Archives de catégorie : Mutis (Álvaro)

Álvaro Mutis | Sonate 2

 

 

 

Sei solo… Tu es seul, tel est le message que laissa Johann Sebastian Bach sur la première page de ses six Sonates et Partitas.

 

SONATE 2

Pour les arbres brûlés après la tourmente.
Pour les eaux boueuses du delta.
Pour ce qui demeure de chaque jour.
Pour le petit matin des prières.
Pour ce que recèlent certaines feuilles
dans leurs veines couleur d’eau
profonde et sombre.
Pour le souvenir de ce bonheur bref
et déjà oublié
qui fut mon aliment de tant d’années sans nom.
Pour ta voix de nacre rauque.
Pour tes nuits où transite la vie
en un galop de sang et de rêve.
Pour ce que tu es aujourd’hui pour moi.
Pour ce que tu seras dans le tumulte de la mort.
Pour cela je te garde à mon côté
comme l’ombre d’un illusoire espoir.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.118.

Johann Sebastian Bach
Partita for Solo Violin No. 2 in D minor, BWV 1004
Violon Itzhak Perlman
St John’s Smith Square, Londres, 1978.

 

Álvaro Mutis | Le temps, petite fille (sonate 1)

 


 

 

Sonate 1

Cette fois encore le temps t’a ramenée
dans mes rêves funèbres.
Ta peau, ton goût d’humidité saline,
tes yeux étonnés des jours d’autrefois,
sont revenus, et ta voix, et ta chevelure.
Le temps, petite fille, qui s’acharne
comme la louve enterre ses petits
ou l’algue recouvre la quille du navire,
comme la vague lèche le sel des amarres,
comme le vent monte des galeries de mines,
ou le train appelle dans la nuit des hauts plateaux déserts.
De son travail opaque nous faisons notre nourriture
comme de pain consacré ou viande faisandée
qui se dessèche dans la fièvre des ghettos.
À l’ombre du temps, ô mon amie,
une eau tranquille de ruisseau me ramène
ce que je garde de toi pour m’aider
à gagner la fin de chaque jour.

Álvaro Mutis, Et comme disait Maqroll el Gaviero, Préface d’Eduardo Garcia Aguilar, Traduction de François Maspero, Poésie/Gallimard, 2008, p.113.

Chopin
Sonate No. 2 pour piano, Premier mouvement, Op. 35/I, Doppio movimento
Piano Vladimir Horowitz

Robert Schumann, à propos de cette sonate, écrivait : … Un certain génie impitoyable nous souffle au visage, terrasse de son poing pesant quiconque voudrait se cabrer contre lui et fait que nous écoutons jusqu’au bout, comme fascinés et sans gronder… mais aussi sans louer : car ce n’est pas là de la musique. La sonate se termine comme elle a commencé, en énigme, semblable à un sphinx moqueur.