussi grotesque que subtil, en cela témoin délirant du non moins délirant contemporain. La présence au monde y suffit : dans la paume d’une main, elle tient les éclats. Éclats du verbe. Éclats d’humour, aussi chaleureux qu’implacable. Présence d’une rare intensité. Or ne serait-ce elle, précisément, qui atteste d’une poésie authentique — cette  qualité aiguë de la présence ?

BLACK MOUTAIN

Ainsi la langue vive de Blackburn parvient au prodige de l’unité du message et de la forme.  Elle décape allègrement, lavant le fond brouillé et assourdissant de la réalité autour de nous. Le secret de cet art de clarification s’éprouve en premier du côté des fondations personnelles de Blackburn, et l’initial contemporain de la poétique américaine se fait sentir ici. Plus insolent, plus fantasque, plus explosif encore que celui de la beat generation : les Black Mountain et le collège expérimental que dirigea le peintre du Bauhaus Josef Albers, où d’autres noms s’agrègent à celui de Blackburn :   Robert Duncan, Robert Creeley, John Cage, Merce Cunningham, Buckminster Fuller, Willem De Kooning.

Olson enfin. Foutraque Charles Olson. Colossal. Dont le talent infuse chez Blackburn aux Maximus Poems d’un autre genre, mais dont la science le rapproche du vers oral et du maître, William Carlos Williams.

Au point que Blackburn signera Anthology of Troubadour Poetry, prolongeant l’idée géniale d’Ezra Pound, vœu inaccompli d’un rapprochement entre lyrique médiévale des troubadours et langue d’aujourd’hui.

UNE ATTENTION EXTRÊME AU VIVANT

Présence disais-je. Présence ou attention. En substance, une attention extrême portée au vivant. On y entend jusqu’au chant des fils électriques. On y perçoit le plus petit souffle d’oiseau. Et le plus pauvre battement cardiaque humain, car « il y a toujours quelque chose à toucher ou sentir ou voir ou des gens. » Il y a même, traversant là au milieu du texte, des instants hallucinatoires

« envoi de la mi-juin / WALTER VA AU JARDIN & BANDE

Ai mangé un rang entier de radis
Ils étaient craquants.»

Pas seulement en raison de sa parole décomplexée sur la sexualité ou de ses goûts potagers ( le lien qu’il établit entre les deux certes est plus douteux), cette poésie salutaire devrait être remboursée par la sécurité sociale.

Blackburn crée un univers singulier entre archéographie personnelle de «débiles nuits de culs et de bitures » et réinvention des Cities par la créativité du regard posé sur les froids objets citadins.  Les villes se muent en fresque mythique au quotidien tragique et désabusé. Voitures, immeubles, trottoirs s’humanisent par le vol récurrent d’une feuille d’arbre ou d’un oiseau.  Une mythologie urbaine prend corps sous nos yeux.  À croire que le béton aussi édifie son archéologie : quels tessons demeureront des cheminées, des poutres en fer et du goudron ? Comment nos villes se liront-elles dans mille ans ? Toute preuve est-elle dans les oiseaux sur les fils électriques des villes ?

De Port-Saïd ou de New York, quelle sera la grande putain babylonienne de l’écriture  dont l’histoire événementielle conservera le nom ? La ville ensauvagée grouille de rues, de vagabonds, « mecs bourrés » et types qui n’arrêtent pas de «les [lui] brouter ». Univers terrible et drôle de Blackburn, drôle de sa grossière pâte humaine.

Surtout au cœur de ce tintamarre de traces, ce petit prodige : les voix se sauvent de la déréliction.

Voix cassées peut-être, mais chaudes. Vivantes. Quel philosophe  disait qu’il faut bien que le cœur se brise ou se bronze ? Je passe ma vie dans le refus obstiné d’un tel choix que notre époque, chaque jour, chaque minute, chaque seconde, sans moins d’obstination ni aucun simulacre d’élégance, voudrait nous faire bouffer, avec sa carte peu ragoûtante. Qui forcera ce choix ? Je n’entends pas choisir. Il faudra que le cœur se bronze et se brise.

Blackburn justement donne les clefs d’une résistance possible, à même de se garder dans son essentialité propre —sentinelle de soi : tout à la fois plus dur car plus lucide, en même temps plus tendre puisqu’humain, trop humain.

