Archives de catégorie : [DOMAINE ÉTATS-UNIEN ET ANGLO-SAXON]

Paul Auster | Disparitions

 


Montée vers Manang

 

 

Nous ne devons qu’être prêts.
Dès le premier pas, notre voix
est en accord
avec les pierres du champ.

 

 

Paul Auster, Disparitions, Nonterre, traduit de l’américain par Danièle Robert, Poésie/Actes Sud. Titre original : Disappearances, Éditeur original : The Overlook Press, New York © Paul Auster, 1987 © Éditions Unes / ACTES SUD, 1994 pour la traduction française.

L’artiste | Poésie traditionnelle aztèque

 

 

L’artiste : disciple, abondant, multiple, inquiet.
L’artiste véritable : capable, actif, habile ;
maintient le dialogue avec son cœur, va à la rencontre des choses avec son esprit.
L’artiste véritable : retire tout de son cœur,
travaille avec enchantement, fabrique les choses avec calme, avec sagacité,
travaille comme un Toltèque véritable, compose ses objets,travaille avec dextérité, invente ;
dispose les matériaux, les décore, fait en sorte qu’ils s’ajustent.

L’artiste charogne : travaille au hasard, se moque du peuple,
rend les choses opaques, effleure la surface du visage des choses,
travaille sans soin, escroque le peuple, est un voleur.

 

Version anglaise de Denise Levertov

 

Jerome Rothenberg, Secouer la citrouille, Poésies traditionnelles des Indiens d’Amérique du Nord, Traduction de l’anglais(USA) par Anne Talvaz, avec la collaboration de Christophe Lamiot Enos, Éditions PURPH, 2015, p.48.

 

 

Abondance | Hortense Flexner par Marguerite Yourcenar

 

Abondance

Les choses que j’ai gâchées, jetées et perdues,
Parce que j’en possédais en abondance, et m’éjouais parmi elles,
Sont très proches en ce moment où je recense les sommes dépensées.
J’aime leur marque sur le côté débit du registre gris.
Il y eut la beauté que je n’ai pas voulu voir,
Étant ce jour-là ensommeillé, engourdi, ou occupé à lire,
Et les années pareilles à du fruit mûr pourrissant sous l’arbre,
Et des clairs de lune pendant lesquels j’ai dormi, et des amis que j’ai délaissés.
Qu’importe s’il me reste encore assez de feu
Pour me réchauffer jusqu’à ma mort (ou presque) ?
La vie est flamme, flamme aussi haute qu’une tour qui brûle.

 

 

 

Abundance

Things I have wasted, cast aside and lost
Out of great plenty and a mind to play,
Are with me in this time of counting cost,
Red ink I love across the ledger’s gray.
There has been beauty that I would not see,
Being drowsy, dull or busy at a book,
Years like ripe fruit, rotting beneath a tree,
Moonlight I slept away, friends I forsook.
What does it matter that I still have fire
To warm me till I die, or something less?
Life is a flame, tall as a burning spire,

 

Marguerite Yourcenar, Présentation critique d’Hortense Flexner suivie d’un choix de Poèmes, Édition bilingue, Traduit de l’Américain par M. Yourcenar, Gallimard /NRF, Édition numérique réalisée le 20 novembre 2015 par les Éditions Gallimard, et reposant sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN  9782070269952 – Numéro d’édition : 29132)

 

The times they are a changing | Erri De Luca

 

 

Je revendique le droit d’utiliser le verbe « saboter » selon le bon vouloir de la langue italienne. Son emploi ne se réduit pas au sens de dégradation matérielle, comme le prétendent les procureurs de cette affaire. Par exemple : une grève, en particulier de type sauvage, sans préavis, sabote la production d’un établissement ou d’un service.
Un soldat qui exécute mal un ordre le sabote.
Un obstructionnisme parlementaire contre un projet de loi le sabote. Les négligences, volontaires ou non, sabotent.
L’accusation portée contre moi sabote mon droit constitutionnel de parole contraire. Le verbe « saboter » a une très large application dans le sens figuré et coïncide avec le sens d’ entraver.
Les procureurs exigent que le verbe « saboter » ait un seul sens. Au nom de la langue italienne et de la raison, je refuse la limitation de sens.
Il suffisait de consulter le dictionnaire pour archiver la plainte sans queue ni tête d’une société étrangère.
J’accepte volontiers une condamnation pénale, mais pas une réduction de vocabulaire.
(…)

