Archives de catégorie : [DOMAINE CHINOIS]

Gao Xingjian | La Montagne de l’Âme (extraits)

Kandinsky La montagne bleue 2019 Exposition Hôtel de Caumont Guggenheim
Kandinsky La Montagne bleue Exposition Guggenheim Mai 2019 Hôtel de Caumont Photographie S.-E. Saliceti

 

 

Le vrai voyageur ne doit avoir aucun objectif

 

Toi, tu continues à gravir les montagnes. Et chaque fois que tu t’approches du sommet, exténué, tu penses que c’est la dernière fois. Arrivé au but, quand ton excitation s’est un peu calmée, tu restes insatisfait. Plus ta fatigue s’efface, plus ton insatisfaction grandit, tu contemples la chaîne de montagnes qui ondule à perte de vue et le désir d’escalader te reprend. Celles que tu as déjà gravies ne présentent plus aucun intérêt, mais tu restes persuadé que derrière elles se cachent d’autres curiosités dont tu ignores encore l’existence. Mais quand tu parviens au sommet, tu ne découvres aucune de ces merveilles, tu ne rencontres que le vent solitaire.

*

Ici, ni lichens, ni bosquets de bambous-flèches, ni buissons, les larges espaces entre les arbres rendent la forêt plus claire et la vue porte loin. Et, au loin, une azalée d’une blancheur immaculée, élancée et pleine de grâce, provoque un irrépressible enthousiasme par son extraordinaire pureté. Elle grossit au fur et à mesure que j’approche. Elle porte de grosses touffes de fleurs aux pétales encore plus épais que ceux de l’azalée rouge que j’ai vue plus bas. Des pétales d’un blanc pur qui n’arrivent pas à se faner jonchent le sol au pied de l’arbre. Sa force vitale est immense, elle exprime un irrésistible désir de s’exposer, sans contrepartie, sans but, sans recourir au symbole ni à la métaphore, sans faire de rapprochement forcé ni d’association d’idées : c’est la beauté naturelle à l’état pur.
Blanches comme la neige, luisantes comme le jade, les azalées se succèdent de loin en loin, isolées, fondues dans la forêt de sapins élancés, tels d’insaisissables oiseaux invisibles qui attirent toujours plus loin l’âme des hommes.

Gao Xingjian, La montagne de l’âme, Traduction de Noël et Liliane Dutrait, Éditions de L’Aube,2000.

Meng Ming | L’année des fleurs de Sophora

 

 

Des vieilles images, Ezra Pound et un poêle à charbon

Les visiteurs sont partis. Brahmane contemplatif
il disserte dans la pierre, s’emporte dans le salon
lui qui m’enseigna la gravure à l’eau-forte, l’art sigillaire et l’écriture
la nuit dernière, son grand pardessus noir a peut-être servi ailleurs

Sur la route pavée éclairée de lune, voilà qu’il s’avance seul vers le grand âge
la cour est déserte, la vigne vierge morte s’est installée dans la maison
plus de bouilloire à thé sur le poêle. L’homme né en février
redoute que son crâne endormi ne s’envole au travers des carreaux de papier

À grandes enjambées, il va, il vient, dessine un signe sur la porte
et le mot « halte » sur l’oeil gauche du dieu gardien porteur de sabre
Dans deux cents ans, lisez je vous prie mon nom sur une musique des Chu
dit-il. Dehors il neige, et son ombre est plus grande que la nuit

Il secoue le lainage lourd, d’où jaillissent des flammes
dire que mes livres seraient devenus une scierie en forêt
cet être farouche et peu causant sort de l’une de ces vieilles images
il a pris son pardessus et sa canne, et il frappe méchamment

La terre : « Le bois est coupé, à toi maintenant
de graver les mots de nouveau. Rends au copiste, je t’en prie
la plus simple des religions. »
Je rêve toujours, en février,
du vieux pêcheur et de la carapace de tortue dans la main de l’augure

Hiver 1987 à Pékin, ruelle est du Quartier- Général

Meng Ming, L’Année des fleurs de sophora, Traduit du chinois et préfacé par Emmanuelle Péchenart, Édition bilingue, Cheyne Éditeur, Collection D’une voix à l’autre dirigée par Jean-Baptiste Para, 2011, p 19.