Une main écrit là, au croisement de la tradition antique et du nihilisme moderne — l’écriture postée au centre de l’amplitude absolue du temps réel et littéraire.

Routes, voitures, métro, les empreintes citadines signent une ultra-contemporanéité qui compense vitesse et perte des repères par un récit poétique scandé d’ancestralité. Narcisse, Perséphone, Hermès déambulent à Brooklyn, dans le Bronx ou le parc de Madison Square. Les dieux grecs et romains arpentent les trottoirs où le soleil d’un jour nouveau se divise sur le fleuve.  Les gestes simples prennent valeur rituélique et les nations réduites à des quartiers d’orange se rassemblent en âmes affamées aux feux des carrefours, mains chauffées au-dessus de barils où brûlent le mauvais petit bois des cagettes.

Toute preuve est-elle dans les oiseaux ? Eux qui peuplent nos cités neuves d’« arbres crasseux » ?

Le monde a changé or une réponse s’esquisse par cette fulgurance si belle, si juste qui justifierait le recueil à elle seule : « la loi est de soleil et d’étoiles. »

Quelle loi, direz-vous ? Peut-être celle qui se dresse en splendide violence. Pas la haine. Juste la vision claire. Pas le mépris. La méprise. Car le courroux (nous) garde contre la tentation de la désillusion.  Malgré les pâles trocs de l’âme et puisqu’en ce monde, tout se troque  — beauté, sens du sacré et demain nos visages jusqu’à la veulerie  — malgré tout ce travail d’avilissement qui par essence ne mérite pas un regard, le poète assume la rencontre. Une colère pour soi. Cadeau que l’on s’adresse.

Parce que sans cette colère contre le monde — où crétinerie&muflerie (&tutti quanti en langue romantique) se portent comme un charme — sans doute vaudrait-il mieux  s’arrêter d’écrire.

Eh oui, le diable est en pleine forme. Le diable, ça va chantait Brel.

Si l’on n’aspirait pas — depuis la langue, par la langue, dans la langue elle-même où tout est observable — à une déconstruction de ses canulars, alors il vaudrait mieux oui, sans ce minimum syndical partir très, très loin … aller planter des choux. Voilà ce qui me relie dans la profondeur de la terre verbale au poète Blackburn : un goût déraisonné pour mon jardin potager.

Plus sérieusement, il y a le rapport au corps, absolument fondateur. Ma généalogie de cette liberté d’écriture enfin prise au corps-à-corps pourrait se résumer dans cette lente, magnifique et grinçante hésitation initiale résumée par Paul Valet pour lui-même ( mais que pourrait prendre à son compte tout poète d’Europe)  :

Trois Générations

Le père mourut dans la boue de Champagne
Le fils mourut dans la crasse d’Espagne
Le petit s’obstinait à rester propre
Les Allemands en firent du savon

 

J’ai mis longtemps à trouver le chemin du geste libératoire :  je le crois à portée dans un humour sans concession, parce que ce temps de carnaval vraiment est à mourir de rire.

Contre / tout contre parce que le monde, le poète & la poésie méritent cette attention.

Colère verticale. Ah j’oubliais : thank you satan ! Parce qu’il n’y a qu’un crime, c’est de désespérer de tout.

Blackburn grotesque et splendide en vérité : « Une tendresse, une tristesse animales sont tout ce que nous avons sauvé. »

Et si tout absolument, était contenu là ?

Sylvie-E. Saliceti

Paul Blackburn | Villes

 

LE CHANT DES FILS ÉLECTRIQUES

 

 

Les fils électriques dans la campagne ne sont
jamais tranquilles :
entre chaque poteau ils montent, rêvant des hauteurs
et chaque poteau brise leurs rêves
impitoyable les casse net et les jette à nouveau
vers le sol

Montent et descendent,
Montent, cassent net et montent
rêveurs

contre le ciel de l’aube les réseaux des fils
changent leurs relations spatiales
lignes parallèles mobiles qui glissent
et coulent le long du ciel se contractent et s’ouvrent

Dans les trains français
et même italiens,
on fait attention aux fils électriques le long des voies
qui montent et descendent.
En Espagne
si l’on s’ennuie
on parle avec les gens dans le compartiment.

Si le paysage vaut quelque chose
on ne peut le quitter des yeux.