Il est faux que l’Europe nous impose le percement de ces montagnes. Mais même si ce mensonge répandu par la presse intéressée était vrai, on devrait résister quand même : pour le droit de souveraineté et de sauvegarde d’un peuple sur sa terre. The times they are a changing, « les temps changent ». C’est ainsi, ils changent toujours et l’accordéon des droits se resserre parfois jusqu’à rester sans souffle. Mais ensuite les bras s’étirent et l’air revient dans le soufflet. Dans ce procès, le droit de la parole publique est serré au point le plus fermé de l’instrument en accordéon qu’est une démocratie. Et pourtant les temps changent, qu’on le veuille ou non. Chacun d’entre nous a le choix d’y prendre part, droit, souvenir, ou bien de laisser aller les temps à leur dérive et de rester à l’abri. Le 28 janvier 2015, dans la salle du tribunal de Turin, ce n’est pas de la liberté de parole qu’on débattra. Celle qui est obséquieuse est toujours libre et appréciée. C’est de la liberté de parole contraire (…)

 

Erri De Luca, La parole contraire, Traduit de l’italien par Danièle Valin, Hors série Connaissance, Gallimard, 2015, Format numérique non pag.

 


The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Simon & Garfunkel

 
 

The times they are a changing
Auteur, compositeur : Bob Dylan
Interprète : Bob Dylan ( Conditions d’enregistrement Live )

Paul Blackburn | Villes

 

LE CHANT DES FILS ÉLECTRIQUES

 

 

Les fils électriques dans la campagne ne sont
jamais tranquilles :
entre chaque poteau ils montent, rêvant des hauteurs
et chaque poteau brise leurs rêves
impitoyable les casse net et les jette à nouveau
vers le sol

Montent et descendent,
Montent, cassent net et montent
rêveurs

contre le ciel de l’aube les réseaux des fils
changent leurs relations spatiales
lignes parallèles mobiles qui glissent
et coulent le long du ciel se contractent et s’ouvrent

Dans les trains français
et même italiens,
on fait attention aux fils électriques le long des voies
qui montent et descendent.
En Espagne
si l’on s’ennuie
on parle avec les gens dans le compartiment.

Si le paysage vaut quelque chose
on ne peut le quitter des yeux.

 

Ici 3 mules battant du blé
elles courent en cercles
et tirent un traîneau

 

Les 7 hommes endormis
sous l’arbre près d’une gare
où l’on ne s’arrête pas

 

Il y a du laurier rose en fleurs
partout où il y a de l’eau,
le long des lignes de l’eau
des cascades de rouge

 

Il y a la tête d’une chèvre
surgissant au-dessus du quai :
dans son œil un diable
ou une sorte de dieu

Il y a toujours quelque chose
à toucher ou sentir ou voir ou des gens, on

ne fait jamais attention aux fils électriques.

 

Paul Blackburn, Villes suivi de Journaux, Traduit par Stéphane Bouquet, Série américaine, José Corti, 2011, pp.72/73.

Texte sacré maori | Genèse

 

 

 

 

GENÈSE III

1

De la conception l’accroissement.
De l’accroissement l’excroissance.
De l’excroissance la pensée.
De la pensée la souvenance.
De la souvenance le désir.

2

Le mot devint fertile.
Il résidait dans la lueur exsangue.
Il engendra la nuit :
La grande nuit, la longue nuit
La nuit la plus basse et la nuit la plus haute
La nuit dense qu’on éprouve
La nuit qu’il faut toucher, la nuit qu’on ne voit pas
La nuit qui se poursuit
S’achevant dans la mort.

