Miguel Hernández | Qui emmure une voix ?

 

 
 

 

Non, il n’y a pas de prison pour l’homme.
Ils ne pourront pas m’attacher, non.
Ce monde plein de chaînes
m’est petit et étranger.
Qui enferme un sourire ?
Qui emmure une voix ?
Au loin toi, plus seule
que la mort, que la solitude et moi.
Au loin toi, tu sens
dans tes bras ma prison :
dans tes bras où bat
la liberté de nous deux.
Libre je suis. Sens-moi libre.
Seulement par amour.

 

Miguel Hernández, Mon sang est un chemin, Mi sangre es un camino, Poèmes choisis, Édition bilingue, Poèmes choisis et traduits de l’espagnol par Sara Solivella et Philippe Leignel, Introduction de Jesucristo Riquelme, Éditions Xenia, 2010, pp.251 à 255.

Miguel Hernández par Joan Baez | Il arriva avec trois blessures

 

 

 

 

 

Llegó con tres heridas :
la del amor,
la de la muerte,
la de la vida.

Con tres heridas viene :
la de la vida,
la del amor
la de la muerte.


Con tres heridas yo :

la de la vida,
la de la muerte,
la del amor.

Miguel Hernández, Cancionero y romancero de ausencias (1938-1941)

 

 

Auteur : Miguel Hernández
Compositeur, interprète : Joan Baez
Traduction française : Sara Solivella et Philippe Leignel

 

 

Il arriva avec trois blessures :
celle de l’amour,
celle de la mort,
celle de la vie.

Avec trois blessures il vient :
celle de la vie,
celle de l’amour,
celle de la mort.

Avec trois blessures, moi :
celle de la vie,
celle de la mort,
celle de l’amour.

Miguel Hernández, Mon sang est un chemin, Mi sangre es un camino, Poèmes choisis, Édition bilingue, Poèmes choisis et traduits de l’espagnol par Sara Solivella et Philippe Leignel, Introduction de Jesucristo Riquelme, Éditions Xenia, 2010, pp.106/107.

Appel aux poètes | Miguel Hernández

 

 

 

Entre vous tous, avec Vicente Aleixandre
et avec Pablo Neruda je prends place dans la terre :
peut-être parce que j’ai senti leur coeur proche
près de moi, presque frôlant le mien.

Avec eux je me suis senti plus enraciné et plus profond,
et, de plus, moins seul. Vous, vous savez déjà
à quel point je suis seul, pourquoi je suis si seul.
En marchant je vais, si seuls moi et mon ombre.

Alberti, Altolaguirre, Cernuda, Prados, Garfias,
Machado, Juan Ramón, León Felipe, Aparicio,
Oliver, Plaja, parlons de ce à quoi nous aspirons :
de ce pour quoi nous devenons fous lentement.

Parlons du travail, de l’amour surtout,
où la toile d’araignée et le scorpion n’habitent pas.
Aujourd’hui je veux m’abandonner, discutant avec vous
de la bonne semence de la terre.

Laissons le musée, la bibliothèque, la salle de cours
sans émotion, sans terre, glaciale, pour un autre temps.
Je sais déjà que dans ces endroits-là grelottera demain
mon coeur gelé en plusieurs tomes.

Débarrassons-nous du paon et de la suffisance,
de la parole en toge, de la panthère à l’affût.
Nous allons parler du jour, de l’émotion du jour.
Abandonnons la solennité.

Ainsi nous descendrons de notre piédestal,
de notre pauvre statue. Et nous rentrerons chanter
dans une cave à vin, dans une poitrine, ou au fond de la terre,
sans l’éclat de la lentille poussiéreuse.

Il est là Federico : asseyons-nous au pied
de sa blessure, sous son jet assassiné,
que je veux retenir comme s’il était mien,
et il saute, et ne s’apaise pas au milieu des fontaines.

Toujours nous fûmes, nous, des semeurs de sang.
Pour cela nous nous sentons semblables au blé.
Nous ne nous reposons jamais, et c’est ce que fait le soleil,
et la famille de l’amoureux.

Étant de cette famille, nous sommes le sel de l’air.
Aussi sensibles au climat que le sel lui-même,
une rafale d’automne nous laisse mourants
sur la trace des enterrés.

Eh oui : nous sommes quelque chose. Nos cinq sens
en tout s’enracinent, demandent possession et folie.
Nous agressons le temps avec l’heureuse cigale,
avec le terrestre songe que nous alimentons.

Parlons Federico, Vicente, Pablo, Antonio,
Luis, Juan Ramón, Emilio, Manolo, Rafael,
Arturo, Pedro, Juan, Antonio, León Felipe.
Parlons du vin et de la récolte.

Si vous le voulez, nous nagerons d’abord dans ce bassin,
dans cette mer qui aspire à rendre transparents les corps.
Je verrai si nous parlons ensuite avec la vérité de l’eau,
qui délave les lèvres de ceux qui ont menti.

 

Miguel Hernández, Mon sang est un chemin, Poèmes choisis et traduits de l’espagnol par Sara Solivella et Philippe Leignel, Édition bilingue, Introduction de Jesucristo Riquelme, Éditions Xenia, 2010, pp.263 &S.