 

Ici 3 mules battant du blé
elles courent en cercles
et tirent un traîneau

 

Les 7 hommes endormis
sous l’arbre près d’une gare
où l’on ne s’arrête pas

 

Il y a du laurier rose en fleurs
partout où il y a de l’eau,
le long des lignes de l’eau
des cascades de rouge

 

Il y a la tête d’une chèvre
surgissant au-dessus du quai :
dans son œil un diable
ou une sorte de dieu

Il y a toujours quelque chose
à toucher ou sentir ou voir ou des gens, on

ne fait jamais attention aux fils électriques.

 

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, Traduit par Stéphane Bouquet, Série américaine, José Corti, 2011, pp.72/73.

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Le Chaos en poésie | D. H. Lawrence

 

 

 

 

Caprices et maladresses, effort, non-sens et échos d’autres poètes, tout cela concourt à former le chaos vivant d’un petit recueil de vraie poésie. D’un bout à l’autre le traverse la naïveté intrinsèque sans laquelle nulle poésie ne peut exister, pas même la plus sophistiquée. Cette naïveté est l’ouverture de l’âme au soleil du chaos, et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc plutôt chétive, et ce sera de la poésie appartenant à sa propre espèce. Mais il faut qu’elle s’ouvre. Cette ouverture, et elle seule, est l’acte d’attention essentiel, l’acte poétique vital et essentiel. Il est possible que nous tâtonnions en accomplissant cet acte, et qu’une averse de grêle nous frappe. Mais c’est dans l’ordre des choses. C’est par cet acte, et par lui seul, que nous vivons vraiment : dans cette ouverture naïve et des plus intimes de l’âme, comme une fleur, comme un animal, comme un serpent coloré, peu importe, vers le soleil de la chaotique vitalité.
Désormais, après une longue période d’affectation, d’aplomb et de désinvolture, les jeunes gens s’éveillent au fait qu’ils manquent cruellement de vie et d’essentiel soleil, et cette privation même les pousse enfin à faire acte de soumission, à accomplir l’acte d’attention, à s’ouvrir à la naïveté intérieure, délibérément et avec intrépidité, à reconnaître le chaos et le soleil du chaos. C’est la nouvelle naïveté, choisie, retrouvée, reconquise.

[…]
il y a l’autre voie, celle qui ramène au soleil, à la foi en le léopard tacheté du moi hétérogène. Quoi de plus chaotique qu’un léopard moucheté trottant dans l’ombre mouchetée ? Et telle est notre vie, réellement. Pourquoi essayer de nous blanchir à la chaux ? — ou de nous camoufler au moyen d’un motif artificiellement chaotique? Tout ce que nous devons faire, c’est accepter le chaos véritable qui nous compose, comme le jaguar moucheté de soleils noirs sur fond d’or.

 

D.H. Lawrence, Le chaos en poésie, Chaos in Poetry, bilingue, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Black Herald Press, 2017, pp.29 à 31.

 

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et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc         
Photographies S.-E. S.

 

 

Charles Bukowski | L’amour est un chien de l’enfer

 

 

maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ?

je vais leur apprendre à connaître le malheur
en amour, les hémorroïdes, les dents qui se
déchaussent
et à boire du vin pas cher,
à éviter l’opéra et le golf et les échecs,
à bouger sans cesse leur lit
de place
et puis je vais leur apprendre à rechercher
d’autres amours malheureuses
et à ne jamais utiliser sur leur machine de
rubans
en soie,
à fuir comme la peste les pique-niques en famille
ou les photographies dans les
roseraies;
ils devront lire Hemingway une seule fois,
sauter Faulkner,
ignorer Gogol, bien regarder les photos de
Gertrude Stein
et lire au lit Sherwood Anderson
tout en mangeant des crackers Ritz,
et comprendre que tous ceux qui
parlent de libération sexuelle
ont plus de problèmes de ce côté-là que vous.
ils devront aussi écouter E. Power Biggs jouer
de l’orgue à la radio tandis qu’ils
se rouleront du Bull Durham dans l’obscurité
et dans une ville étrangère
avec plus qu’une journée de pension payée
d’avance
et après avoir perdu
amis, relations et situation.
ils devront ne jamais se considérer comme des
êtres d’exception
et/
ou de grande beauté
et ne jamais essayer de le devenir.
ils devront connaître encore un autre échec
amoureux.
et observer la mouche qui se promène
l’été
sur le rideau.
ils devront éviter toute course au succès
et aussi de jouer au billard.
ils devront piquer une vraie colère quand
ils découvriront que les pneus de leur voiture
sont à plat.
ils devront prendre des vitamines mais ne pas
soulever de poids
et encore moins pratiquer le jogging.
et puis après tout ça
ils devront remonter la filière à l’envers
et connaître le bonheur en amour.
et la seule chose qu’ils
auront apprise
est que personne ne sait rien –
ni l’Etat, ni les souris
ni le tuyau d’arrosage, ni l’Etoile du Berger.
et si vous m’avez comme
professeur de création littéraire
et que vous me récitez ce machin
je vous donnerai le max.
20 sur 20.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2011, pp 271 -273