3

Du néant l’engendrement :
Du néant l’accroissement :
Du néant l’abondance :
Le pouvoir d’accroissement, le souffle vivant
Il résidait dans l’espace vacant
Il produisit le firmament qui s’étend au-dessus de nous.

4

L’atmosphère qui flotte au-dessus de la terre.
Le grand firmament au dessus, l’espace déplié résidait avec la première aube.
Puis la lune jaillit.
L’atmosphère au dessus résidait avec le ciel scintillant.
Puis le soleil jaillit.
Ils furent jetés en l’air comme les grands yeux du ciel.
Puis le ciel devint lumineux.
L’aube pointa, le jour pointa.
Midi. Le feu du jour tombant du ciel.

[Peuple maori,  Nouvelle-Zélande]

 

Jerome Rothenberg, Les Techniciens du sacré, Anthologie, Version française établie par Yves di Manno, Éditions José Corti, 2007, pp. 50/51.

 

Haka, chant Maori

 

 

 

Richard Powers | L’arbre monde

 

 

 

 

VOEUX 2020

 

 

Mon vœu renouvelé pour 2020 : que les mots résistent à toute la brutalité du jour.
Puis ce vœu, reprenant la mélodie des choses de Rainer Maria Rilke : «Que ce soit le chant d´une lampe ou bien la voix de la tempête, que ce soit le souffle du soir ou le gémissement de la mer, qui t’environne — (que) toujours veille derrière toi une ample mélodie, tissée de mille voix ».

Sylvie-E. Saliceti

Phot. S.-E.S. Suisse allemande

 

Elle raconte comment un orme a contribué à déclencher l’Indépendance américaine. Comment un énorme prosopis vieux de cinq cents ans pousse au milieu d’un des déserts les plus arides de la terre. Comment la vue d’un châtaignier à la fenêtre a redonné l’espoir à Anne Franck, dans le désespoir de sa claustration. Comment des semences sont passées par la lune avant de bourgeonner sur toute la Terre. Comment le monde est peuplé de merveilleuses créatures inconnues de tous. Comment il faudra peut-être des siècles pour réapprendre ce que jadis on savait sur les arbres.

Richard Powers, L’arbre monde, traduction de Serge Chauvin, Éditions Le Cherche Midi, 2018.

 

 

Le Chaos en poésie | D. H. Lawrence

 

 

 

 

Caprices et maladresses, effort, non-sens et échos d’autres poètes, tout cela concourt à former le chaos vivant d’un petit recueil de vraie poésie. D’un bout à l’autre le traverse la naïveté intrinsèque sans laquelle nulle poésie ne peut exister, pas même la plus sophistiquée. Cette naïveté est l’ouverture de l’âme au soleil du chaos, et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc plutôt chétive, et ce sera de la poésie appartenant à sa propre espèce. Mais il faut qu’elle s’ouvre. Cette ouverture, et elle seule, est l’acte d’attention essentiel, l’acte poétique vital et essentiel. Il est possible que nous tâtonnions en accomplissant cet acte, et qu’une averse de grêle nous frappe. Mais c’est dans l’ordre des choses. C’est par cet acte, et par lui seul, que nous vivons vraiment : dans cette ouverture naïve et des plus intimes de l’âme, comme une fleur, comme un animal, comme un serpent coloré, peu importe, vers le soleil de la chaotique vitalité.
Désormais, après une longue période d’affectation, d’aplomb et de désinvolture, les jeunes gens s’éveillent au fait qu’ils manquent cruellement de vie et d’essentiel soleil, et cette privation même les pousse enfin à faire acte de soumission, à accomplir l’acte d’attention, à s’ouvrir à la naïveté intérieure, délibérément et avec intrépidité, à reconnaître le chaos et le soleil du chaos. C’est la nouvelle naïveté, choisie, retrouvée, reconquise.