 

 

Emily Dickinson | I shall not live in vain


 

 

 

If I can stop one Heart from breaking
I shall not live in vain
If I can ease one Life the Aching
Or cool one Pain
Or help one fainting Robin
Unto his Next again
I shall not live in vain.

*

Si je peux empêcher un seul Cœur de se briser
Je ne vivrai pas en vain
Si je peux adoucir la Douleur d’une Vie
Ou atténuer une souffrance
Ou aider une Grive affaiblie
À retrouver son Nid
Je ne vivrai pas en vain.

Emily Dickinson, Poésies complètes, Édition bilingue,  Traduction et présentation par Françoise Delphy, Flammarion, 2014, 867/869, N°982.

 

 

 

Juliana Spahr | Poésie documentaire

 

 

Il y a ces choses qui sont importantes
pour moi et elles disent que si tout
ne va pas comme il faut dans le monde,
tout va bien cependant.

Au concert de hardcore le chanteur hurlait
va-te-faire-foutre-aloha-je-t’aime
va-te-faire-foutre-aloha-je-t’aime.

Juliana Spahr, Va te faire foutre – aloha – je t’aime, traduit de l’anglais (USA) par Pascal Poyet Collection Philox, Éditions de l’Attente, 2018, p.17.

 

*

Poétique documentaire 

Ces poèmes interconnectés explorent la politique identitaire d’Hawaï et la place de l’auteur en tant qu’étrangère ; le “va te faire foutre – aloha – je t’aime” hurlé par le chanteur d’un concert de hardcore ; le mot pidgin “da kine” ; les droits coutumiers à la cueillette ; la rivière Palolo ; les similitudes et différences entre chambres d’hôtel et salles de réunion ; les acrobates d’un spectacle de style Las Vegas à Waikiki ; et le pronom “nous” qui traverse tout le livre, tantôt inclusif, tantôt exclusif, à la fois pluriel, fraternel, amoureux et éminemment singulier. Provocatrice et émouvante, finement rendue dans la traduction de Pascal Poyet, la poésie de Juliana Spahr exige lecture et relecture.

Source : site de la maison d’édition.

For Marianne Moore | Elizabeth Bishop & Philip Glass

 

 

 

 

*

INVITATION À MISS MARIANNE MOORE

De Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.
Dans une nuée d’ardentes substances pâles,
venez à tire-d’aile,
au rythme du rapide roulement de milliers de petits tambours bleus
descendant du ciel pommelé
sur l’estrade miroitante de l’eau du bassin,
venez à tire-d’aile.

Sifflets, enseignes et fumée jaillissent. Les navires
agitent en signaux cordiaux des multitudes de pavillons
ondoyant comme des oiseaux partout au-dessus du port.
Entrez : deux fleuves, portant avec grâce
d’innombrables petites gelées pellucides
dans des surtouts en cristal taillé draguant avec des chaînes d’argent.
Le vol est sans danger, le climat garanti.
Les vagues avancent en vers par cette belle matinée.
Venez à tire-d’aile.

Venez, avec le bout pointu de chaque soulier noir
traçant un sillage de saphir,
avec une cape noire emplie d’ailes de papillons et de bons mots,
avec Dieu sait combien d’anges tous à califourchon
Sur le large bord noir de votre chapeau,
venez à tire-d’aile.

Arborant un inaudible abaque musical,
une moue un peu caustique, et des rubans bleus,
venez à tire-d’aile.
Faits et gratte-ciel luisent dans les flots ; Manhattan
est inondé de morale par cette belle matinée,
alors venez à tire-d’aile.

Chevauchant le ciel avec un héroïsme naturel,
au-dessus des accidents, des films malveillants,
des taxis et des injustices en liberté,
tandis que les klaxons résonnent à vos belles oreilles
qui écoutent en même temps
une musique tendre inédite, digne du porte-musc,
venez à tire-d’aile.

Vous pour qui les austères musées se conduiront
en galants oiseaux de paradis,
vous que les lions affables guettent
sur les marches de la Bibliothèque publique,
impatients de se lever et franchir les portes,
pour vous suivre dans les salles de lecture,
venez à tire-d’aile.

Nous pourrons nous asseoir et pleurer; nous pourrons faire des emplettes.
ou jouer au jeu de nous tromper sans cesse
en maniant un fabuleux vocabulaire,
ou nous pourrons gémir bravement, mais venez,
venez à tire-d’aile.

Avec des dynasties de constructions négatives
qui s’assombrissent et meurent autour de vous,
avec une grammaire qui soudain vire et brille
comme des bandes de bécasseaux en vol,
venez à tire-d’aile.

Venez comme une lumière dans le ciel blanc pommelé,
venez comme une comète diurne
avec un long cortège de mots sans nébulosité,
de Brooklyn, au-dessus du pont de Brooklyn, par cette belle matinée,
venez à tire-d’aile.

Elizabeth Bishop, A cold spring, Un printemps froid, Traduit de l’anglais par Claire Malroux, Éditions Circé, 2003, pp. 63/67.

 

For Marianne Moore
Philip Glass

 

 

 

 

Poésie d’Hemingway | L’inexprimable

Note de l’éditeur :
Three Stories and Ten Poems est le premier ouvrage d’Hemingway, publié à Paris en 1923 par les Éditions Contact. Les dix poèmes qui le composent méritaient une relecture en ce qu’ils comportent en germe les premiers romans de l’auteur, Le soleil se lève aussi et L’adieu aux armes. La guerre, Paris, l’Amérique traversent ces poèmes concis, précis, ironiques et audacieux. Dans les poèmes suivants, nous redécouvrons un jeune auteur de 17 ans et celui qui, à la suite de sa première publication, travaille à trouver la plus grande efficacité dans l’art narratif. Dans cet ensemble, on perçoit l’influence conjointe d’Ezra Pound et de Gertrude Stein, mais surtout une voix singulière s’arme. Retraduire ces poèmes s’imposait, en rétablir les choix strophiques et prosodiques, avant de reconsidérer l’utilisation du vers par l’écrivain américain. Ces poèmes ne sont pas inédits. On les retrouve dans 88 poèmes publiés par Gallimard, éditions qui reprend les Collected Poems américains. Ainsi les Ten Poems n’y sont pas regroupés, le choix éditorial étant la stricte observance de la chronologie. Ils le sont dans le volume I de la Pléiade, mais à une place qui n’est pas sans être discutable, ainsi que le sont les traductions.

*

L’inexprimable

Quand les insectes de juin faisaient des cercles
Autour de l’arc électrique au coin de la rue
Et faisaient des ombres régulières sur le sol ;
Quand tu te promenais pieds nus
Dans la lumière sombre et chaude de juin
Là où la rosée de l’herbe fraîche baignait tes pieds –

Quand tu as entendu un banjo sonnant
Sur le porche de l’autre côté de la route,
Et quand tu as senti l’odeur des lilas dans le parc
Il y avait quelque chose qui luttait en toi
Que tu ne pouvais exprimer par des mots –
Tu vivais vraiment la poésie dans le noir !

Ernest Hemingway, Dix poèmes + six, Traduits par Philippe Blanchon, La Nerthe, 2019, p.27.

Wabi-sabi


 

Wabi sabi est la beauté des choses imparfaites, impermanentes et incomplètes, c’est la beauté des choses modestes et humbles, c’est la beauté des choses atypiques.

(…)

Les fondements métaphysiques du wabi-sabi

Soit les choses se détériorent jusqu’au non-être, soit elles se développent à partir du non-être.
À l’approche du crépuscule, dans l’arrière-pays, un voyageur cherche un abri pour la nuit.
Il avise les hauts joncs qui poussent tout autour de lui; il en réunit une brassée et les lie à leur sommet. Et voilà, un hutte d’herbe vivante !
Le matin suivant, avant de reprendre sa route, il dénoue les joncs; et voilà, la hutte, déconstruite, disparaît et redevient une part quasiment indiscernable de la prairie environnante.
Le caractère sauvage du lieu paraît être restauré, mais de menues traces de l’abri subsistent. Ici et là, une légère torsion ou inclinaison dans la tige d’un jonc. Il y a également le souvenir de la hutte dans la mémoire du voyageur (et dans celle du lecteur qui lit cette description). Le wabi-sabi, dans sa forme la plus pure, la plus idéale, s’intéresse précisément à ces traces fragiles, ces faibles preuves, aux frontières du non-être.
(…)

Et le non-être lui-même (plutôt que d’être un espace vide, comme en Occident) est vivant de possibilités. En termes métaphysiques, cela signifie que l’univers est en mouvement constant vers ou à partir du domaine des possibilités.