[…]
il y a l’autre voie, celle qui ramène au soleil, à la foi en le léopard tacheté du moi hétérogène. Quoi de plus chaotique qu’un léopard moucheté trottant dans l’ombre mouchetée ? Et telle est notre vie, réellement. Pourquoi essayer de nous blanchir à la chaux ? — ou de nous camoufler au moyen d’un motif artificiellement chaotique? Tout ce que nous devons faire, c’est accepter le chaos véritable qui nous compose, comme le jaguar moucheté de soleils noirs sur fond d’or.

 

D.H. Lawrence, Le chaos en poésie, Chaos in Poetry, bilingue, introduit et traduit de l’anglais par Blandine Longre, Éditions Black Herald Press, 2017, pp.29 à 31.

 

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et l’âme peut s’ouvrir comme un lys, ou un lys tigré, ou une dent-de-lion, ou une belladone, ou encore comme une fleur de mouron blanc         
Photographies S.-E. S.

 

 

Charles Bukowski | L’amour est un chien de l’enfer

 

 

maintenant que vous voilà professeur de création littéraire, qu’est-ce que vous allez leur apprendre ?

je vais leur apprendre à connaître le malheur
en amour, les hémorroïdes, les dents qui se
déchaussent
et à boire du vin pas cher,
à éviter l’opéra et le golf et les échecs,
à bouger sans cesse leur lit
de place
et puis je vais leur apprendre à rechercher
d’autres amours malheureuses
et à ne jamais utiliser sur leur machine de
rubans
en soie,
à fuir comme la peste les pique-niques en famille
ou les photographies dans les
roseraies;
ils devront lire Hemingway une seule fois,
sauter Faulkner,
ignorer Gogol, bien regarder les photos de
Gertrude Stein
et lire au lit Sherwood Anderson
tout en mangeant des crackers Ritz,
et comprendre que tous ceux qui
parlent de libération sexuelle
ont plus de problèmes de ce côté-là que vous.
ils devront aussi écouter E. Power Biggs jouer
de l’orgue à la radio tandis qu’ils
se rouleront du Bull Durham dans l’obscurité
et dans une ville étrangère
avec plus qu’une journée de pension payée
d’avance
et après avoir perdu
amis, relations et situation.
ils devront ne jamais se considérer comme des
êtres d’exception
et/
ou de grande beauté
et ne jamais essayer de le devenir.
ils devront connaître encore un autre échec
amoureux.
et observer la mouche qui se promène
l’été
sur le rideau.
ils devront éviter toute course au succès
et aussi de jouer au billard.
ils devront piquer une vraie colère quand
ils découvriront que les pneus de leur voiture
sont à plat.
ils devront prendre des vitamines mais ne pas
soulever de poids
et encore moins pratiquer le jogging.
et puis après tout ça
ils devront remonter la filière à l’envers
et connaître le bonheur en amour.
et la seule chose qu’ils
auront apprise
est que personne ne sait rien –
ni l’Etat, ni les souris
ni le tuyau d’arrosage, ni l’Etoile du Berger.
et si vous m’avez comme
professeur de création littéraire
et que vous me récitez ce machin
je vous donnerai le max.
20 sur 20.

Charles Bukowski, L’amour est un chien de l’enfer, Grasset, Les Cahiers Rouges, 2011, pp 271 -273

 

 

Henry David Thoreau par Thomas Hellman|L’oeil de la terre

 

Henry D. Thoreau ( USA 1817-1862)

 

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L’œil de la terre
Musique et adaptation du texte : Thomas Hellman
Extrait de « Walden », Henry D. Thoreau

Un lac est le trait le plus beau et le plus expressif d’un paysage. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Les arbres fluviatiles, voisins de la rive, sont les cils délicats qui le frangent, et les collines et rochers boisés qui l’entourent, sont le sourcil qui le surplombe. C’est l’œil de la terre, où le spectateur, en y plongeant le sien, sonde la profondeur de sa propre nature. Si je ne suis pas moi, qui le sera ?