Léonard Koren, Wabi-sabi, à l’usage des artistes, designers, poètes & philosophes, Traduit de l’anglais par Laurent Strim, SULLY, Le Prunier, 2018, pp.7, 48 & 51.

Sylvie-E. SALICETI ESTAMPES 2019

 

Lawrence Ferlinghetti | Blind Poet

 

 

Poète aveugle
( à réciter avec un bandeau sur les yeux )

Je suis poète aveugle mais pas Homère
Je suis pour vous servir poète et peintre aveugle
plein de phrases d’images fantastiques
je peins le paysage de mon âme
et l’âme de l’humanité
comme je la vois
Je lui donne une voix
Je chante des chansons populaires
sur les travailleurs
Je chante les masses opprimées
et les riches sur leur gros fessier
je suis le peintre qui sent
du bout des doigts
Je suis le poète chien d’aveugle
Je vois ce qu’on ne voit pas
Je mange bien je bois bien
et je rêve d’épopées grandioses
Je suis l’artiste postmoderne pastmoderne
multi-média
Je suis à l’avant garde de l’avant garde
in situ et totalement conceptuel
Même les plus grands critiques furent abasourdis
par ma profondeur
J’ai bien connu Andy Warhol
J’ai couché avec vous savez qui
Et je suis homme qui parle vite
poète au langage déconstruit
poète déjanté
plein d’extases et de visions
poète ambulant d’atelier
poète universitaire
titulaire à vie
poète bouddhiste quiétiste
Je pars en tournée faire des lectures poétiques
tous frais payés
J’entends tout
c’est de l’eau à mon moulin
et je m’en sers
pour faire de la grande poésie sonore
ou de la grande poésie concrète
impénétrable au regard
La vie est un vrai rêve
et je le rêve
Et j’ai tout dans ma tête
le Chant de l’Humanité
le Chant de l’Inhumanité
Je peindrai pour vous un tableau profond
un action painting
une peinture gestuelle
rien que du geste à l’état pur
Je vous écrirai une chanson déjantée
sur le commun des mortels
Si j’ôte mon masque
je verrai le monde tel qu’il est
pour la première fois
Mais je ne veux pas l’enlever
Il me va trop bien
Trop confortable
Il faut que je pense à ma carrière
que je pense à ma vie
On ne vit qu’une fois
et bien vivre est la meilleure revanche
Procurez-vous donc un bandeau
Sans lui vous devez voir le monde en face
D’ailleurs je suis trop jeune pour mourir
je suis américain
et les Américains ne meurent pas
Nous sommes les conquérants
Les empereurs de la nouvelle Rome
Qui conquièrent le monde
à coup de capitalisme global
Je le vois mais on ne le voit pas
c’est l’Empire Invisible
Et la démocratie c’est le capitalisme
Fini les pauvres
Fini les crève-la-faim
Fini les Masses Transies dans notre empire
La marée montante soulève tous les bateaux !
Si tu as un bateau
Si tu as un bateau
Si tu as un bateau

Lawrence Ferlinghetti, Blind Poet, Poète aveugle, Traduit de l’américain par Marianne Costa, édition bilingue, Maelström & Le Veilleur, 2004, pp 151-155.

 

Kérouac song par Xavier Grall

 

 

 

Kérouac song

J’ai touché le livre noir qui disait la mort de Kérouac et les vents se sont levés sur les grises villes américaines

Pleurez, femmes de Lowell et filles de la forêt
Pleurez, galets de la mer armoricaine
Kérouac est mort qui portait sur les lèvres les noroîts de la grand’route

Néons frais aux bouches des magasins. Putains sur la couverture des magazines…Flics de la Treizième Avenue…Et les gares et les railways du monde occidental…Où allez-vous, vous qui allez quelque part ?

Kérouac est mort…Il y aura demain sur sa tombe des filles dingues et des tas de défoncés. Il y aura des genêts au vert pays de la Bretagne originelle. Il y aura des genêts dans ses yeux bleus quand la terre aura chanté son dernier été

Il y a un nègre dans la rue. Il y a un blues dans la gueule du nègre

Il y a un barde qui s’en va. Il y a un barde qui s’en vient

Kérouac est mort…Il pleut sur Brest. Il pleut sur Lowell. Il pleut sur la verte prairie canadienne

Kérouac est mort. Et les vents se sont levés sur les villes de verre. Et sur l’humanité, bouquet de musiques et de glaïeuls. Les épagneuls reniflent la résine dans les noires cheminées

Kérouac est mort. Il y aura demain sur sa sépulture des goélands venus du Finistère. La gwerz dans le bec…

Les bateaux sur la mer, les matelots, le cri des paquebots, et les trains et les trains et le boeing de la Pan-Am dans les nuées imaginent la mort des voyageurs

Rêvons d’une poésie crépitée sur l’infâme béton des cités, rêvons d’une poésie coulée sur la ville comme une lave brûlante, rêvons d’une poésie trépidante, ardente, incandescente – et qu’elle crève enfin l’ennui, la grande muraille de l’ennui et de la banalité

Rêvons aux princes et aux ducs et aux rois et faisons de Jack Le Bris de Kérouac le grand aristocrate de la divine chevalerie de la route

Rêvons aux plus grandes des grandes amours et à la bonté incalculable de Dieu. Rêvons aux portes aimantes qui battent sur la venue du bourlingueur. Rêvons à la bonté inaltérable de la si bonne chanson

Xavier Grall, Oeuvre poétique, Présentée par Mireille Guillemot, Yvon Le Men, Jan Dau Melhau, Photographies de Gabriel Quéré, Éditions Rougerie, 2011, pp 72/73.

 

 

Poème traditionnel Navajo | Ce qui debout parle en moi

 

 

 

IL ME FAUT DONC DIRE LA VÉRITÉ
(de Torlino)

Version anglaise de Washington Matthews

Navajo

J’ai honte devant la terre :
J’ai honte devant les cieux :
J’ai honte devant l’aurore :
J’ai honte devant le crépuscule :
J’ai honte devant le ciel bleu :
J’ai honte devant l’obscurité :
J’ai honte devant le soleil :
J’ai honte devant ce qui debout en moi parle avec moi.
Certaines de ces choses me regardent sans cesse.
Je ne suis jamais hors de vue.
Il me faut donc dire la vérité.
Je serre ma parole contre mon cœur.

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.49.

 

 

George Oppen | Quelques poèmes de San Francisco

 

 

 

QUELQUES POÈMES DE SAN FRANCISCO

 

 

1

Escaladant les pentes franchissant le tracé
parfait des canaux qui irriguent à profusion les montagnes le
flot des femmes et des hommes traverse sous les fils
à haute-tension les collines brunes

                          dans le monde multiple de l’œil
multiple de la mouche les chants qu’ils sont
venus écouter n’appartiennent à personne

Chas de l’aiguille         chas de l’aiguille             mais dans le ravin
sans relâche sur l’immense clou le chant heurte
et résonne

à mesure que le volume assourdissant de la musique s’empare
d’eux dissimulés derrière leurs cheveux longs on dirait
qu’ils pleurent

George Oppen, Poésie complète, Traduit par Yves di Manno, José Corti, Série américaine, 2011, p.250.

 

 

 

Kathleen Jessie Raine | La Présence

 

 

 

 

Tu as aimé d’autres jardins il y a bien longtemps,
Et tous dans l’unique voile verdoyant sont tissés ensemble,
Ininterrompu le cours de la lumière, le cours de l’air,
De la graine à l’herbe, du gland au chêne, de la forêt au feu,
Ce qui n’est pas né et ce qui est mort t’accompagnent partout,
Où tu as toujours été, tu es.

 

*

 

You have loved other gardens long ago,
And all in the one green veil are woven together,
Unbroken the stream of the light, the stream of the air,
Seed to grass, acorn to oak, forest to fire,
The unborn and the dead companion you everywhere,
Where you have been always, you are.

Kathleen Jessie Raine, La Présence, Un départ, Traduction de Philippe Giraudon, Éditions Verdier, 2003, pp.10/11.